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tOO (EUTRBS DB HBlfRI HEINS,
expliqua cette circonstance en disant : a Dans la nuit on m'attache à la chaîne. » Je crois que j'ai reculé de plusieurs pas quand , avec le geste familier d'an bohémien s'adressant à un gueux initié dans les habitudes extra- ' légales de la confrérie vagabonde, Weitling me révéla cet incident qu'il portait quelquefois des chaînes , non des chaînes métaphoriques comme tout le monde en porte de nos jours, mais de véritables chaînes forgées de fer et rivées au cou ou à la jambe. — Vraiment cela n'est guère comme il faut, et un homme de bonne compagnie ne doit pas s'encanailler avec des individus ferrés de cette espèce. Ce qui me fit reculer, ce ne fut cependant pas la crainte de partager le sort de pareils compagnons, mais bien la contrariété d'avoir à subir leur affreuse so* ciété. — Singulières contradictions dans les sentiments du cœur humain ! Moi qui avais un jour, à Munster, baisé avec des lèvres brûlantes les reliques du tailleur Jean de Leyde, ainsi que les chednes qu*il avait portées, et les tenailles avec lesquelles on Tavait torturé , et qui sont conservées dans une niche devant ThAtel de ville de Munster, — moi qui avait voué un culte fervent au tailleur mort, je sentis une invincible aversion à rapproche du tailleur vivant, de cet homme qui était pourtant l'apôtre et le martyr de la même canse pour laquelle avait souffert Jean de Leyde, le roi de Sion de glorieuse mémoire. Je ne peux pas expliquer ce phénomène , cet égarement de l'esprit humain , et je me borne à le constater ici , quelque défavorables et dures
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qae puissent être les interprétations qu^un tel aveu pourra rencontrer.
Du reste ^ ce Weitling était un homme de talent , il n'était pas dépourvu d'idées , et son petit livre intitulé les Garanties de la Société fut alors le catéchisme des communistes allemands. Le nombre de ceux*ci s^cst accru depuis d'une manière formidable, et leur parti est sans contredit à cette heure le plus fort de tous au delà du Rhin. Les ouvriers allemands forment le noyau d^one armée de prolétaires très-bien endoctrinée sinon disciplinée. CSes ouvriers allemands professent presque tous l'athéisme , et pour dire Ja vérité ils ne peuvent se di^nser de cette négation complète des idées religieuses du passé sans se trouver en contradiction avec leur principe ^ et dès lors sans tomber dans Timpuissance. Ces cohortes de la destruction, ces démolisseurs ^Eroyables^ qui menacent toute notre vieille société décrépite, sont de beaucoup supérieurs aux chartistes d^Ângleterre et aux niveleurs et égalitaires des autres pays. Les chartistes anglais sont seulement poussés par la faim et non pas p^r une idée , et aussitôt qu'ils se seront rassasiés de rostbeafei de plumpudding et désaltérés de bonne aie ^ ik ne seront plus dangereux : affamés 9 ils sont forts; repus, ils tomberont à terre conune les sangsues. Les chefs plus ou moins occultes des communistes allemands sont de grands logiciens dont les plus forts sont sortis de l'école de Hegel, et ils sont sans nul doute les têtes les plus capables et les carac-
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tères les plus énergiques de l'Allemagne. Ces docteurs en révolution et leurs disciples impitoyablement déterminés sont les seuls hommes en Allemagne qui aient vie, et c'est à eux qu'appartient l'avenir. Tous les antres partis et leurs représentants tudesques sont morts, archimorts et bien enterrés sous la voûte de Téglise de Saint-Paul à Francfort. Je n'exprime pas ici des vœux ni des regrets; je relate des faits et je dis la vérité.
On ne doit pas attribuer à un trop grand don prophétique le mérite que j'ai d'avoir annoncé depuis longtemps dans mon livre de r Allemagne les terribles symptômes des événements qui ne se sont accomplis que plus tard. Moi qui avais vu couver les œufs d'où sortirent les nouveaux oiseaux , j'ai pu facilement prédire quelles chansons nouvelles on fredonnerait et sifflerait et gazouillerait plus tard en Allemagne. J'avais vu Hegel assis avec sa triste mine de poule couveuse sur les œufs funestes, et j'avais entendu son gloussement. Pour dire la vérité, j'ai rarement compris ce pauvre Hegel , et ce n'est que par des réflexions arrivées après coup que je parvins à saisir le sens de ses paroles. Je crois même qu'il ne voulait pas être compris du tout, et que c'est pour cela qu'il avait adopté un langage si morose et si entortillé; la même cause nous explique peut-être aussi sa prédilec-. tion pour des personnes dont il était sûr qu'elles ne le comprenaient point, et qu'il pouvait donc avec toute sécurité honorer de son intimité. Leur médiocrité était une garantie de discrétion. C'est ainsi que nous ne pou*
vions comprendre la grande amitié qui existait entre le profond philosophe Hegel et Tidiot Henri Béer, frère défunt de M. Giacomo Meyerbcer, le grand homme que TOUS savt?z; ils étaient inséparables, et le spirituel Félix Mendelsohn expliquait ce phénomène par la malicieuse remarque que Hegel ne comprenait pas ce M. Henri Béer. Mais je pense maintenant que la vraie cause de cette inlimité était chez Hegel la conviction parfaite de n'être compris par Henri Béer en rien de ce qu'il disait y et de pouvoir donc sans gène se livrer en sa présence à tous ses épanchements du moment. D'ailleurs la conversation de Hegel n'était jamais autre chose qu'une espèce de monologue. Il semblait toujours se parler à lui-même avec le ton sépulcral de sa voix sans timbre qui allait très-bien à sa pensée. Parfois je fus frappé de la vulgarité baroque de ses images dont beaucoup me sont restées daguerréotypées dans la mémoire. Un soir^ dans sa maison, prenant le café après le dîner, je me trouvais à côté de lui dans Tembrasure d'une fenêtre, et moi, jeune homme de vingt ans, je regardais avec extase le ciel étoile , et j'appelais les astres le séjour des bienheureux. Mais le maître grommela en lui-même : a Les étoiles, hum! hum! les étoiles ne sont qu'une lèpre luisante sur la face du ciel. » — a Au nom de Dieu! m'écriai-je, il n'y a donc pas là haut un local de béatitude pour récompenser la vertu après la mort? » Mais Hegel, me regardant fixement de ses yeux blêmes, me dit d'un ton sec : a Vous réclamez donc à la lin encore
un bon pourboire pour avoir soigné madame votre mère pendant sa maladie ou pour n'avoir pas empoisonné monsieur votre frère? p A ces mots il se retourna tout craintif, mais parut aussitôt rassuré en voyant que ses paroles n'avaient été entendues par personne autre que Henri Béer, qui s'était approché de lui pour l'inviter à une partie de whist.
