‹ De l'Allemagne (volume 3)Chapitre 14 sur 36 · TRADITIONS POPULAIRES · texte numérisé non relu

TRADITIONS POPULAIRES

J'ai fait iont mon possible pour ne pas faire dériver de sources puremept blftmabies la tendance moyen ftge de nos romantiques : j'ai produit leur meilleur moyen de justification dans la troisième partie , où j'ai remarqué que la manie du moyen flge n'était peut-être à la fin qn^un amour secrat pour le panthéisme de Tancienne Germanie y les restes de cette antique religion s*étant conservés dans les croyances populaires de cette époque postérieure. «Tai déjà dit précédemment cornment ces restes s'étaient conservés , souillés et mutilée à la vérité , dans la magie et dans la sorcellerie. Oui , il se sont conservés dans la mémoire du peuple , dans

ses usages y dans sa langue Dans chaque pain que

cuit le boulanger allemand , il empreint Tantique pied

iâ ŒUVRES DE HENRI HEINE,

de druide, et le pain de tous les jours porte encore le signe de la religion germanique. Quel profond contraste offre ce pain véritable avec ce pain simulé, sec et dépourvu de sucs nourriciers, dont nous repaît le culte spiritualisie !

Non! les souvenirs des antiques croyances germaniques ne sont pas encore entièrement éteints, n'existe en Westphalie des vieillards qui savent encore où sont enfouies les vieilles idoles. A leur lit de mort, ils le disent à leur dernier petit-fils, et celui-ci porte ce secret sacré dans son cœur, comme un trésor. En Westphalie, la Saxonie des anciens , n'est pas mort tout ce qui est enterré. Quand on y parcourt les vieux bois de chênes, on entend encore des voix des anciens siècles , encore les profondes paroles magiques dans lesquelles coule plus de vie que dans toute la littérature de la Marche de Brandebourg. Un sentiment indéfinissable me fit tressaillir alors que j'errai sous les ombrages de sa vieille forêt. Quand je passai devant le Siegbourg, mon guide ^ me dit: cW ici qu'habitait le roi WitiekindI et il son* pira profondément. C'était un simple bûcheron, et il portait une grande hache.

Je suis convaincu que cet homme se bat encore an*

jourd'hui, s'il le faut, pour le roi Wittekind Et maK

heur au crâne sur lequel tombera sa hache saxonne!

Ce fut un jour malheureux pour l'Allemagne que celui ou le roi Wittekind fut battu à Ëngter par l'empereiir Cari. Dans sa fuite il se retira sur Ëlienrbacb. Quand

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toute la troape fut arrivée avec les femmes et les enfants près de la traversée , où tout se pressait ^ une vieille femme ne put aller plus loin. Mais, comme elle ne voulait pas tomber entre les mains des ennemis, les Saxons renterrèrent vivante dans un monticule de sable , près Belmanscamp; en lui disant : « Cache*toi, cache-toi ; le c monde te ^a mal, tu ne peux plus suivre la débâcle.»

On dit que la vieille femme vit encore*

Les frères Grimm racontent cette histoire dans leurs traditions allemandes. J'aurai encore souvent à citer les recherches zélées et consciencieuses de ces dignes savants. Les services qu'ils ont rendus à la langue et aux antiquités allemandes sont inappréciables. Ces hommes ont pins fait que toute votre Académie française, depuis Richelieu. Jacques Grimm est sans égal dans son genre. Son érudition est colossale comme une montagne et son esprit est frais comme la source qui en jaillit.

