L. LUNIER
devoir attribuer l'endémie , et je n'aurais le plus souvent qu'à me répéter, si je voulais entreprendre d'exposer avec quelques détails ce qu'ils ont dit à ce sujet. Je le ferai donc en peu de mots.
W. Coxe, de Salis, Iphofen, Eblin, ont plus particulièrement insisté sur la nécessité de faciliter l'écoulement des eaux stagnantes, de dessécher les marais, d'étendre et d'améliorer la culture des terres.
De Luc (1) a conseillé de filtrer les eaux destinées à l'alimentation ; de Salis et Eblin, de remplacer par des eaux pures celles qui étaient chargées de matières étrangères.
Presque tous ont recommandé plus de propreté dans les habitations, plus de soin dans la préparation des aliments.
Zschokke, après avoir dit, dans son rapport de 1813, que le mal ne lui semblait pouvoir être radicalement détruit que si l'on transplantait les habitants des localités atteintes dans d'autres où le crétinisme ne sévit pas, ajoute qu'on peut cependant atténuer considérablement le mal en agissant sur les causes déterminantes, notamment :
1° En facilitant l'écoulement des eaux stagnantes et en desséchant les marais ;
2° En apportant plus de propreté dans les aliments, les ustensiles, les habitations et les vêtements -
(1) Lettres physiques et morales, t. V, p. 430.
3° Eu variant les aliments et en choisissant une bonne eau potable ;
U° En donnant aux habitations l'exposition du midi.
Dans un autre ordre d'idées, Zschôkke conseille également :
A. D'éviter les unions soit avec des personnes atteintes de l'endémie à un degré quelconque , soit avec celles dont les parents sont atteints ;
B. D'éviter également les unions entre proches parents (1).
Eblin (2), Girard (3) et Grillet [h) voudraient surtout qu'on s'occupât avec plus de soin de l'éducation physique et morale des enfants.
Le docteur Claivaz conseille d'attaquer en même temps toutes les causes de l'endémie, « d'introduire la propreté par l'éducation, d'abattre les bois dans le voisinage des habitations, de cultiver les terres, de diguer les torrents, de dessécher les marais » (5).
Iphofen et Eblin, enfin, recommandent, au point de vue de la procréation, d'éviter les rapports sexuels dans l'état d'ivresse.
L'étude des moyens prophylactiques et curatifs appliqués aux individus ne paraît pas remonter à une époque bien reculée.
(1) Loc. cit.
(2) Actes de la Société helvétique, année 1840, p. 49.
(3) Idem, p. 70.
(4) Actes de la Société helvétique, 1852, p. 54.
(5) Actes de la Société helvétique, année 1840, p. 59.
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Et d'abord, en ce qui concerne le crétinisme conûrmé, son i ncurabilité a été reconnue et affirmée par tous les savants qui ont écrit sur la matière.
Plater considère qu'il est aussi difficile de guérir un crétin que de blanchir un nègre :
a A prava conformatione, ab ortu homini innatam stultiliam, cura partes semel formatas aliter formare impossibile sit, curare velle, œthiopem lavare, etdealbare, esset conari (l). »
Dans les discussions qui eurent lieu à ce sujet à Fribourg, en 18^0, et à Sion, en 1852, à la Société helvétique des sciences naturelles, et dans les communications qui lui furent adressées à cette occasion, tous les médecins suisses, et notamment les docteurs Eblin (2), Lusser (3), Gosse (4) et Guggenbùlil (5), se montrèrent unanimes pour déclarer l'inutilité d'appliquer des moyens de traitement au crétinisme confirmé.
Mais il n'en est plus de même quand il s'agit de prévenir le mal ou de l'arrêter avant qu'il ait atteint tout son développement. On est en droit dans l'un et l'autre cas, mais surtout dans le premier, de compter sur l'emploi rationnel de moyens prophylactiques et cura tifs,
(1) Oper. cit., t. I, p. L44.
"2) Actes de la Société helvétique, 18'i0, p. 49.
(3) Idem, p. hl . .
{U) Idem, p. 49.
(5) Actes de la Société helvétique, 1852, p. 53.
Il y a déjà longtemps, d'ailleurs, que l'expérience a prononcé à cet égard.
H aller, dans ses commentaires, nous parle de l'habitude qu'avaient déjà de son temps les Valaisans de transporter leurs enfants sur les montagnes pendant les grandes chaleurs :
« Ex recepta consueludine pueros œstate ingruente in
montes frigidasque sylvas déportent (1). »
W. Coxe attribue surtout la diminution du nombre des goitreux et des crétins à Sion à l'usage adopté par les habitants d'envoyer leurs enfants en nourrice sur la montagne (2).
