‹ De l'Allemagne (volume 3)Chapitre 27 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

SIO ŒUVRES DB HÏNRl HRINE.

jusqu^au ciel et se reflètent avec magnificence dans les flots aiurés. Des bruits si mystérieux sortent des eaux et des bois, qu'on est étrangement ému lorsqu'on se promène seul dans ces lieux. Sur le bord d'un de ces lacs se trouvait la cabane d'un jeune homme qui vivait du produit de la pèche et qui exerçait en outre le métiar de batelier^ lorsqu'un voyageur voulait traverser le lac. D avait une grande barque amarrée k un vieux tronc d'a^ bre, non loin de sa demeure. Un jour, au temps de réquiooxe d'automne , il entendit, vers minuit^ frapper i sa fenêtre. Quand il eut franchi le seuil de sa pwle, il ^perçut trois moines qui avaient le capuchon rabattu BUT la tète et qui paraissaient être très-pressés. L'un d'eux le pria en toute h&te de leur prêter sa barque, et lui promit de la lui ramener an bout de quelques heures au même endroit. Les moines étaient à trois ; le pêcheur, qui, en de telles circonstances, ne pouvait guère hésiter, démarra sa barque, et lorsque les trois voyageurs qui y étaient montés voguèrent sur le lac, il rentra dans sa cabane, où il se recoucha. Jeime comme il était , il ne tarda pas à se rendormir; mais quelques heures après fl fut réveillé par les moines, qui étaient de retour. Quand il les eut rejoints, l'un d'eux lui mit dans la main une pièce d'argent pour lui payer la traYersée, ensuite tous les trois s'éloignèrent en toute hâte. Le pêcheur alla visiter sa barque, qu'il trouva solidement amarrée, et fl se secoua fortement, comme on fait en hiver pour le rédiauffer les membres engourdis, car il se sentait pris

DB l'allemagnb. 211

d'an frisson^ mais ce n'était pas par Finfiuence de l'air frais de la nuit. Une étrange sensation de firoid lui avait coiinj par tout le corps et lui avait presque transi le cœur ao moment oii le moine lui avait touché la main en lui remettant la pièce de monnaie ; les doigts du moine étaient froids comme la glace. Pendant longtemps^ le pécheiff se rappela cette circonstance ; mais la jeunesse finit toujours par se débarrasser des souvenirs sinistres^ et le pécheur ne pensait plus à cet événement, lorsque l'année suivante, au même jour de l'équinoxe, on heurta de nouveau vers minuit à la fenêtre de sa cabane. C'étaient les moines de l'année dernière, et qui étaient tout aussi pressés qu^alors. Ils requirent de nouveau la barque, et le jeune homme la leur confia cette fois avec avec moins d'hésitation. Lorsqu'au bout de quelques

heures les voyageurs furent de retour et que l'un d'eux,

pour payer le péage au pécheur, lui mit dans la main une pièce d'argent, celui-ci sentit de nouveau avec e£Eroi les doigts glacés du moine, et le même événement se renouvela tous les ans au même équinoxe*

La septième année, aux approches de cette époque, le jeune pêcheur éprouva le plus vif désir de pénétrer le mystère qui se cachait sous les trois frocs, et il voulut à tout prix satisfaire sa curiosité. Il déposa au fond de la barque un amas de filets pour s'en faire une cachette où il pût se glisser pendant que les moines monteraient à bord. Les trois mystérieux vpyageurs arrivèrent en effet à rheure où ils étaient atteudus, et notie pêcheux^

312 ŒUVRES DB HBNKl HBINB.

réussît à se cacher lestement sous les filets et è prendre part à la traversée. A son grand étonnement^ celle-d dura fort peu de temps, tandis que d*ordinaîre il lai fallait plus d*une heure pour arriver au rivage opposé do lac. Son étonnement redoubla lorsque^ dans cette contrée qui lui était parfaitement connue, il aperçut une clairière qu'il n'avait jamais vue auparavant, et qui était entourée d'arbres dont l'espèce paraissait appartenir à une végétation étrangère. Des lampes innombrables étaient suspendues aux branches de ces ariires : sur des socles élevés étaient placés des vases où flamboyait la résine des bois ; de plus, la lune jetait une clarté si vive^ que le jeune homme put voir aussi distinctement qu'en plein jour -la foule qui s'était réunie en ces lieux. II y avait là quelques centtdnes de jeunes hommes et de jeunes femmes, tous d'une beauté remarquable, qn^que leurs visages eussent la blancheur du marbre. Cette dr* constance, jointe au choix des vêtements, — c*étaient des tuniques blanches relevées très-haut, avec une bordure de pourpre^ — leur donnait Taspect de statues ambulantes. Les femmes avaient orné leur tète de pampre naturel ou fabriqué avec du fil d'argent ; leurs cheveux, tressés en forme de couronne, laissaient retomber un flot de boucles ondoyant sur leurs épaules. Les jeunes gens avaient également le front ceint de pampre. Des hommes et des femmes, agitant des bâtons dorés, autour desquels s'enroulaient des ceps de vigne, accoururent pour donner la bienvenue aux nouveaux arrivés. Un de