Paracelse est une des minières principales pour la recherche des croyances populaires de l'ancienne Germanie. Tai déjà fait mention de lui plusieurs fois. Ses ouvrages sont traduits en latin, non pas mal, mais d'une manière incomplète. La version originale est difficile à lire; le style en est abstrus, mais çà et là apparaissent de grandes pensées exprimées grandement. C'est un philosophe de la nature dans le sens actuel du mot. Il ne faut pas toujours prendre sa terminologie dans la «gnification traditionnelle. Dans sa doctrine des esprits élémentaires, il emploie les mots: nymphes, ondines,

sylvainâ, salamandres ^ seulement parce que ces mots sont connus du public , et non parce qu'ils désignent exactement ce dont il veut parler. Au lieu de créer arbitrairement des mots nouveaux, il a préféré chercher pour ses idées de vieilles expressions qui désignaient jusqu'alors quelque chose d'analogue. Aussi a-i-il été mal compris sous plus d'un rapport , et beaucoup Tant accusé ou d'ironie ou d'incrédulité. Les uns s'imaginèrent qu'il voulait, par pure plaisanterie, réunir en sy^ tème les vieux contes de nourrice ; les autres le blâmaient de ce que j ne partant pas du point de vue chréUen ^ il ne voulait pas déclarer pour autant de diables tous ces esprits élémentaires. Nous n'avons, dit*41 quelque part, aucun motif d'admettre que ces êtres appartiennent au diable; et ce qu'est le diable lui-même, ajoute-t-il ironiquement, nous ne le savons pas davantage. Il prétend que les esprits élémentaires seraient^ aussi bien que nous autres, de véritables créatures de Dieu, maïs non pas de la race d'Adam , et que Dieu leur aurait assigné pour séjour les quatre éléments. Leur constitution organique serait en rapport avec l'élément auquel ils appartiennent. Alors Paracelse classe, d'après les quatre éléments, les différentes sortes d'esprits, et c'est là qa*il produit un système décidé.

Quant à réduire en système les croyances elles-mêmes du peuple , c'est une chose aussi impossible que d*arrêler dans un cadre les nuages du ciel. On peut tout au plus réunir, sous certaines rubriques déterminées, les

DE l'âllimagne* 4o

choses qtii se ressemblent. C'est ce que nous essaierons au sujet des esprits éléinentaires.

Nous avons déjà parlé des kobolds dans la première partie. Ce sont les revenants mi-partis d*hommes ntorts ou de diables; on doit les distinguer soigneusement des véritables esprits de la terre. CeuxH^i habitent presque toujours les montagnes, et on les nomme wichteimœnner, gnomes, metallarii , petits hommes, nains. La tradition des nains est analogue à celle des géants, et elle s'appuie sur l'existence de deux races différentes qui ont jadis vécu plus ou moins en paix dans le même pays, et ont disparu depuis. Les géants ont quitté TÂUemagne pour toujours. Mais on rencontre encore quelquefois les nains dans les galeries des montagnes où ils travaillent, hairillés comme de petits mineurs, à^xtraire les métaux et les pierres précieuses. De tout temps , les nains ont possédé Por, l'argent et les diamants en abondance, car ik pouvaient se glisser partout et sans être vus ; aucun trou n'était trop petit pour qu'ils pussent y passer, pourvu qu'il conduisit à de riches filons. Mais les géants an ccmtraire demeurèrent toujours pauvres; et si on leur avait, par aventure , prêté quelque chose, ils auraient laissé des dettes gigantesques. Et puis les géants ne voulurent jamais se convertir au christianisme. Je tire cette conclusion d'une vieille ballade danoise où les géants finissent par se rassembler et célèbrent une noce. La fiancée engloutit seulement à déjeuner quatre tonnes de1)ouiUie, seize entrecôtes de bœuf et dix-huit poitrines 11. 8.

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de cochon y et elle but en outre sept tonnes de bière. A la vérité le fiancé dit : Je n'ai pas encore vu de jeune fille qui eût un si bon appétit. Au nombre des convives était le petit Mimmering^ dont la petitesse contrastait avec ces géants. Et la chanson finit par ces mots : c Le petit Mimmering était le seul chrétien an milieu de tonte cette compagnie païenne. i>

Quant aux noces de la petite race, ainsi qu'on nomme quelquefois les nains en Allemagne, on en a conservé les traditions les plus gentilles; celle-ci par exemple :

