‹ De l'alimentation et du régimeChapitre 19 sur 61 · LA FAIM £1 LA SOIF · texte numérisé non relu

LA FAIM £1 LA SOIF

Un tiers du poidià des aliments que nous prenons en vingt-quatre heures s'en va par les urines, un autre tiers se perd avec l'air expiré. Le dernier tiers de la nourriture reçue abandonne le corps cha^e jour sous forme d'excréments, de sueur, de traiispicaAion cutanée, de mucus, de matières sébacées, de larmes et d'éeaiMes ëpidertniques.

Évidemment, il ne peut s'agir ici d'une sécrétion immédiate des aliments comme tels. Car outre les

débris (les aUnicals non dissous que le gros intestin expulse avec les excréments, on ne trouve dans ceux-ci ancune^ubstanceïiui ne soit passée de la bouche dans les tissus par le sang, et qui ne soit retournée des tissus au sai^ par les orgaaes excréteurs. Ainsi Faeide carbonique et l'eau que iiuus exhalons élaicni d'abord de la gcaisseï OU de l'albumine, et l'urée, sous «ne -ferme trôsHlétdurnée» approvisionne les tissus d'une substance aibumineuse du saug, avant que les

7 0 D£ l'aUM£MTATIÛN £T DU RÉGIME.

reins ne la chassent dans la vessie, comme une scorie.

En somme, le résultat n'est pas changé par l'excrétion médiate des substances alimentaires. Le poids <lu corps d'un adulte sain ne subil d'un jour à l'autre aucune diU'érence sensible ; car ce que le corps perd en vingt-quatre heures par Texcrétion est réparé par les aliments digérés dans le mCaie temps.

Ainsi nous l'apprend Texpérience. Lorsque le total des excrétions diminue , le poids des alimenls que nous prenons diminue aussi. Si la thôse pouvait se retourner , s'il était vrai qu'une diminution de l'excrétion correspondît exactement à une diminution de nourriture, on pourrait apprendre à se passer d'aliments, et le cheval d'un conte fort connu ne serait pas mort précisément le jour où il promettait de couronner du plus beau succès l'espérance de son niai Ire avare.

Mais il n'en est pas ainsi. Si nous nous abstenons complètement de boire et de manger, nous exhalons cependant l'acide carbonique et l'eau; les évacuations d'urine et d 'excréments ont lieu après comme avant, les cheveux croissent, les ongles s'allongent, la suçur et le mucus retirent au corps d'heure en heure sa substance essentielle. L'abstention continue-t-elle, elle se trahit bientôt par une dianaution considérable du poids de notre corps.

La nourriture seule peut prévenir cette perte de poids. £t comme l'excrétion continue nicnie quand la nourriture manque, il est moins exact de dire que nous excrétons les aliments que nous avons pris, que

UVilË 1. — D£ i.icUAI4G£ D£ JA MATIÈRE. 71

de voir dans ks aliments nn moyeu (ie rcmpL'icer ce qui se perd par les excrétions. Contre Tacide carbonique, Teau, Turée, les sels, nous échangerons TamidoQ, la graisse, l'albumine, les sois et l'eau. C'est ce qui constitue l'échange des substances; et, à cause de cela, ralimentation est assez souvent désignée, à juste titre, comme une réparation.

xxxu

Si la réparation manque, pendant que la dépense continue, la composition des tissus s'altère bientôt, et le sang, qui empi unie non-seulement pour les tissus, mais encore pour lui-même , fait banqueroute en quelques jours, au plus tard en quelques semaines; car l'oxygène que nous respirons consume le sang, dont les ressources s'arrêtent. Les parties substantielles (In eorps succonibeiU , après comme avani , sous rintluence de ce puissant agent de décomposition des substances organiques.

Les changements de composition que produit l'absence de réparation dans le sang et dans les tissus ne sont appréciables qu'au bout de quelque temps. Alors, avant tout, on voit que la graisse a beaucoup diminué, et c'est la preuve que les graisses sont plus accessibles que les corps albumineux à l'action (Ui Toxygéne. Le carbone et l'hydrogène sont les éléments qui s'associent le plus facilement à l'oxygène : c'est sur cette propriété que repose leur remar-

11 DE l'aUMENTATION ET DU BEGIME.

qnableeombuBtibilité.Get amaigrissement s'explique doDC par ce &it» que les graisses surpasseut l'albumine en richesse de carbone et d'hydrogène.

Après les graisses, les oi fidiies qui perdent le plus vite de leur poids sont ceux où les substances albuminenses abondent. On voit s'atrophier les muscles, le cœur, la rate et le foie.