DE LALLBUAGHI. 213

ceiUL-ci rejeta son capuchon et son froc, et Ton vit paraître nn personnage grotesque, dont la face hideusement lubrique et lascWe grimaçait entre deux oreilles pointues, semblables à celles d'un boucy tandis que son corps montrait une exagération de virilité aussi risible que repoussante. Le second moine se dépouilla également de son habit monacal, et Ton vit un gros homme dont l'obésité énorme excita Thilarité des femmes, qui posèrent en riant une couronne de roses sur sa tête chauve. Les figures des deux moines étaient d'un blanc de marbre, comme celles des autres assistants, et Ton remarqua la même blancheur sur le visage du troisième moine, lorsqu'il souleva son capuchon d'un air goguemord. Quand il eut dénoué la vilaine corde qui lui servait de ceinture, et qu'il eut jeté loin de lui, avec un mouvement de dégoût, son pieux et sale vêtement de capucin, ainsi que le rosaire et le crucifix qui y étaient attachés, alors on vil paraître, à demi couvert d'une tunique étincelante de diamants, un beau jeune homme anx plus belles formes : seulement ses hanches arrondies et sa taille trop grêle avaient quelque chose de féminin. Des lèvres légèrement bombées et des traits d'une mollesse indécise donnaient aussi au jeune homme une expression féminine ; mais en même temps son visage portait l'empreinte d'une intrépidité hautaine, d'une Ame mftle et héroïque. Dans la frénésie de leur enthousiasme, les femmes lui prodiguèrent des caresses, lui posèrent sur la tête une couronne de lierre, et lui jetèrent

214 ŒUVllBS DE HENRI HEINE.

sur les épaules une magnifique peau de léopard. An môme instant arriva un char de triomphe en or, à deux roues et attelé de deux lions; le jeune homme y rnoota avec la majesté d'un roi, mais toujours le regard sereio et insouciant. Il conduisait le féroce attelage avec des rênes d'or. A la droite du char marchait Tun de ses compagnons défroqués, celui à la face lubrique et lascive avec des oreilles de bouc, tandis qu'à gauche chevauchait le gros ventru à tétc chauve , que les femmes, dans leur verve moqueuse, avaient placé sur un âne ; il tenait à la main une coupe d'or qu'on lui remplissait constamment de vin. Le char s'avançait lentement; derrière tourbillonnaient les chœurs des hommes et des femmes, couronnés de pampre et se livrant au délire de la danse. Le char du triomphateur était précédé de sa chapelle : on y voyait un beau jouvenceau aux joues rebondies, soufflant dans la double flûte; une jeune fille vêtue d'une tunique hardiment relevée jusqu'au-dessus des genouX; et frappant la peau du tambourin avec le revers de sa main; une autre, tout aussi gracieuse, tout aussi décolletée, qui faisait résonner le triangle; puis les trompettes, joyeux gaillards aux pieds fourchus , d'une figure avenante, mais impudique, sonnant leurs fanfares sur de bizarres cornes de bétes ou sur des conques marines ; ensuite les joueurs de luth...