De Saussure est plus explicite encore :
« C'est pour éviter l'action de ces deux causes débilitantes (la chaleur et l'étroitesse des vallées) que les gens aisés de Sion font élever leurs enfants sur la montagne jusqu'à l'âge de dix à douze ans, et que quelques-uns ont la précaution d'y faire accoucher leurs femmes et même de les y faire vivre pendant les derniers temps de leur grossesse (3). »
Zschokke conseille également de faire séjourner les femmes enceintes et les nouveau-nés dans des localités indemnes (4).
(1) Prœlecliones acad., t. IV, note A.
(2) Travels in Swilzerland, t. II, p. 37.
(3) Voyages dans les Alpes, t. II, p. A8(j. (U) Loc. cit.
182 de l'aliénation mentale en suisse.
Troxler (1) oi fpkofén (2) sont convaincus que la fondation sur des lieux élevés d'établissements pour les jeunes enfants, constitue le plus sûr moyen de faire disparaître le crétinisme.
Les docteurs Lusser (3), Eblin (h), Gosse (5) et Clatvaz ne sont guère moins explicites à ce sujet. Ce dernier ajoute que « c'est à l'apparition du plus léger symptôme qu'il faut sortir l'enfant de l'atmosphère qu'il a respirée jusqu'alors ». Il conseille en outre des bains, des frictions sur la colonne vertébrale, l'exercice dans un air pur et tous les moyens propres à guérir les scrofules (6).
M. Girard attache une grande importance à l'influence du milieu où sont élevés les enfants menacés de crétinisme, et considère comme nécessaire d'exercer de bonne heure leur intelligence : « Les organes, dit-il, même sains, prennent un pli fâcheux et une certaine raideur qui ne se prête pas bien aux opérations de l'esprit humain et qui en entrave le développement (7). »
M. Schneider nous apprend que depuis fort longtemps les campagnards aisés du canton de Berne, à l'instar des Valaisans, envoyaient sur les montagnes leurs enfants malingres,
(1 Mémoire de 1830.
(2) Loc. cit.
(3) Actes de la Société helvétique, 1840, p. 47.
(4) Idem, p. 49.
(;, Idem, p. 49.
(6) Idem, p. r'!).
(7) Actes de la Société helvétique, 1840, p. 70.
rachitiques ou scrofuleux chez lesquels il y avait lieu de craindre un arrêt de développement des facultés intellectuelles (1).
Tel était l'état des choses, en Suisse, quand le docteur Joh. Guggenbûkl (2) vint proposer d'établir à 1000 mètres audessus du niveau de la mer, sur l'Abendberg, un institut pour les jeunes crétins dont il demandait à devenir « le médecin, l'instituteur et le père nourricier » (3).
Celte proposition, transmise le 11 mai 18&0 à la Société helvétique des sciences naturelles par la Société suisse d'utilité publique, fut renvoyée à l'examen d'une commission spéciale qui, dans la séance du 26 août 1840, soumit les conclusions suivantes aux délibérations de la Société :
« En réponse à la demande particulière de la Société suisse d'utilité publique, on lui conseillera de mettre à profit les lumières et le dévouement de &L Je docteur Guggenbûlil p ur ériger dans la Suisse orientale un institut expérimental tel qu'il l'a proposé pour l'élévation, l'exposition et les soins à donner.
» La commission est partie de la conviction : 1" qu'il est possible, comme l'expérience i'a prouvé en Suisse et ailleurs, de réagir puissamment contre le mal et de donner une éducation humaine à des crétins dont le crétinisme n'est ni complet
(1) Bernersche Yiertel-Jahrsschrift,Zv>~ei\.eT Band. Drittes Heft, 1840, p. 87.
(2) Malten's Weltkunde.
(3) Actes de la Société helvétique, 1840, p. 29.
\SU DE l'aliénation mentale en suisse.
ni invétéré; 2° qu'il est utile d'en fournir la preuve de fait aux populations de la Suisse orientale; 3° que les connaissances en ce genre et le zèle de M. Guggenbûhl répondent du choix convenable d'élèves encore dans l'âge tendre et dûment reconnus comme atteints de crétinisme, tout comme on peut se promettre de lui tous ces soins qu'il est impatient de leur donner comme médecin, instituteur et chef de famille, t
Ces conclusions furent adoptées par la Société, après quelques observations sans importance (1).