De celte rapide diminution esl exceptée une seule partie du corps humain , chez laquelle on pourrait être le moins disposé à admelUc d'abord un lent échange de substances. Cependant, par des recherches faites sur des aiiiiiiaux morts de faim ou sur des hommes morts à la suite d'une longue mala* die, on sait que le cerveau et les nerfs, qui sont composes à peu près exclusiveiueul de graisse et d'albumine, les substances les plus changeantes de notre corps, sont précisément 1rs oi>;.iiîOs qui ont souffert la moindre diminution de poids. Il est plus que vraisemblable que le cm^éau et les nerfs ont, en effet, subi une rapide transformation, parce qu'aussi bien que le co^ur, ils exercent leuractirité sans inter* ruption. Cette moindre diminution serait donc expliquée par la promptitude avec laquelle ces organes demandent aux autres parties du corps le remplacement de la substance dépensée. L'amouuirissement de la graisse et l'amaigrissement des muscles ne proriennent donc pas seulement de la continuation des excrétions, mais de la dépense faite par les autres parties du corps pour alimenter le cerveau » qui se soutieul ainsi le plus longtemps. En tout cas, la perte

U\K£ I. — D£ L ÉCHÂNGS D£ LA MÂTIÈIŒ, 73

si extraordinaircment faible que le cerveau cpiouve est la meilleure explication du retard que met à s'éteindre raetivité de l'esprit, que l'on voit souvent luire chez les malades, aux derniers moments, avec une vivacité trompeuse*

Plus lentement que la graisse et les muscles, mais plus promptement que le .cerveau et les nerfs, on voit diminuer les os et les cartilages , la peau et les poumons, en un mot toutes les parties qui sont composées de substances collagënes, de corne et de fibres élastiques. Ces tissus sontdiffîcilemciil solubles, et par cette raison ils résistent plus longtemps à l'influence de l'oxygène. On sait aujourd'hui que cette règle admise autrefois en chimie : « Les corps dissous ont seuls action Tun sur Tautre, » n'est pas sans exception ; mais pourtant la dissolution est toujoui*s le moyen d'opérer le plus promptement une combinaison ou une décomposition chimique.

xxxni

Si l'on considère le rapport intime qui relie le sang aux tissus, aux sécrétions et aux excrétions, ce fait seul que, pendant l'absence de réparation , la corn* position des tissus change et l'excrétion continue, sufilt pour prouver que le sang doit changer de composition et diminuer de quantité. Mais, pendant que la science cherche encore une expression exacte pour rendre le changement de composition du sang, on a

74 riE l'ALIMENTATIOJV et ou REGIME.

trouyé avec certitude un amoindrissement des glo-

hulch ilicoloi (lu :>iing, en proportion des globules» coIoréSy et ia diminution des sécrétions est aussi un fait constaté. L'activité des glandes digesiives ne s'arrête pas enticreiaent, mais la salive, le suc gastrique et le fluide pancréatique sont certainement amoindris et altérés. La salive est visqueuse et salée. La semence est plus rare chez l'homme ; chez la mère, il se forme moins de lait. La bile aussi est diminuée ; cependant elle reste encore la plus abondante de toutes les sécrétions. Ce fait mérite d'autant plus d*attenlion que la bile duil cire considérée à moitié comme une sécrétion, à moitié comme une excrétion.

On 110 doit pas s'étonner que i atrophie des tissus, la diminution des excrétions, Tappauvrissement du sang et la iiioiiis giaiide abondance des sécrétions soient accompagnés d'une diminution des excrétions» Mais si Tair que nous exhalons est diminué et vicié, si l'urine et !a sueur sont amoindries et nauséabondes, si moins d'excréments et de mucus sont expulsés, ces évacuations restent pourtant assez considérables pour prouver que l'atrophie des tissus en est la suite néces-* saire. Ajoutons que la quantité absolue de Turine et de l'uré(^ ( si dmimuée, mais que cependant l'urine est plus chargée d'urée, ce qui explique la perte considciablcd'alhuinine qu cprouvenl les tissus.

La chaleur animale diminue aussi pendant le jeûne. Et cela complète l'harmonie qui règne dans tout ce qui a rapport à la composition du corps bu-

Ln'E£ I. — J)£ L'£G1UN6£ fi£ LJL MATX£E£, 75

main ; car, si nous exhalons moins d'acide carbonique , il se brûle moinfi du carbone des tissus, et, de la moindre quantité de combustible qui s'associe à Toxygène, résulte ime diminution de la chaleur qui 86 produit dans notre corps.

