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lecture de la liste de noms propres s'interrompit tout à coup et s*écria : a Où donc est Pitter Jansen î Ce n'est pas là Pitter Jansen 1 » A quoi une petite voix flùtée répondit : « Je suis la femme de Pitter Jansen , et je me suis fait inscrire sous le nom de mon mari. »
Tout à rheure je me suis fait fort de démêler, à travers les roses de son déguisement , Timportant personnage mythologique qui figure dans cette légende. Ge n'est autre que le dieu Mercure, jadis le conducteur des âmes, et qu'on nomma , à cause de cette spécialité, Hermès Psyehopompos. Oui, sous cette humble houppelande , sous cette piètre figure d'épicier , se cache un des plus superbes et des plus brillants dieux païens , le noble fib de Mala. A ce petit tricorne ne flotte pas le moindre plumet qui puisse rappeler les ailes de la divine coiffure, et dans ces souliers à boucles d'acier on ne trouve pas la moindre trace de sandales ailées . Ce ploml> néerlandais diffère complètement du mobile vif-àrgent , auquel le dieu a donné son propre nom; mais le contraste même décèle l'intention du dieu rusé : il choisit ce masque pour être d'autant plus sûr de ne pas être reconnu. Et ce ne fut point au hasard, ni par caprice, qu'il fit choix de ce travestissement. Mercure était , comme vous savez , le dieu des voleurs et des marchands, et il exerçait ces deoi industries avec succès. D était donc tout naturel qœ^ dans le choix du déguisement sous lequel il cherchait à se cacher et de l'état qui devait le faire vivre , il tint compte de ses antécédents et de ses talents. Il n'avait
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qu'à calculer lequel de ces métiers j qui ne diffèrent quo par des nuances, lui offrait le plus de chances de réussite. n se disait que le vol , par des préjugés séculaires , était ftétri dans l'opinion publique , que les philosophes n'avaient pas encore réussi à le réhabiliter en Tassiinilant à la propriété , quMl était mal vu de la police et des gen. darmesy et que, pour prix de tout son déploiement de courage et d'habileté , le voleur était quelquefois envoyé aux galères, sinon à la potence ; qu'au contraire le négoce jouissait de la plus grande impunité , qu'il était honoré du public et protégé par les lois, que les négociants étaient décorés, qu'ils allaient à la cour, et qu'on en faisait même des présidents du conseil. Par conséquent , le plus rusé de» dieux se décida pour Tétat le plus lucratif et le moins dangereux, le commerce, et, pour être négo* eiant par excellence, il se fit négociant hollandais* Nous le voyons donc , dans cette qualité , s'adonner à Pexpé* dition des âmes pour Tempire de Pluton, et il était particulièrement apte à cette partie ^ lui , l'ancien Hermès Psychopompos*
L'Ile Blanche est aussi appelée quelquefois Bréa ou Briiinia. Son nom ferait-il allusion à la blanche Albion, aux roches calcaires de la c6te anglaise? Ce serait vrai* ment une idée spleenique que de faire de l'Angleterre le pays des morts, l'empire de Pluton-, Tenfer. Il est bien possible , en effet , que la Grande-Bretagne se présente sous cet aspect à plus d'un étranger.