La petite race voulut un jour célébrer une noce an château d'Eilenbourg en Saxe, et, pendant la nuit, Hs entrèrent, par le trou de la serrure et par les fentes des fenêtres, dans la salle, et ils sautèrent tous sur le plancher poli, comme des pois sur Taire d'une grange. Sur quoi, s'éveilla le vieux comte qui dormait sous le ciel de son lit élevé dans cette salle, et il s'émerveilla beaucoup à la vue de cette foule de pèûtes gens. Alors Tun d'eux, richement vêtu comme un héraut, s'avança vers lui, et rinvita poliment et en termes convenables à prendre part à la fête. «Mai^, ajouta*t-fl, nous vous prions d'une chose : vous devez être seul ici présent; persomne de votre maison ne doit se permettre de contempler la fête en même temps que vous, ne fut-ce que d'un seul tcgard. h Le vieux comte répondit timicalement : t Puisque vous avez dérangé mon sommeil, je veux bien être des vôtres. i> Alors on lui amena une petite femme; de petits porteurs de flambeaux se placèrent, et une petite

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musique mystérieuse commença. Le comte eut beaucoup de peine à ne pas perdre dans la danse la petite femme qui lui échappait si /acilement au milieu de ses bonds; et qui finit par tourbiUcmner tellement qu'il pouvait à peine respirer. Soudain, tout s'arrêta au plus fort de cette danse animée ; la musique cessa, et toute la foule coumt aux fientes des portes, aux trous de souris et partout ou se trouvait un petit passage. Mais les mariés, les hé» raats et les danseurs levèrent les yeux vers une ouver* ture du plafond de la salle, et y découvrirent le visage de la vieille comtesse qui regardait indiscrèiement la troupe joyeuse* Alors ils s'inclinèrent devant le comte, et celui qui l'avait invité s'avança de nouveau en le re* mèrci«tt de son hospitalité. « Mais, a)outa*t41, comme notre joie et noire noce ont été ainsi troublées, parce qn*an aatie oeil humain les a vus, votre race ne comp* i»a à Tavenir jamais plus de sept Eilenbcnirg à la Cois. » Après quoi, ils s'enfuirent à la hâte ; tout rentra dans le silence, et le vieux comte se retrouva seul dans la salle tedevenue obscure. La malédîetioa s'est accomplie jusqn'aujourd'hui, et toujours un des six chevaliers d'Ëi* kidMMnrg cpii étaient vivants est mort quand le septième était né*

Les habitations des ftaîns étaient, coimne je l'ai déjà dit, dans les montagnes. Les petites ouvertures qu'on trouve dans les rodiers sont aujourd'hui encore nommées par le peuple les trous des nains. J'en ai vu beau« coup dans le Harz, et particulièrement dans la vallée de

l<i Bode. Les stalactites qu'on trouve quelquefois dans les grottes des montagnes, ainsi que I)eaucoup de figures qui paraissent représenter les rochers, reçoivent encore du peuple le nom de noce des nains. Je puis, à ce propos, rapporter encore une de ces histoires de noces: n existe, en Bohême, non loin d'Elnbogen, dans ttn6 vallée sauvage, mais belle, au fond de laquelle FEgger serpente par maint détour jusqu'aux epvirons de Carl< sbad, une célèbre grotte des nains. Les habitants des villes et villages environnants racontent ce qui suit : Ces rochers furent, dans les anciens temps, habités par de petits nains des montagnes qui y menaient une existence tranquille. Us ne faisaient de mal à personne, et aidaient, au contraire^ leurs voisins dans les cas de nécessité et d'embarras. Ils furent pendant longtemps dominés par un puissant nécromant; mais, un jour qu'ils voulaient célébrer une noce, et se reindaiént, dans ce but, à leur petite église, il entra dans une violente colère et les changea en pierres, ou plutôt, comme c'étaient des esprits impérissables, il les y enferma. Cet assemblage de rochers s'appelle encore aujourd'hui h noce des nains encKantéSj et on les voit, sous toutes sortes de formes, sur les pics de la montagne. On montre, au milieu d'un rocher, l'image d'un nain qui, lorsque les autres voulurent échapper à l'enchantement, demeura trop longtemps dans l'habitation, et fut pétrifie au moment où il regardait par la fenêtre pour chercher assistance.