Un lien général embrasse la substance , la forme et la fonction. La coinpobition» la forme et Tactivité de nos organes forment une chaîne dont aucun anneau ne peut ôtre changé sans entraîner aussitôt un changement du second et du troisième. Point d'activité sans un changement continuel de composition, sans une renaissance perpétuelle , une perpétuelle destruction de la forme. Aussi devons-nous déduire toute vie de l'uniuii et de la décomposition des substances de notre corps. La vie , c'est l'échange de la matière.

Parce que, pendant Tabstinencc du boire et du manger, la composition se change et la forme s'altère, l'activité de tous les organes de Thomme à jeun doit différer de celle de l'homme convenablement nourri. Le muscle plus léger, dont la graisse et Palbumine sont diminuées, ressemble à une chair flétrie qui se contracte lentement. Le cœur devient paresseux , le nombre de ses pulsations à la minute diminue considérablement. Respiration pénible , bâillements fréquents, voix enrouée , mouvements ailaiblis, telles sont les suites plus ou moins immé<

76 DE L'aLIM£NTATIOK £T DU REGIME.

(liâtes du manque de nourriture de nos muscles.

Une saveur anière, dont se plaignent fréquemment ceux qui sont affamés , provient de la bile toiijours assez abondamment sécrétée, laquelle passe de Tmtestin dans le sang, et avec le sang parvient aux nerfs de la langue. Comme Tactivité de la respiration se ralentit, la partie de la bile qui passe dans le sang se consume plus lentement que d'habitude. Elle peut arriver ainsi jusqu'aux nerfs du goût sans être décomposée.

Les petites irritations ont de grands effets : la lumière fait mal , un bruit trop fort devient insupporta])lo, un attouchement éveille la colère , la faculté d'observation se trouble, la mémoire aussi refuse son ser\ice. Ainsi les deux sources du jugement s'obstruent, car ce sont nos impressions passées ou présentes qui conduisent la pensée au jugement. Pour juger samement il nous faut la clarté de la vue et de Touïe, le calme de la sensation. Il faut que nous puissions nous recueillir dans l'impreshiuii reçue.

Durant la nuit sans sommeil , le patient est tourmenté par la faim, ce terrible levier des passions. Le désespéré qui s'attaque aux charognes, aux cadavres, à la chair de ses compagnons ou à la sienne propre, prouve plus que tout ce que l'ima^^iricition des poOtes a pu se représenter. Si la compassion la plus wxlgaire nous empêche d'éconduire un mendiant, qu'éprouverons-nous à la vue d'une mère que les tortures de la faim poussent à fouiller dans les entrailles de son propre enfant? Aucun autre instinct ne subjugue plus misérablement la puissance de Tesprit. Le cœur

IIYBE I. — DS L'iCHAKftS DE LA MAHÈBE. 77

etlatétc de l'affamé sont un désert. Quoique, pendant une forte contention d'esprit , il puisse arriTer que l'on ressente moins le besoin de la nounilure, cependant le manque d'aliments finit tQujours par nous priver de la jouissance de la pensée. C'est pour cela que la faim a produit plus de révolutions que l'ambition des mécontents.

Lesm uscles s'agitent de mouvem^ts convulsifs

dans les membres paralysés, la respiration devient pénible, les yeux se ternissent, la sensation s'émousse, le jugement se trouble, et, raidi, glacé, le malheureux se débat contre l'agouie, qui souvent se termine par une dé&illance, mais qui quelquefois est précédée d'un délire furieux.

XXXY

U m'a paru utile de dépeindre les suites du manque

de réparation, aussi loin qu'elles puissent s'étendre, pour éclairer ainsi les sensations qui , dans les circonstances ordinaires, nous invitent à prévenir par la nourriture rappauvrissement du sang. La peinture de ces eifets est réellement un traité de la faim et de la soif.

Donc, dès que le sang diffère dans sa composition habituelle, sa quantité, le nombre de ses cellules, et

dans Ja ^ itesse avec laquelle il arrose les organes de notre corps, il iaut que tous les tissus soient autre-

78 DE L'ALIUnTATIOir ET DU BiGIVE.

ment alimentés. De même pour les nerfs. Leur composition change avec celle du suc qui les nourrit. Et comme elle est la condiliou de leur activité aiubî que de leur sensibilité, les nerfs autrement nourris doivent autrement sentir.