Mais, cher lecteur, j'oublie que vous avez fait vos classes et que vous êtes parfaitement instruit; vousa?ez donc compris dès les premières lignes qu'il est question

DB l'alliuagni. 215

ici (Tune bacchanale, d'une fête de Dionysos. Sur des bas-reliefs ou dans des gravures d'ouvrages archéologiquesy vous avez vu assez souvent le pompeux cortège qui soit ce dieu païen. Versé comme vous Tètes dans rantiqaîté classique, vous ne seriez pas trop efErayë, si àminirit, au milieu de la solitude d^une forêt, la magnifique et fantasque apparition d'une marche triomphale de Bacchus se présentait tout à coup à vos regards , et que TOUS entendissiez le vacarme de cette cohue de spectres en goguettes. Tout au plus éprouveriez-vous une espèce de saisissement voluptueux, un frisson es« thétique, à l'aspect de ces gracieux fantômes sortis de leurs sarcophages séculaires et de dessous les ruines de leurs temples pour célébrer encore une fois les saints mystères du culte des plaisirs ! Oui, c'est une orgie posthume : ces revenants gaillards, encore une fois, veulent iSter par des jeux et des chants la bienheureuse venue du fils de Sémélé, le rédempteur de la joie ; encore une fois, ils veulent danser les danses des anciens temps, la polka du paganisme, le cancan de l'antiquité, ces danses riantes qu'on dansait sans jupon hypocrite, sans le contrôle d'un sergent de ville de la vertu publique, et où Ton s'abandonnait à l'ivresse divine , à toute la fougue échevelée , désespérée , frénétique : Evoe Baeche ! Comme je Tai dit, mon cher lecteur, vous êtes un homme instruit et éclairé qu'une apparition nocturne de ce genre ne saurait épouvanter, pas plus que si c'était nne fantasmagorie de l'Académie impériale de musique,

216 atUTRBB DE HBNEl BBIRI.

évoquée par le génie poétique de M. Eugène SctSbty m collaboration avec le génie musical du célèbre maairo Giacomo Meyerbeer. MaiSi hélas! notre pauvre baidîcr du Tyrol ne savait pas un mot de mythologie, il n^aiail point fait la moindre étude clasaque ; aussi fut-il sais d^effroi et de terreur quand il eut aperçu le beau triooh phateur sur son char doré avec ses singuliers acoljffes: il frémit à la vue des gestes indécents, des bonds dévo^ gondés des bacchantes, des faunes et des satyres, àqn le pied fourchu et les cornes donnaient particulièremeot un air diabolique. Toute la blafarde assemblée ne loi parut qtt*un congrès de vampires et de démons dont les maléfices tramaient la perte des chrétiens. Sa stopenr s'accrut quand il vit les ménades dans leurs postures impossibles et qui tiennent de la sorcellerie, lorsque, les cheveux épars, elles rejettent la tète en arrière , ne se maintenant en équilibre qu^à l'aide du thyrse* Le paon* pécheur fut pris d'un vertige quand il vit l'extase sinistre des corybantes qui se blessaient euxHOdémes avec leurs petites épéesy cherchant la volupté dans la douleur de U chair. L'effiroi du jeune homme devint de la stupéfaction lorsqu'il aperçut une bande de sylvains, de faunes et de satyres avinés y à la tête desquels s'avança une jeoœ femme débraillée et brillante de luxure qui portait sur une haute perche le fameux symbole égyptien que voos savez; ce symbole ou plutôt cette hyperbole était coin ronnée de fleurs , et la bcUe dévergondée Tagitait avec des gestes impudiques, en psalmodiant à tue4éte un

DB LALLEUAGNB. 2f7

inftme cantique, auquel faisaient chorus ses compagnons velus avec leur gros rire et leurs gambades burlesques. En même temps les accords de la musique de la procession triomphale , accords mollement tendres et déses* férés à la fois, pénétrèrent dans le cœur du pauvre jeune homme comme autant de brandons enflammés; — il se crut déjà embrasé du feu infernal, et il courut à toutes jambes vers sa barque , où il se blottit sous les filets. Ses dents claquaient, et il tremblait de tous ses membres, comme si Satan le tenait déjà par une jambe. Peu de temps après , les trois moines vinrent rejoindre la nacelle et poussèrent au large. Quand , arrivés à la rive opposée, ils descendirent à terre, le pécheur sut se glisser avec tant d'agilité hors de sa cachette, que les moines s'imaginèrent qu'il les avait attendus derrière les saules; l'un d'eux, de ses doigts glacés, lui mit comme d'habitude une pièce d'argent dans la main, et tous les trois partirent en toute hâte.