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Les oaios portent de petits bonnets, au moyen desquels^ils *se rendent invisibles. On nomme ces bonnets chaperons de brouillard. Un paysan, battant un jour en grange, heurta par hasard avec son fléau, et fit tomber le chaperon d'un nain. Celui-ci devint visible, et se glissa bien vite dans une fente de terre. On peut, d*aii* leurs, par des conjurations, rendre les nains visibles.

n y eut à Nuremberg un homme du nom de Paul Greuz, qui employa une merveilleuse conjuration. Il plaça sur un certain plan une petite table toute neuve, un drap blanc dessus avec deux petits plats de lait, puis deux pe« tits plats de miel, deux petites assiettes et neuf petits couteaux. U prit ensuite une poule noire et regorgea sur un réchaud de cuisine, de façon à ce que le sang pénétrât le mets. Après quoi il en jeta un morceau au levant et l'autre au couchant et commença sa conjura*lie». Gela fait, il courut se mettre derrière un gros arbre, et vit que deux petits nains étaient sortis de terre, s'é* taient mis à table et avaient mangé sur la cassolette précieuse qu'il y avait aussi placée. Alors il leur fit des ques* tions auxquelles ils répondirent, et quand il eut souvent recommencé, ils devinrent si familiers avec lui, qu'ils vinrent comme ses hôtes dans sa maison. Quand il n'avait pas pris les soins convenables, ils ne paraissaient pas ou s*enfuyaient presque aussitôt. Il finit par faire venir aussi leur roi qui arriva seul, en petit manteau écar* late, sous lequel il avait un livre qu*il jeta sur la table, et il permit à son conjurateur d*y lire autant et aussi long»

temps qu'il voudrait Ausû cet homme y prit^l une grande sagesse et des secrets particuliers.

Les nains eurent toujours beaucoup de prédileetioA pour les hommes, et ils étaient fort contenta quand nous ne leur faisions pas de mal. Mais nous, méchants comma nous le sommes encore, nous leur joukms tonte espèce de mauvais toora. On raconte dans THaUstal Thistoire suivante:

Pendant Tété, des troupes de n«ns descendûent son* ▼ent des montagnes dans la vdlée et se joignaient conune aides, ou simplement comme spectateurs, ans hommes qui travaillaient, mais surtout aux jeunes filles qui bisaisit le foin. Ds trouvaient grand plaisir à ae mettre à Tombie sur une grande et grosse branche d'érable. Mais une fois, de méchantes gens vinrent peodaatis nuit et scièrent la bcanche de manière à ce qu'eHe ne tint plus qfxe faifatement an lionc, et quand lea confiantes créatures 6*y posèrent le lendemain matin, la braa* cfae se rompit, les nains tombèrent^ furent bafonés.Ih

se mirent dans une grande colère et e^éenèrent :

Oh ! comme le ciel est liaut

Et la malice grande !

KoQS partons ponr ne rerentr Jamais.

Ils tinrent pttrole «t neae firent plus revoir dans le pny».

Je doute que les nains regardassent les hommes coouae de boas esprits; il est certain qu'Us ne pouvaiest

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à nos aotkns reconnaître notre divine origine. Des êtres d'une anlre nsture que la nôtre ne sauraient avoir bonne qMnion de nous, et le diable nous tient pour les plus mauvaises de toutes les créatui^es* J'ai vu une fois re* présenter dans une grange de village la comédie du doc* teur Faust. Faust conjure le diable^ et, se confiant dans 8Ctt intrépiditéi denumde que le diaUe lui apparaisse dsDs la plus épouvantable former sous les traits de la plus horrible des créatures... etle diable obéissant parait sous la figure de l'homme.