Dans mon étude sur la légende de Faust, j'ai parlé tout
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au long de l'empire de Pluton et des croyances populaires qui s'y rattachent : j'y ai montré comment le royaume des ombres est devenu un enfer comidétement organisé, et comment on a tout à fait assimilé à Satan le vieux monarque des ténèbres ; mais ce n^est que le style officiel de l'Église qui gratifie les anciennes divinités de noms si effrayants. Malgré cet anathëme, la position de Pluton resta la même dans le fond. Pluton , le diea du monde souterrain y et son frère Neptune, le diea des mers y n'ont pas émigré comme leurs parents, les autres dieux : même après la victoire du Christ , ils restèrent tous les deux dans leur domûncy dans leur élément. Sur terre , on avait beau débiter les fables les plas absordes sur son compte : le vieux Pluton était chaudennent assis, là-bas, auprès de sa belle Proserpine. Neptune est le dieu qui eut à supporter le moins d'avanies : ni les sons des cloches , ni les accords de l'orgue ne pouvaient offenser soiî oreille au fond de son océan , où il résidait en paix auprès d'Amphitrite, sa bonne femme, et entouré de blanches néréides et de joufflus tritons. De temps à autre seulement , l(Hrsque quelque jeune marin passait la ligne pour la première fois , le dieu sortait du sein des flots, le trident à la main , la tête couronnée de roseaux et sa longue barbe descendant en flots argentés jusqu'à son nombril. Alors il donnait au néophyte le terrible baptême de l'eau de mer; en même temps il prononçait un long discours rempli de plaisanteries de marin, et dont il crachait plutôt qu'il ne prononçait les paroles, saucées
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du jus acre et jaune de la ehiguey à la grande joie de ses auditeurs goudronnés. Un de mes amis, qui m'a raconté coDiment on célèbre k bord des navires ce mystère océanique^ m'a assuré que les roaletots, qui riaient avec la plus grande hilarité à Taspect de cette burlesque figure de carnaval représentant Neptune , n'avaient au fond du cœur pas le moindre doute sur l'existence de ce dieu y dont ils invoquaient même parfois l'assistance dans les grands dangers.
Neptune resta donc le souverain de l'empire des mers, de même que Pluton, malgré sa métamorphose diabolique, conserva le trône du Tartare. Us furent tous deux plus heureux que leur frère Jupiter, qui dut souffrir tout particulièrement des viscissitudes du sort. Ce troisième fils de Saturne, qui, après la chute de son père, s'était arrogé la' souveraineté des cieux. trôna pendant une longue suite de siècles au sommet de l'Olympe, entouré d'une cour riante de hauts et de très - hauts dieux et demi-dieux, ainsi que de hautes et de très-hautes déesses et de nymphes^ leurs célestes dames d'atour et filles d'honneur, qui tous menaient joyeuse vie, repus d'amhrcMsie et de nectar, méprisant les manants attachés ici* bas à la glèbe, et n'ayant aucun souci du lendemain. Hélas I quand fut proclamé le règne de la croix, de la soufirance, le grand Chronide éniigra et disparut au milieu du tumulte des peuples barbai*es qui envahirent le monde romain. On perdit les traces de l'ex-dieu, et c'est en vain que j'ai interrogé les vieilles chroniques et les
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femmes : persomie n'a pu me fournir des rensognements sur sa destinée. J'ai fouillé dans beaucoup de bibliothèques, où je me fis montrer les codex les plus maçniâquesi enrichis d'or et de pierreries, véritables odalisques dans le harem de la science, et selon l'usage je fais ici mes remerciements publics aux eunuques éradits qui, sans trop grogner et parfois même avec affabilité, m'ont rendu accessibles ces lumineux trésors confiés à leur garde. Je me suis persuadé que le moyen ftge ne nous a point légué de traditions sur le sort de Jupiter depuis la chute du paganisme. Tout ce que j'ai pu déterrer ayant quelque rapport à ce sujet, c'est l'histoire que me raconta jadis mon ami Niels Andersen.