Si le jeûne n'a duré que peu de temps, les symptômes sont ceux que la plupart des faommes éprouvent le matin au réveil. La langue est chargée, c'est-à-diie la couche des cellules cornées qui couvrent sa membrane muqueuse est épaissie, et cet épaississement se prolonge jusque dans l'estomac. La salive et le mucus contiennent moins d'eau, et ont souvent le goût désagréable et la loauvaisc odeur que Ton rencontre fréquemment chez l'homme à jeun. Aussi beaucoup de personnes ne peuvent rien manger le malin avant de s'être rincé la bouche et d'avoir bu de Teau. Chez les hommes bibles de nerfs, ou même chez les forts qui ont jeûné plus longtemps qu'à Tordinaire, la quantité de sang qui est contenue dans la membrane muqueuse de la bouche fait ressentir un malaise indéterminé dans la bouche et la gorge, et l'estomac éprouve un sentiment d'oppression , de tension et de vide. Des roulements dans le ventre qui est vide et resserré , des bâillements, une pesanteur du cerveau qui va jusqu'au mal de tôte, enlin mi malaise général, indiquent que le sang a perdu trop de substance pour que la nutrition *des nerfs réponde à leur condition normale. Les hommes irritables deviennent souvent si susceptibles que la plus petite contrariété, un attouchement inat-

leodu, un mot innocent, suffisent pour les troubler* L'ensemble de ces symptômes qui se produisent plus ou moins conipléiemeul chez les diUérenU individus, représente la faim.

Si la faim dure trop longtemps, ce que ressent l'estomac arrive jusqu'au malaise et à la douleur. Ën automne et en hiver on sera toujours plus sensible au froid, un malaise général trouble l'activité intellectuelle, la pensée s'égare, parce que l'observation est a^tée, ci l'épuisement complet précède uneiriiLation qui mène trop souvent à Tinjustice.

Beaucoup d'exemples prouvent que, surtout dans la mélancolie, la Mm peut être supportée pendant plusieurs jours avant de causer la mort. Si Ton boit de l'eau, ce teime peut éU e prolongé de beaucoup. Pendant qu'en moyenne l'homme ne peut pas vivre siins nourriture plus de quatorze jours, on a vu à Toulouse, en 1831, un criminel condamné à la peine capitale, qui se refusait toute nourriture, parce qu'il voulait se laisser mourir de faim pour échapper au bourreau; mais il se permettait l'eaju, 0i il vécut ainsi soixante-trois jours.

D'autres cas pareils démontrent que la soif est plus difficile à supporter que la faim. L'expérience journalière le confirme. Si, malgré cela, beaucoup d'hommes boivent très-peu, et si surtout bien des femmes restent des jours entiers sans buiio, il ne faut pas

80 DE L'ALIKEHTÂTiaN IT DU BSGIIIS*

oublier que tous les aliments^ même les plus secs» contiennent une certaine quantité d'eau«

Et tout dépend de la provision d'eau. Le sang et la plupart des tissus, toutes les sécrétions et las excrétions contiennent une masse d*eau comme condition indispensable de leur régulière composition.

Avec l'excrétion par la peau et les poumons, il sort tous les jours plus d'un tiers du poids des aliments sous forme d'eau. £n outre vient la quantité considérable d*eau expulsée par les urines. *

Aussi les eiîets du manque d'eau se font-ils promptement sentir. La sécheresse des lèvres, des joues, de la langue et de la gorge indique que l'eau du mucus et de la salive ne suffit pas pour humecter la cavité buccale. Si la soif augmente, la membrane muqueuse rougit et bientôt après se gonfle, la langue échauffée se colle au palais , une respiration brûlante s'échappe eu soupirs. La peau brûle, parce que ré\'aporation diminue de plus en plus. L'urine est âcre, parce qu'elle contient beaucoup de sels et peu d'eau; les selles s'arrêtent. Les muscles affaiblis sont lents à mouvoir les membres; il faut des efforts pour parler et pour avaler; le pouls s'accélère sous les mouvements précipités d'une respiration plaintive. Dans la vie du cerveau et des sens la même irritabilité que celle que cause la faim; l'inquiétude et le désespoir rappellent sans cesse à Tesprit Tidée de l'eau ou d'autres boissons. Tous les liquides, l'eau de mer, l'eau pourles dents, jusqu'à sa propre urine, Thomme altéré les boit avidement ou essaye de les boire« Si

UTRE I. — BB.L'iCHAlfGX D£ LA. MATIIeRE. 81

toutes les boissons manquent, la langue et le palais s'enflamment, avec tous les symptômes d'une fièvre ardente; quelquefois riaflaiiiaiation finit par la gangrène de la gorge. La respiration devient haletante et plus rapide, le pouls s'accélère encore davantage, les yeux roulent hagards, on murmure des mots sans ordre, ou bien on meurt dans la rage ou à la * suite d'un abattement complet.

Page 1