On ne sait pas bien pourquoi les nains finirent par nous abandonner tout à fait. Les frères Grimm rappor* teot à ce sujet eacoee deux histoires. Toutes deux témoiga^t de notre malioe et de notre méchanceté. Voici la première:

Les nains qui habitaient dans les grottes et dans les crevasses autour des demeures des hommes, se mon* traient toujours tort bienveillants pour ceux-ci; et la nuit, pendant que les bonunes dormaient, ils les soula« geaient de leur travail le plus pénible. Quand les gens de la campagne sortaient le matin avec les charrettes et les ustensiles^ et s'émerveillaient de trouver tout ache vé, les nains se cachaient dans les buissons et riaient aux éclats. Plus d'une fois, les paysans se mirent en colère, en trouvant leur moisson coupée avant parfaite matih rité, mais quand, bientôt après, survenaient l'orage et ia grêle, et qu'ils voyaient bien que pas un brin de paille peut-être n'ebt pu être sauvé^ ils remerciaient du fond

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du cœur la petite race prévoyante. Pourtant, à la Fin, les hommes s'aliénèrent par leurs mauvais traits la bienveillance et la faveur des nains. Ceux-ci s'enfuirent et ja« mais aucun œil ne les revit depuis. En voici la cause : Un berger avait sur la montagne un magnifique cerisier. Un été, quand les fruits furent mûrs^ il arriva que, pendant trois nuits de suite, Farbre fut dépouiUé et tout le fruit porté sur les planches et sur les claies qui servaiait oi'dinairement au berger à conserver ses cerises. Les gens du village dirent : <x Cela ne peut être fait que par les braves nains qui trottent la nuit en longs manteaux, les pieds enveloppés, légers comme des oiseaux, et font avec empressement Touvrage des hommes. On les a déjà guettes bien des fois, mais on ne les trouble pas;

on les laisse venir et partir. » Ces discours rendirent le

berger curieux, et il aurait bien voulu savoir pourqiK» les nains cachaient leurs pieds, et si ces pieds étaieot faits comme ceux des hommes. L'an d'après, au retour de l'été, quand vint le moinent où les nains cueillirent les cerises et les portèrent dans le fruitier, le bei^ger prit un plein sac de cendre et le répandit tout autour de Tarbre. Le lendemain, à la pointe du j[our, il courut i l'arbre qu'il trouva entièrement cueilli, et vit le^ traces de beaucoup de pattes d'oie sur la cendre répandue aodessous. Le berger se mit à rire et plaisanta de ce qoe les nains avaient des pieds d'oie, de ce que leur secret était découvert. Bientôt après, .ceux-ci dévastèrent et démolirent leurs maisons, se sauvèrent dans le fond de

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la montagne en gardant rancune à la race humaine et en loi refusant leur secours. Le berger qui les avait trahis devint infirme et imbécile pour le reste de sa vie.

L'autre tradition est encore plus dure.

Jadis les nains eurent deux royaumes entre WalkeU'* ried et Neuhof, dans le comté de Hohenstein. Un habitant de ce pays remarqua une fois que les fruits de ses ehamps étaient dérobés pendant la nuit, sans qu'il pût découvrir le voleur. Enfln^ il s'en alla d'après le conseil d'une femme expérimentée^ à la nuit tombante, dans son champ de pois, et se borna à y battre l'air avec une baguette. Il n'attendit pas longtemps sans reconnaître qae quelques nains apparaissaient devant lui. Sa ba-> guette leur avait fiait tomber les bonnets qui les rendaient invisibles. Les nains tremblants se jetèrent à ses pieds et confessèrent que c'était leur race qui pillait les champs des gens de la campagne, et qu'ils y étaient forcés par tm extrême besoin. La nouvelle de la capture des nains mit en mouvement tout le pays. A la fin, le peuple des nains envoya des députés et offrit rançon pour ses frères prisonniers, manifestant en outre l'intention de quitter pour toujours le pays. Cependant de nouvelles difficultés s'élevèrent sur les conditions de leur retraite. Les gens du pays ne voulaient point laisser partir les nains avec leurs trésors amoncelés et cachés, et la petite race né voulait pas être vue an moment de son départ. Enfin l'on convint que les nains partiraient par un pont étroit à Neuhof , et que chacun d'eux déposerait en guise de