Je viens de nommer Niels Andersen, et cette bonne figure, à drftle et si aimable à la fois, surgit toute riante dans ma mémoire. Je veux lui consacrer ici quelques lignes. J'aime d'ailleurs à indiquer mes sources et à montrer leurs bonnes ou mauvaises qualités, afin que le lecteur soit en état de juger par lui-même jusqu'à qud point ces sources méritent sa confiance*
Niels Andersen, né à Drontheim en Norvège, était un des plus habiles et des plus intrépides baleiniers que j'aie connus. C'est à lui que je dois mes connaissances concernant la pèche de la baleine. Il me mit dans la confidence de toutes les ruses du métier, il me fit connaître tous les stratagèmes, toutes les feintes que l'intelligent animal emploie pour déjouer ces ruses et pour échappa au chasseur. Cest Niels Andersen qui m*enseigna le ma-
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Diement da harpon ; il me montra comment avec le genou de la jambe droite il faut s'appuyer au bord de la barque au moment où on lance le harpon, et comment de la jambe gauche on lance un bon coup de pied à Timbécile matelot qui ne fait pas filer assez prestement la corde attachée au harpon. Je lui dois tout, et si je ne sois point devenu un célèbre baleinier, la faute n'en est ni à Niels Andersen ni à moi, mais à ma mauvaise étoile, qui ne m'a pas permis de rencontrer, dans les courses de ma vie, une baleine quelconque avec laquelle j'eusse pu dignement soutenir une lutte. Je n*ai rencontré que des stoek/Uchi vulgaires et de misérables harengs. A quoi sert le meilleur harpon quand on a afiiEdre à un har^g? Aujourd'hui que mes jambes sont paralysées, je dois renoncer pour tout jamais à la chasse de la baleine. Lorsqu'à Ritzebuttel, près de Cuxhaven, je fis la eonnaissance de Niels Andersen, il n'était guère plus ingambe luinnéme, car, sur la côte du Sénégal, un jeune requin qui avait sans doute pris sa jambe droite pour un hftton de sucre d'orge la lui avait coupée d'un coup de dents : depuis lors, le pauvre Niels Andersen marchait dopin dopant sur une jambe artificielle fabriquée d'un sapin de son pays, et qu'il vantait comme un chefd'œuvre de la charpenterie norvégienne. Son plus grand plaisir à cette époque, c'était de se percher au haut d'un gros tonneau vide, sur le ventre duquel il tambourinait avec sa jambe de bois. Je l'aidais souvent à grimper sur la tonne ; mais parfois» quand il voulait en descendre.
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je ne lui accordais mon assistance qu'à la conditioa de me raconter une de ses curieuses traditions de la mer du Nord.
De. même que Mahomet -Ebn-Mansour commence toutes ses poésies par un éloge du chevaU de même Kiels Andersen faisait précéder tous ses récits d'une énuniération louangeuse des qualités de la baleine. IL commença également par un tel panégyrique la légende que nous rapportons ici.
— La baleine, disait-il, n'était pas seulement le plas grand, mais aussi le plus magnifique des animaux; les deux jets d*cau jaillissant de ses narines placées au sommet de sa tête lui donnaient Tair d'une fontaine et produisaient un effet magique, surtout la nuit, au dur de lune. En outre cette bote était sympathique, elle avait un bon caractère et beaucoup de goût poiur la vie conjugale. — C'est un spectacle touchant, ajoutait-il, de voir une famille de baleines groupée autour de son vénérable chef et couchée sur un énorme glaçon pour se chauffer au soleil. Quelquefois la jeune progéniture se met à jouer et à folâtrer, et à la fin toutes se jettent à la mer pour jouer à cache-cache au milieu des immenses blocs de glace. La pureté de mœurs et la chasteté des baleines doivent être attribuées moins à des principes de morale qu'à l'eau glacée ou elles frétillent continuellement. On ne peut pas malheureusement nier non plus, continua Niels Andersen, qu'elles n*ont aucun sentiment pieux, qu'elles sont totalement dépourvues de religion...