Un mot sur la méthode de Guggenbiihl :
Cette méthode, basée sur la manière dont il envisageait le crétinisme, consistait à agir d'abord sur la constitution en associant à l'air pur des montagnes et à une nourriture substantielle, l'emploi des préparations de fer, d'iode et de quinquina, de l'huile de foie de morue, de sucs d'herbes exprimées, des bains d'herbes aromatiques, des frictions au soleil, des exercices gymnastique», et même, dans certains cas, de l'électricité et du magnétisme.
Guggenbûhl s'occupait ensuite de l'éducation des sens et, en dernier lieu, des sentiments moraux.
Parmi les sens, c'est surtout à celui de l'ouïe, le mieux conservé chez les crétins, que s'adressait Guggenbûhl : les autres, et surtout ceux de l'odorat et du goût, ne sont, disait-il, presque jamais assez développés pour qu'on puisse en tirer grand parti.
Ce n'est qu'après avoir agi sur le corps et sur les sens que Guggenbûhl tentait de corriger les penchants vicieux des crétins
(1) Actes de la Sociclé helvétique, 1840, j>. 39.
et de développer les .dispositions spéciales qu'ils pouvaient présenter (I).
C'est en annonçant au monde savant et au public, par tous les moyens de publicité possibles, les nombreuses guérisons qu'il prétendait avoir obtenues par l'application de cette méthode médico-pédagogique , que Guggenbiihl s'est fait une réputation européenne.
Je ne veux point examiner à nouveau jusqu'à quel point Guggenbiihl a trompé la confiance de ses concitoyens et de ses collègues de la Société helvétique à l'égard desquels il avait pris l'engagement d'appliquer la méthode qu'il avait exposée dans ses brochures et dans ses communications orales; M. Auzouy l'a déjà fait dans les Annules médico-psychologiques (2); et bien qu'il n'eût point entre les mains toutes les pièces du procès, son exposé est suffisamment complet pour que je n'aie point à le refaire.
Qu'il me suffise de dire que pendant que la plupart des médecins étrangers, MM. Roesch (3), Morel (û), Brierre de Boismonl (5), Seux (6), Parchappe (7), Fabre (de Mei-
(1) Ouvrages cités.
(2) Tome IX, 1867, p. 450.
(3) Die Stiftung der Cretinenkinder auf dem Abendberge. Stuttgart,
(4) Voy. Annales méd.-psych., 1846, t. VII, p. 168.
(5) Article Cuétinisme, dans la Bibliothèque du médecin praticien, 1849, t. IX, p. 570.
(6) Visite aux enfants crétins de l'Abendberg, br. in-8. Marseille, 1853, p. 26.
(7) Des principes à suivre dans la fondation et la construction des asiles d'aliénés, in-8. Paris, 1853, p. 32.
ronnes) (1), Kœberlé (2), Ozanam (■'}) et beaucoup d'aulres, parlaient dans les termes les plus élogieux du fondateur de l'Abendberg, plusieurs médecins suisses et des plus bonorables émettaient des doutes sérieux sur les guérisons si bruyamment annoncées par leur compatriote.
Voici ce que je lis à ce sujet dans le procès-verbal de la séance du 31 juillet de la Société helvétique des sciences naturelles séant à Chaux-de- Fonds en 1855 :
Le docteur Flûgel : « Il a été reconnu que, parmi les élèves de l'Abendberg, il y avait des scrofuleux idiots, mais non crétins; il s'y trouve en outre des individus trop âgés pour être guéris. Attaqué de toutes parts, M, Guggenbùhl a depuis quelques jours quitté son établissement; il serait à désirer qu'il fût continué, mais dans des conditions mieux adaptées à son but (k). »
Le docteur Fliigel termine en proposant à la Société de prendre l'initiative de ia mesure.
Il est regrettable que cette proposition, appuyée par M. Borrel, n'ait pas été prise en considération par l'assemblée générale de la Société helvétique, et que l'Abendberg ail été complètement abandonné; je crois à l'utilité de pareils établissements, sinon pour guérir, au moins pour prévenir ou arrêter le développement du crétinisme dans la première enfance.
(1) Traité du goitre et du crétinisme, in-8. Paris, 1857, p. 250.
(2) Essai sur le crétinisme, br. in-8. Strasbourg, L862, p, 83.
(3) lievue d'économie chrétienne, novembre et décembre 1861. (!t) Aclcsde la Société helvétique > Chaux-dc-Fonds, 1855, p, H,