â4 ŒUVRES DB HBNRI HEIHB.

péage, dans un tonneau placé auprès^ une partie déterminée de son avoir, sans qu'aucun hcoune f&t présent. Gela se fit ainsi. Pourtant quelques curieux s'étaient placés sous le pont, au moins pour entendre le départ des nains, et ils entendirent pendant beaucoup d'heures le piétinement des petits. hommes, ce qui leur fit l'efiet d'un grand troupeau de moutons qui passerait sur le pont*

• Il faut soigneusement distinguer des nains , qui sont |es esprits de la terre, les elfes ou sylphes, esprits aériens qui sont aussi plus connus en France, et sont principtleœent célébrés dans les poésies anglaises. Si les dS» n'étaient pas immortels par leur nature , ils le seraient devenus par Sbakspeare. Ils vivent éternellement dans les songes des nuits d*été de la poésie. On n'oubliera doo pl[us jamais la reine des elfes de Spencer, au nioinstant que Ton comprendi'a l'anglais.

La croyance aux elfes est, à mon avis, d'origine plutôt celtique que Scandinave** C'est pourquoi il existe plus de traditions d'elfes à l'ouest du nord que dans Is partie orientale. En Allemagne, on sait très-peu de chose sur les elfes, et il n'existe là qu'un éclbo amorti des tra^ ditions bretonnes. Mais elles sont pleines de vie et florissantes en Irlande, en Ecosse, en Angleterre et dans le nord de la France. En résonnant jusque sur les cdtesde Provence, elles s'y sont mêlées avec la croyance des fées de TOrient. C'est d'une pareille union que naissent les beaux lais du comte Lanval que la belle fée distingua

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particaBàreiDent^ à la condition qu'il cacherait son bonheur. Mais le rot Arthus ayant proclamé, dans un grand banquet solennel à Rardual y sa reine Genièvre pour la plus belle femme du monde , il fut impossible au comte Lanval de se taire plus longtemps. H parla, et son bonheur cessa , au moins sur cette terre* Le chevalier Gruëland ne fut guère plus discret. Il ne peut non plus cacher sa bonne fortune, la fée adorée disparaît, et il part sur son cheval Gedefar pour errer longtemps à sa recherche. Mais les amoureux infortunés retrouvent leurs maîtresses dans Avalun, le pays des fées. Le comte Lanval et le chevalier Gruëland peuvent bavarder là aussi longtemps qu'ils veulent. Là aussi, Ogier le Danois peut se reposer de ses hauts faits, dans les bras de sa chère Uorgane. Vous autres Français, connaissez toutes ces histoires. Vous connaissez Âvalun , mais le Persan le connaît aussi et le nomme Gingistan : c'est le pays de U poésie.

11 n'y a que deux traditions sur les elfes qui soient indigènes dans le nord oriental, et comme elles sont des pins courtes et des mieux exprimées dans les chants danois, je yeux les rapporter sous cette forme. Voici la première :

Je reposai ma tdte sdr la colline des elfes, mes yeux commencèrent à dormir.

A]oi5 vinrent deux jennes femmes qni voulurent bien parler avec moi.

Depuis^ je ne les ai vues que cette premièie fois.

L'an caressa ma joue blanche, Vautre me murmura à Foreille : «Lève-toi, beau jeune gargoa^ si tu veux le préparer i la danse. »

Depuis, etc.

« ËveîIle4oi^ beau jeune garçon^ si tu veux sauter à la danse; « Mes jeunes filles chanteront les choses les plus agréables, ijoi te plairont à entendre. »

Depuis, etc.

Et bientôt, au-dessus de toutes les femmes, j'entendis commenrer ime chanson.

Le torrent écomeuz resta tranquille alors, quoiqu'il f&t habitoé à couler.

Depuis, etc.

Le torrent écumeux resta tranquille alors, quoiqu'il fût habitai à couler; Tous les petits poissons jouaient en nageant dans ses flots. Depuis, etc.