— Je crois quG ceci est une erreur ^ m*écriai-je en interrompant mon ami. J'ai iu dernièrement le rapport d'un missionnaire hollandais dans lequel il décrit la magnificence de la création, qui, selon lui, se manifeste même dans les régions polaires à Theure où le soleil vient de se lever, et quand les rayons du jour, éclairant les gigantesques rochers de glace, les font ressembler à ces châteaux de diamants que nous trouvons dans les contes de fées. Toute cette beauté de la création est, au dire du bon domine^ une preuve de la puissance de Dieu qui agit sur tout être animé, de sorte que non-seulement rhomme, mais aussi une grosse brute de poisson, ravie par ce spectacle, adore le Créateur et lui adresse ses prières. Le domine assure quMl a vu de ses propres yeux une baleine qui se tçnait debout contre la paroi d'un bloc de glace, et balançait la partie supérieure de sou corps à la façon des hommes qui prient.
Niels Andersen convenait qu'il avait vu lui-même des baleines qui, se dressant contre un rocher de glace^ se livraient à des mouvements assez semblables à ceux que nous remarquons dans les oratoires des différentes sectes religieuses ; mais il soutenait que la dévotion n*y était pour rien. Il expliqua là chose par des raisons physiologiques : il me fit remarquer que la baleine, ce Ghim« borazo des animaux, avait sous sa peau des gisements de graisse d'une profondeur si prodigieuse, qu'une seule baleine fournissait souvent cent à cent cinquante barils de suif et d'huile. Ces couches de graisse ont une telle
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épaisseur, que pendant que le colosse dort, étendu tout de son long sur un glaçon, des centaines de rats d'eaa peuvent venir s'y nicher. Ces convives, infiniment plus gros etp]us voraces que les rats du continent, mènent joyeuse vie sous la peau de la baleine,^ où jour et nuit ils se gorgent de la graisse la plus exquise, sans même avoir besoin de quitter leur nid. Ces ripailles de vermine finissent par importuner leur hôte involontaire, et elles lui causent même des douleurs excessives. N'ayant pas de mains comme llionune, qui. Dieu merci, peut se gratter qtiand il se sent des démangeaisons, la baleine cherche à soulager ses soufifrances en se plaçant contre les angles saillants et tranchants d'un rocher de glace, et en s'y frottant le dos avec une vraie ferveur et avec force mouvements ascendants et descendants, comme nous en voyons &ire aux chiens, qui s'écorchent la peau contre un bois de lit quand les puces les rongent par trop. Or dans ces balancements, le bon domine avait cru voir l'acte édifiant de la prière, et il attribuait à la dévotion les soubresauts qu'occasionnaient les orgies des rats. Quelque énorme que soit la quantité d'huile que contient la baleine, elle n'a pas le moindre sentiment religieux. Ce n'est que parmi les animaux de stature médiocre qu'on trouve de la religion ; les tout grands, ces créatures gigantesques comme la baleine, ne sont pas doués de cette qualité. Quelle en est la raison! Est-ce qu'ils ne trouvent pas d'église assez spacieuse pour qu'ils puis* sent entrer daos son giron? Les baleines n'ont pas non
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fins de goût pour les prophètes, et celle qui avait avalé Jonas n*a pas pu digérer ce grand prédicateur ; prise de nausées, elle le yoroit après trois jours. A coup sftr, cela prouve Fabsence de tout sentiment religieux dans ces monstres* Ce ne sera donc pas la baleine qui choisira un glaçon pour prie-Dieu^ et fera en se balançant des simagrées de dévotion. Bile adore aussi peu le vrai Dieu qui réside là-haut dans le ciel que le faux dieu païen qui demeure près du p61e arctique, dans Flie des Lapins, où la chère béte va quelquefois lui rendre visite.