Par le soin de son propre salut qu'il croyait compromis, aussi bien que par sa sollicitude pour tous les bons chrétiens qu'il voulait préserver du danger, notre pécheur se crut obligé de dénoncer cette mystérieuse his* toire aux tribunaux ecclésiastiques. Le prieur d'un couvent de franciscains, dans le voisinage, jouissait d*une grande considération comme président d'un de ces tribunaux, et surtout comme savant exorciste. Le pécheur prit la résolution de se rendre immédiatement auprès de ce digne homme. De grand matin, le soleil le vit en n. 18

S18 arTRES de hbnri heire.

route pour le couvent, et bientôt, les yeux humblement baissés, il se trouva devant sa révérence le prieur, qui, revêtu du froc et le capuchon baissé sur le visage, était assis dans son grand fauteuil de bois sculpté. Le juge ecclésiastique resta dans son attitude méditative pendant que le batelier lui fit le récit de sa terrible histoire; quand il eut fini, il releva la tête; par ce brusque mouvement, son capuchon tomba en arrière , et le pécheur vit avec stupéfaction que sa révérence était Tun des trois moines qui traversaient tous les ans le lac. D reconnut précisément celui qu'il avait vu la veille , sous la forme d'un démon païen , sur le char de victoire attelé de deux lions; c'était le même visage pftle, les mêmes traits d'une beauté régulière , les mêmes lèvres tendrement arrondies. Un bienveillant sourire se jouait autour de cette bouche, et bientôt en coulèrent avec l'acijent le plus mélodieux ces paroles d'onction : a Très-cher fils en Jésus-Christ, nous sommes tout disposé à croire que vous avez passé la nuit dernière en société avec le dieu Bacchus ; votre fantastique vision en est une preuve suffisante. Nous nous garderons bien de dire du mal de ce dieu , bien des fois il nous fait oublier nos soucis, et il réjouit le cœur de Fhomme; mais les dons que la bonté divine accorde aux humains sont différents : beaucoup sont appelés, et peu sont élus. Il y a des hommes qu'une douzaine de bouteilles ne sauraient abattre. En toute humilité chrétienne , j'avoue que je suis un de ces êtres d*éUte, et j'en rends grâces au Seigneur. 11 y a aussi des

DB L*ALLBllAGlfB. 2i0

natures incomplètes et faibles qu'une seule chopine peut renverser, et il parait , mon cher fils en Jésus- Christ, que TOUS êtes de ce nombre. Nous vous conseillons donc de n'absorber qu'avec mesure le jus doré de la treille , et de ne plus venir importuner les autorités ecclésiastiques avec les hallucinations d'un apprenti ifrogne. Nous vous conseillons en outre de ne point ébruiter l'histoire de votre dernière équipée, de bien tenir votre langue; au cas contraire, le saint office vous fera administrer par le bras séculier vingt-cinq coups de fouet bien comptés. Pour l'instant , mon très-cher fils en Jésus-Christ, allez à la cuisine du couvent, où le frère cellérier et le frère cuisinier vous feront servir la collation du matin. » Là-dessus, sa révérence donna sa bénédiction au pécheur, qui se dirigea tout abasourdi vers la cuisine. A la vue du frère cellérier et du frère cuisinier, il faillit tomber à la renverse : en effet c'étaient les deux compagnons nocturnes du prieur, les deux moines qui avaient traversé le lac .avec lui ; le pécheur reconnut la bedaine et la tète pelée de l'un, ainsi que la figure de l'autre « aux traits lascifs et lubriques , aux oreilles de bouc. Toutefois il ne souflOla mot, et ce ne fiit que longtemps après, quand ses cheveux avaient blanchi, qu'il raconta cette histoire à sa progéniture, groupée autour de lui au coin du feu.

De vieilles chroniques, qui racontent une légende analogue , placent le lieu de la scène à Spire, sur le Rhin. On y reconnaît des réminiscences païennes touchant la

2i0 ŒUVRBS DE HENRI HEIKB.

traversée des morts , qui s'opérait là aussi dans une barque funèbre. C'est dans une tradition répandue sur les câtes de la Frise orientale que les idées anciennes relatives au passage des trépassés dans le royaume des ombres sont le plus nettement accusées. Nulle part, à h vérité, on ne parie d'un nautonier nommé Caron. En général , cette étrange figure a disparu de la tradition populaire, et ne s*est conservée qu'aux théâtres de marionnettes; mais la tradition de la Frise nous fait reooonattre un personnage mythologique bien autrement important dans le n^ociant hollandais qui se cha^ du soin de faire passer les morts au lieu de leur destination posthume, et qui paie le droit de péage ordinaire aii batelier ou pécheur qui a remplacé Caroh. A travers son déguisement baroque, nous ne tarderons pas à dé- .couvrir le véritaUe nom de ce personnage; je vais donc rapporter la tradition même aussi fidèlement que possiUe.