Ils jouaient avec leurs petites queues» tous les petits poissons ensemble dans le courant;

Tous les petits oiseaux, qui étaient dans l'aii, oommenoèfent à chanter dans la vallée.

Depuis, etc.

« Écoute, beau jeune garçon, veox-ia demeurer avec nous? « Nous t'i^prendrons k tailler les roneSt puis & y lire et à

écrire. »

Depuis, etc.

«Je veux Rapprendre à lier l'ours et le sanglier au tronc du chêne;

« Le dragon, qui est couché sur un monceau d'or, doit s'enftiir du iiays devant toi. »

Depuis, etc.

Di l\llbuagkr. 57

Elles dansèrent bien bant, elles dansèrent bas, dans la ronde des elfes.

Md, bean Jeune garçon, j'étais là fermement appnyé sur mon gtaire.

Depuis, etc.

t Éeonte, betn Jemie garçon* si ta ne Tenx pas parler arec nons, « Nons te donnefons na repos complet aTec nn contean tran^ chant»

Depais^ete. -

fi Dien n'avait pas si biAnoMidoit mon étoila«q[Qe le coq secouât alors son aile.

Je serais certainement resté snr la colline des elfes avec ces jeones femmes.

DepnlB, etc.

Et Je dirai à tant bon garçon qni cbeTancbe pour aller à la cour, Qn'il ne cbeTancbe point vers la colline des elfes, et ne s'y mette pas à dormir.

Depuis, je ne les ai Tues qne cette première fois.

La seconde éhanson traite presque le ménie thème , seulement rapparition des elfes n'a pas lieu cette fois en songe, maïs bieu en réalité , et le chevalier qui ne veut pas danser avec eux , emporte cette fois très-réellement une blessure mortelle.

Le seigneur Oluf chevauche bien loin Pour inviter les gens de la noce.

Mais la danse va si vite par la forêt.

Et ils dansent là par quatre et par cinq,

Et la ftUe du roi des elfes étend la main vers lui.

MaiBla^etc.

c Ken venu, seigneur Ouf, laisse aller ton désir,

58 ŒUVRES DB nENRI HEINE.

« AiTète-toi un peu et danse avec moi. a Mais la^ etc.

Je ne le dois nullement, je ne le puis nullement. Car c'est demain mon jour de noces.

Mais la, etc.

« Écoute t seigneoT Oluf , viens danser avec moi : « Je te donnerai deux bottes de peau de bélier.» Mais la, etc.

« Deux bottes de peau de bélier vont si Mon à la jambe «t Les éperons dorés 8*y attachent bien joliment » Mais la, etc.

« Écoute, seigneur Olnf, viens danser avec moi : « Je te donnerai une chemise de soie. » Mais la, etc.

a Une chemise de soie, si blanche et si fine, « Ma mère Va blanchie avec du dair de lune. » Mais la, etc.

Je ne le dois nullement, je ne le puis nullement. Car c'est demain mon jour de noces.

Mais la, etc.

« Écoute, seigneur Oluf , viens danser avec moi : a Je te donnerai une écharpe d'or. »

Mais la, etc.

Une écharpe d'or, je la prendrais volontiers. Mais je ne dois point danser avec toi. Mais la, etc.

o Et si tu ne veux pas danser avec moi,

« La maladie et la peste te suivront désormais. »

Mais la, etc.

Et elle lui donna au milieu du cœur un coup

PI l'allihagnb. 59

Gomme SI n'ai avait jamais lesse&tL Mais la, etc.

EBe releva sur son cheTal rouge^

€ Maintenant, dieYaacfae Ters ta flaacée» »

Mais la, etc.

Et qoand il arrlTa & la porte du ch&teaa, Sa mère y était, elle y était appuyée. Mais la, etc.

c Ëeonte donc, seigneur Olnf , mon fils chéri| « PtmrqQoi ta joue est-elle si pâle ? » Mais la, etc.