— Qu*est-ce que Vile des Lapins ? demandai-je à Niels Andersen. Gelui^i, en tambourinant sur la tonne avec sa jambe de bois, me répondit : a C*est précisément dans cette lie qoe se passe Thistoire que je dois vous ra* oonter. Je ne puis vous indiquer exactement sa position géographique. Depuis qu'elle a été découverte, personne n*a pu y retourner; les énormes montagnes de glace qui sont entassées autour de Ftle en défendent les abords. Seulement l'équipage d*un baleinier russe, que la tempête avait jeté dans ces parages septentrionaux, a pu la visiter, et plus de cent ans se sont écoulés depuis. Lors* que ces marins y abordèrent avec leur barque, ils trouvèrent le pays désert et inculte. De chétives tiges de genêts se balançaient tristement sur les sables mou«» vants ; çà et là étaient disséminés quelques arbustes nains et des sapins rabougris rampant sur un sol stérile. Des lapins couraient de tous côtés en grand nombre ] c'est pourquoi les voyageurs donnèrent à cet Ilot le nom
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àHle des Lapins. Une cabane, ia seule qui s*y frouv&t, annonçait la présence d'un être humain. Quand les marins furent entrés dans cette hutte , ils virent un vieillard arrivé à la plus haute décrépitude et misérablement affublé de peaux de lapin; il était assis sur un siège de pierre, et chauffait ses mains amaigries, ses genoux trenh blotants devant le foyer où flambaient quelques broussailles. A sa droite se tenait un oiseau d'une grandeur démesurée, et qui avait l'air d'un aigle, mais que la mue du temps avait si cruellement dépouillé, qu'il n'avait conservé que les grandes plumes raides de ses ailes, ce qui donnait à cet animal nu un aspect risible et horriblement iaid en même temps. A gauche du vieillard était couchée par terre une vieille chèvre au poil ras, mais d'un air bonasse, et qui, malgré son grand ftge, avait conservé des pis tout gonflés de lait, avec des tétines fraîches et roses.
Parmi les marins qui avaient abordé à Ftle des La* pins, il y avait quelques Grecs; l'un de ceux-ci, croyant que le maître de la cabane ne comprenait pas son idiome, dit à ses camarades en langue grecque : « Ce vieux drôle doit être un revenant ou un méchant démou, o A ces paroles , le vieillard tressaillit, se leva brusquement de son siège, et les marins virent, à leur grand étonnement, une haute et imposante figure qui, avec une dignité impérieuse et même majestueuse, se tenait droite malgré le poids des années , de sorte que la tôle atteignait aux pouUres du plafond. Ses traits,
qDoique ravagés et délabres» conservaient des traces d'une ancienne beauté ; ils étaient nobles et d'une régularité parfaite. De rares mèches de cheveux attentés letombaient sur un front ridé par l'orgueil et par l'Age; ses yeoxy quoique fixes et ternes, lançaient des regards acérés, et sa bouche fortement arquée prononça en lan* guegrecque, mêlée de beaucoup d'archaïsmes, ces mots sonores et harmonieux : — « Vous vous trompez, jeune homme, je ne suis ni un fantôme ni un malin esprit ; je sois un infortuné qui a vu de meilleurs jours. Mais vous, 'qui étes-voust »
A cette demande, les marins mirent leur hâte au fait du sinistre qui les avait écartés de leur route, et ils le prièrent de leur donner des renseignements sur tout ce qui concernait Ffle; mais le vieillard ne put guère satisfaire à leurs désirs. Il leur dit que de temps immémorial il habitait cette tie, dont les remparts de glace lui offraient un asile sûr contre ses implacables ennemis, qui avaient usurpé ses droits légitimes ; qu'il vivait principalement du produit de la chasse aux lapins dont l'Ile regoiigeait ; que tous les ans, à l'époque où les glaces flottantes formaient une masse compacte , arrivaient chez lui en traîneaux des troupes de sauvages auxquels il vendait ses peaux de lapin, et qui lui donnaient en échange toutes sortes d'objets de première nécessité. Les baleines, disaitril, qui de temps en temps se dirigeaient vers son lie, étaient sa société de prédilection. Cependant il ajouta qu'il prenait beaucoup de plaisir en ce moment
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à parler sa langue natale, étant Grec de naissance. Il pria ses compatriotes de lui donner quelques nouvelles sur rétat actuel de la Grèce. H apprit avec une joie maligne mal dissimulée que Ton avait brisé la croix qui surmontait les tours des villes helléniques; H éprouva moins de satisfaction quand on lui dit que ce symbole chrétien avait été remplacé par le croissant. Ce qa*il y avait de singulier, c'est qu'aucun des marins ne connaissût les noms des villes dont il s'informait auprès d^ux^ et qui, à ce qu'il disait, avaient été florissantes de son temps. Par contre, les noms sous lesquels les matelots désignaient les villes et les bourgades de la Grèce d'aujourd'hui lui étaient complètement étrangers; aussi le vieillard secouait-il souvent la tête d'un air d'accablement, et les marins se regardaient avec surprise; ils voyaient bien que le vieux connaissait parfaitement les localités du pays, même dans leurs détails les plus minimes, car il décrivait d'une manière nette et exacte les golfes, les langues de terre, les caps, souvent même les plus petites collines et quelques groupes isolés de rochers: son ignorance à l'égard des noms topographiques les plus communs ne les en laissait que plus ébahis.