Dans la Frise orientale , sur lés cdtes de la mer do Nord, il y a des baies qui forment des espèces de ports peu étendus et qu^on nomme des Siehl. Sur on des points les plus avancés de ces anses s'élève la maison solitaire d*un pêcheur qui vit là, avec sa famille, content et heureux. I^a nature est triste dans ces contrées; nul oiseau n*y chante , on n'y entend que les mouettes qui de temps à autre s'élancent de leurs nids cachés dans Je sable , et annoncent la tempête par leurs cris aigos et plaintifs. Parfois aussi on voit un goôland , oiseau de

DE L*ALLEUACNC. 221

mauvais augure qui voltige sur la mer en déployant ses blanches ailes de spectre. Le clapotement monotone des vagues qui se brisent sur la plage ou contre les dunes s'accorde très-bien avec les sombres files de nuages qui traversent le ciel. Les hommes n*y chantent pas non plus. Sur cette côte mélancolique ne retentit jamais le refrain d'une chanson populaire. Les habitants de la Frise sont graves, probes, raisonnables plutôt que religieux, et bien qu'ils aient perdu leurs institutions démo* cratiques d'autrefois , ils n'en ont pas moins gardé un esprit d'indépendance, héritage de leurs intrépides aieux , qui avaient combattu avec héroïsme contre les envahissements de Tocéan et des princes du Nord. De pareilles gens ne s'abandonnent point aux rêveries mystiques, et ne sont guère troublés non plus par la tourmente de la pensée. Pour le pécheur qui habite le Siehl solitaire, l'essentiel c'est la pèche, et de temps à autre le péage que lui paient les voyageurs qui se font transporter dans une des lies voisines.

A une certaine époque de l'année, dit-on, précisément k l'heure de midi , au moment où le pêcheur est à table et dîne avec sa famille dans la grande chambre, un étranger arrive et prie le maître de la maison de lui accorder quelques moments pour parler d'affaires. Le pécheur, après avoir vainement invité Tétranger à partager son modeste repas, finit par accéder à sa demande, et tous deux vont s'attabler, à l'écart de la famille, dans la niche d'une fenêtre. Je ne décrirai point Textérieur du

^22 ŒUVRES DE ÛËNtll IlEIKC.

voyageur avec des détails oiseux, à Tinstar de nos romanciers du jour. Pour la tâche que je me suis imposée, il suflSra de donner son signalement. Le voici en peu de mots. L'étranger est un petit homme déjà avancé en âge, mais encore vert, en un mot un vieillard juvénile, ayant de l'embonpoint sans être obèse , de petites joues potelées et rouges comme des pommes d'api, des yeux seratateurs clignotant avec vivacité de côté et d'antre, et une petite tète poudrée et coiffée d'un petit chapeau i trois cornes. Sous une houppelande d'un jaune clair, garnie d'une infinité de petits collets, notre homme porte le costume suranné que nous voyous sur les vieux portraits de négociants hollandais , et qui dénote dne certaine aisance : un habit en soie vert*pomme, un gilet brodé de fleurs, des culottes de satin noir, des bas rayés et des souliers à boucles d'acier. Sa chaussure est A propre et luisante, qu'on ne comprend pas comment Q a fait pour traverser à pied les chemins marécageux du Siehl sans se crotter. Sa voix asthmatique a un filet aigu et devient par moments glapissante; toutefois le petit bonhomme affecte un langage et des mouvements graves et mesurés tels qu'ils conviennent à un négociant hollandais. Sa qualité de négociant se révèle non-seulement par son costume , mais aussi par l'exactitude et la circonspection mercantile avec lesquelles il cherche à conclure l'affaire de la manière la plus avantageuse poar son commettant. Il s'annonce en effet comme un commissionnaire-expéditeur qu'on a chargé de trouver sur