« Et Je pnis Men aroir la joue aussi pâle,

< J'ai été à la danse du roi des elfes. » Mais la, etc.

c teoute, mon ffls, toi qui es bien pmdent : «Tajenne ilanoée, que yais-j^ lui dire?»

Mais la, etc.

cDIs-lnique je suis dans le bois à cette heuro • Pour essayer mon cheval et mes chiens, s Mais la, etc.

Le lendemain, quand il fut jour,

I^ fiancée vint avec le cortège des noces.

Mais la, etc.

Ils Tersèrent de ITiydromM, ils versèrent du vin : « Où est le seigneur Oluf , mon fiancé ? » Mais la, etc.

< Le seigneur OM vient de chevaucher dans le hois, à cette heui o^ cPoor essayer son cheval et ses chiens. »

Mais la, etc.

La fiancée leva le drap écarlate.

Le seigneur Oluf était étendu et mort.

Mais la, etc.

Le lendemain de grand matin, au petit jour, Trois cadavres étaient emportés hors du ctiàteau. Mais la danse va si vite par la forêt.

Il existe dans une partie de rAutriche une tradîtioa qui a beaucoup de rapport avec celle-ci, quoiqu'elle soit d'origine slave : c'est la tradition de la danseuse nocturne) qui est connue, dans les pays slaves, sous le nom de Wilù Les wilis sont des fiancées qui sont mortes avant le jour des noces. Les pauvres jeunes créatures ne peuvent demeurer tranquilles dans leur tombeau. Dus leurs cœurs éteints, dans leurs pieds morts est resté cet amour de la danse qu'elles n'ont pu satisfaire durant leur vie; et, à minuit, elles se lèvent^ se rassemblent en troupes sur la grande route, et malheur au jeune homme qui les rencontre ! Il faut qu'il danse avec elles; elles l'enlacent avec un désir effréné, et il danse avec elles jusqu'à ce qu'il tombe mort. Parées de leurs habits de noces, des couronnes de fleurs sur la tète, des anneaux étincelants à leurs doigts, les wilis dansent au clair de lune comme les elfes. Lent figure , quoique d'un blanc de neige , est belle de jeunesse; elles rient avec une joie si efiî^oyable, elles vous appellent avec tant de séduction; leur air a de si douces promesses 1 Ces bacchantes mortes sont irrésistibles.

Le peuple , en voyant mourir des fiancées pleines de jeunesse, ne pouvait se persuader que tant d'éclat et de

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beauté dussent tomber sans retour dans Tanéantissèment, et de là naquit la croyance que la fiancée lecherche encore après sa mort les joies dont elle a été privée.

Gela nous rappelle un des plus beaux poèmes de Goethe , la Fiancée de Corinthe y avec lequel ie publie français a fait depuis longtemps connaissance par le livre de madame de Staël. Le sujet de ce poème est des plus anciens , et se perd dans la nuit antique des fables thés* safiennes. iElienle raconte , et Phîlostrate rapporte un (ait semblable dans la vie d*Apollonius de Thiane ; c'est la triste histoire nuptiale y où la fiancée est une lamie.

n est remarquable que les catastrophes les plus effrayantes dans les traditions populaires arrivent ordinai* rement aux fêtes de noces , et l'effroi qui domine tout d'un coup contraste d'autant plus durement avec la gaieté de Tentourage , avec les joyeux préparatifs, avec la musique entraînante. Tant que nos lèvres n*ont pas encore touché le bord de la coupe , la précieuse liqueur peut être renversée. Un sombre convive peut entrer qui n'a été invité par personne , et que pourtant personne n'a le courage de renvoyer. Il dit à la fiancée un mot à l'oreille , et la fiancée pâlit. II fait un signe au fiancé , et celui-ci le suit hors de la salle, marche bien loin avec loi dans la nuit orageuse, et ne revient jamais. C'est ordinairement une promesse d'amour antérieur , qui fait qu'une froide main de spectre vient séparer ainsi le fiancé et la fiancée. Quand ie seigneur Peter de Staufenberg

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