Le vieillard s'enquit avec le plus vif intérêt et même avec une certaine anxiété d'un ancien temple qui, disaitil, avait été jadis le plus beau de toute la Grèce. Aucun de ses auditeurs n'en connaissait le nom, qu'il prononçait avec une tendre émotion ; enfin, lorsqu'il eut minutieusement décrit l'endroit où se devait trouver ce mono-
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menly un jeune matelot reconnut tout à coup le lieu en question. — Le village où je suis né, s*écria-t4l , est situé précisément à cet endroit ; pendant mon enfance, j*y ai gardé longtemps les cochons de mon père. Sur cet emplacement se trouvent en effet des débris de constructions fort anciennes, qui témoignent d'une magnificence inouïe ; çà et là, on voit encore quelques colonnes qui sont restées debout ; elles sont isolées ou liées entre elles par des fragments de toiture, d'où pendent des banderoles de chèvrefeuille et de lianes rouges. D'autres colonnes, dont quelques-unes en marbre rose, gisent fractiarées dans l'herbe. Le lierre a envahi leurs superbes chapiteaux, formés de fleurs et de feuillages délicatement ciselés. Deux grandes dalles de marbre, des fragments de mur carrés et des débris de toiture à forme triangulaire y sont répandus, à moitié enfoncés dans le sol. J'ai passé, continua le jeune homme, souvent bien des heures à examiner les combats et les jeux, les danses et les processions, les belles et bouffonnes figures qui y sont sculptées; malheureusement ces sculptures sont fortement endommagées par le temps et recouvertes de mousse et de plantes grimpantes. Mon père^ à qui je demandai un jour ce que signifiaient ces ruines, me répondit que c'étaient les restes d'un ancien temple où avait résidé jadis un dieu païen, qui non-seulement s'était livré aux débauches les plus crapuleuses , mais qui de plus s'était souillé par l'inceste et des vices infftmes ; que dans leur aveuglement les idolâtres n'en avaient pas
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moins immolé des bœufs» souvent par centaines, nu pied de son autel. Mon père m'assurait qu'on y voyait encore la cuve de marbre où Ton avait recueilli le sang des vietimes, et que c'était précisément Tauge où je faisais boire souvent à mes cochons Teau de pluie qui s'y était amassée, et où je conservais aussi les épluchures que mes animaux dévoruent avec tant d'appétit.