DB l'alleicagne« 223

la cAte orientale de la Frise un batelier qui voulût bien transporter à Ttle Blanche une certaine quantité d'âmes^ c'est-à«dire autant que pourrait en contenir sa barque. Or^ à cette fin, poursuit le Hollandais, il voudrait savoir à le pécheur serait disposé à transporter cette nuit ladite cargaison d'âmes à ladite Ile ; dans ce cas , il serait prêt à lui payer d'avance la traversée, tout convaincu qu'en honnête chrétien le batelier lui ferait le plus bas prix possible. Le négociant hollandais, — ce qui est un pléonasme, vu que tout Hollandais est négociant,— fait cette proposition avec un nonchalante tranquillité , tout comme s'il s'agissait d'une cargaison de fromages et non pas d'âmes de morts. Ce mot âme$ fait au premier moment une certaine impression sur l'esprit du pécheur; il sent un frisson lui courir dans le dos, car il comprend tout d'abord qu'il est question d'âmes de trépassés , et qu'il a devant lui le fabuleux Hollandais dont ses collè^ goes marins lui avaient souvent parlé, ce vieillard qui avait quelquefois frété leur barque pour transporter à nie Blanche les âmes des morts, et qui les avait toujours très-bien payés. Mais^ ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut, les habitants de ces côtes sont courageux, sains de corps, raisonnables, sans imagination, et partant peu accessibles aux terreurs vagues que nous inspire le monde des esprits. Aussi la secrète frayeur , le tressaillement subit du pécheur frison , ne durent que quelques moments; il ne tarde pas à se remettre, et d'un air de complète indifférence il ne songe plus qu'à obtenir le

plus haut prix possible pour la traversée. Après avoir marchandé quelque temps, les deux parties tombent d'accord ; le marché est conclu, et Ton se donne la poignée de main usitée. Le Hollandais tire aussitôt de sa poche une bourse en cuir toute graisseuse, remplie de petites pièces d'argent, les plus petites qui aient jamais été frappées en Hollande, et il paie le montant du prix de la traversée tout entier en cette monnaie lilliputiemie. Après avoir enjoint au pécheur de se trouver vers minuit, à Theure où la pleine lune parait, avec sa barque à ce^ tain endroit de la côte pour recevoir sa cargmson d'âmes, le Hollandais prend congé de toute la famille, qui l'a derechef vainement invité à dîner avec elle; pois il s'éloigne d'un pas leste et sautillant qui contraste singulièrement avec Tair de gravité et de componction née^ landaise qu'il avait cherché à se donner.

A l'heure dite ; le batelier se trouve au rendez-vous avec sa barque. Celle-ci est d'abord ballottée par les vagues; mais Y aussitôt que la pleine lune s'épanouit, le batelier remarque que son embarcation se meut moins facilement et s'enfonce par degrés , si bien qu'à la fin elle ne sort plus des eaux que de la laideur d'une main. Cette circonstance lui fait comprendre que ses passagers, c'est-à-dire les âmes, doivent se trouver à bord, et il s'empresse de mettre à la voile. Il a beau se fatiguer les yeux à regarder, il n'aperçoit dans sa barque que quelques flocons de brouillard qui se meuvent et s'entre" mêlent sans pouvoir prendre une furme déterminée. C'est

DE L*ALLEUACKE. 225

en vain qu'il écoute de toutes ses oreilles , il n'entend qu'un grésillement et un pétillement presque imperceptibles. Seulement y par intervalles, une mouette passe au-dessus de sa tête en poussant ses cris lugubres , ou bien à ses côtés un poisson sort sa tête des flols et flxe sur lui ses gros yeux craintifs. La nuit bâille , et la bise devient froide. Partout est la mer, le clair de lune et le silence. Muet comme tout ce qui l'entoure , le batelier finit par atteindre l'Ile Blanche , oix il arrête sa barque. Sur la câte , il n'aperçoit personne , noais il entend une voix haletante, aux glapissements asthmatiques, dans laquelle il reconnaît celle du Hollandais. Ce personnage invisible parait lire une liste de noms propres, avec le débit monotone d'un contrAleur qui fait un appel nominal. Plusieurs de ces noms sont connus du pécheur comme appartenant à des personnes décédées dans le courant de Tannée. Pendant la lecture de cette liste de noms propres, la barque s'allégc peu à peu. Tout k Theure elle était engravée dans les sables de la plage, et la voilà qui remonte à mesure que la nomenclature est épuisée. C'est un avertissement pour le batelier que sa cargaison est arrivée à bon port , et il s'en retourne paisiblement auprès de sa femme et de ses enfants, dans sa chère maisonnette sur le Siehl.

C'est de la même manière que s'effectue chaque fois le passage des âmes dans Tile Blanche. Une circonstance particulière frappa un jour un batelier qui faisait ce trajet. Le personnage invisible qui sur le rivage donnait

Page 1