Quand le jeune marin eut parlé ainsi, le vieillard poussa un profond soupir qui trahissait la plus poignante douleur; il s'affaissa et retomba sur son siège de pierre, et, se cachant le visage dans ses deux mains, il se mit à pleurer comme un enfant. L'oiseau à son côté poussa des cris terribles, déploya ses ailes énormes, et menaça les étrangers de ses serres et. de son bec. La vieille chèvre fit entendre des gémissements et lécha les maios de son mattre, dont elle semblait vouloir apaiser les chagrins par ses humbles caresses. A cet aspect, un singulier serrement de cœur s'empara des marins ; ils quittèrent la cabane en toute hftte , et ne se sentirent à l'aise que lorsqu'ils n'entendirent plus les sanglots du vieillard , les croassements du vilain oiseau et les bêlements de la vieille chèvre. Quand, ils furent de retour à bord de leur vaisseau, ils y racontèrent leur aventure. Parmi l'équipage se trouvait un savant qui déclara que c'était là un événement de la plus haute importance. Posant d'un air sagace l'index de sa main droite à l'une de ses narines, il assura les marins que le vieillard de l'Ile des Lapius était, sans aucun doute, l'ancien dieu Jupiter, fils de
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Saturne et de Rhéa, autrefois souverain mattre des dieux ; que Poîseau qu'ils avaient vu à ses côtés était évidemment le fameux aigle qui avait porté la foudre dans ses serres , et que , selon toute apparence , la chèvre était la vieille nourrice Amalthée qui avait autrefois allaité le dieu dans nie de Crète , et qui maintenant continuait à le nourrir de son lait dans l'tle des Lapins.
Tel Ait le récit de Niels Andersen , et j'en eus le cœur navré. Je ne m'en cache pas ; déjà ses révélations au sujet des secrètes souffrances de la baleine m'avaient attristé de la manière la plus profonde. Pauvre animal ! contre cette canaille de rats^ qui vient se nicher dans ton corps et te ronge incessamment, il n'y a point de remède, et tu les tratnes avec toi jusqu'à la fin de tes jours; tu as beau t'élancer du nord au sud et te frotter contre les glaçons des deux pôles : tu ne peux te débarrasser de ces vilains rats ! Mais quelque peiné que je fusse de l'avanie des pauvres baleines^ mon âme fut bien autrement émue par le sort tragique de ce vieillard qui, selon rhypothèse mythologique du savant russe, était le ci-devant roi des dieux, Jupiter le Chronide. Oui, lui aussi , fut soumis à la fatalité du destin , à laquelle les imnK>rtels même ne purent échapper, et le spectacle de pareilles calamités nous effraie, en nous remplissant de pitié et d'amertume. Soyex donc Jupiter, soyez le souverain maître du monde^ qui en fronçant son sourcil faisait trembler l'univers, soyez chanté par Homère et sculpté par Phidias, en or et en ivoire; soyez adoré par 11. u
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cent peuples pendant de longs siècles^ soyez l'amant de Sémélé , de Danaê , d'Europe , d'Alcmène , de Léto, de I09 de Léda, de Galisto 1 —de tout cela il ne restera à la fin qu'un vieillard décrépit, qui, pour gagner sa misérabie vie y se voit obligé de se faire marchand de peaux de lapin , comme un pauvre Savoyard. Un pareU spectacle fera sans doute plaisir à la vile multitude , qui insulte le lendemain ce qu'elle a adoré la veille. Peut-être parmi ces bonnes gens se trouvent les descendants de ces malheureux bœufs qui furent jadis immolés en hécatombes sur Tautel de Jupiter : qu'ils se réjouissent de sa choie , qu'ils le bafouent à leur aise pour venger le sang de leurs ancêtres, victimes de l'idolâtrie; quant à moi, mon ftme est singulièrement émue , et jç suis saisi d'une douloureuse commisération à la vue de cette auguste infortune. Cet attendrissement m'a peutétre empoché d'attendre, dans mon récit , à cette sérénité sérieuse qui sied si iiea à l'historien y et à celte gravité austère qu'on n'aoquieK qu'en France. Aussi j'avoue avec modestie toute mon infériorité vis-à-vis des grands maîtres de ce genre, et en recommandant mon oeuvre à l'indulgence du bénévole lecteur y pour lequel j'ai toujours professé le plus grand respect, je termine ici la première partie de mon histoire des Dieux en exil.