Combien il est difficile de comprendre les écrits de Hegel , combien on s'y trompe facilement en croyant comprendre tout en n'ayant appris qu*à construire des formules dialectiques, c'est ce dont je ne m'aperçus que bien des années plus tard, ici à Paris, quand je me mis à dépouiller les idées hégéliennes de leur idiome abstrait et diffus , et à les traduire dans la langue maternelle du bon sens et de Tintelligibilité universellei c'est-à-dire en français. Dans la langue française il faut savoir exactement ce qu'on a à dire , et l'idée la plus bégueule est forcée de laisser tomber ses jupes mystiques et de se montrer dans toute sa nudité. C'est que j'avais l'intention d'écrire une exposition de la philosophie de Hegel à la portée de tout le monde, et je vou* lais la joindre à une nouvelle édition de F Allemagne comme un complément de mon livre. Je me suis occupé de ce travail pendant deux ans, et j'avais réussi, à farce de peine et d'efforts, à maîtriser cette matière rebelle et à formuler aussi claires que possible les pensées même les plus embrouillées de cette philosophie. Mais quand mon ouvrage fut enfm terminé^ je fus saisi à son aspect
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d'un frisson singulier, et il me sembla que le manuscrit me regardait d'un œil étranger, moqueur et même méprisant. J'étais tombé dans une singulière perplexité. L'auteur et son œuvre ne concordaient plus ensemble. C'est qu'à cette époque l'aversiop pour l'athéisme, dont j'ai parlé tout à Theure , s'était déjà emparée de mon Ame, et comme je fus forcé de m'avouer que cette impiété avait trouvé son initiative et son principal soutien dans la philosophie de Hegel , celle-ci commença à me peser.
C'est ici l'endroit de faire un aveu qui expliquera mes embarras d'alors.
Je n'avais jamais senti un trop grand engouement pour la philosophie de Hegel, et, quant à une conviction de la vérité véritable de cette philosophie , je n'en pouvais pas avoir du tout. Je ne fus jamais un grand métaphysicien, et j'avais accepté sans examen la synthèse de la philosophie hégélienne dont les conséquences chatouillaient ma vanité. J'étais jeune et superbe , et mon orgueil ne fut pas médiocrement flatté par l'idée que j'étais un dieu. Je n'avais jamais voulu croire que Dieu était devenu homme , je taxais de superstition ce dogme sublime, et plus tard j'en crus Hegel sur parole quand je lui entendis dire que l'homme était Dieu. Une telle idée me sourit, je la pris au sérieux, et je soutins mon rôle divin aussi honorablement que possible. Cet absurde orgueil , loin de détériorer mes sentiments , les exalta jusqu'à l'héroïsme, et mes actions devinrent plus
rillantes et plus généreuses que celles de ces pauvres ères vertueux qui agissent seulement pour satisfaire ux commandements du devoir et de la morale. J'étais loi-méme la loi vivante de la morale, j*étais impec- Eible, j'étais la pureté incarnée; les Madeleines les plus ampromises furent purifiées par les flaranies de mes rdeurs, et redevinrent vierges dans mes bras. Ces reslurations de virginités faillirent parfois^ il est vrai, puiser mes saintes forces. J'étais tout amour et tout xempt de haine. Je ne me vengeais plus de mes ennelis; car je n'admettais pas d'ennemis vis-à-vis de ma ivine pensûone, mais seulement des mécréants ; et le tort u'ils me faisaient était un sacrilège, comme les injures u'ils me disaient étaient autant de blasphèmes. Il fallait ien de temps en temps punir de telles impiétés , mais 'était un châtiment divin qui frappait le pécheur, et on une vengeance par rancune humaine. Je ne recon* aissais pas non plus à mon égard des amis, mais bîen es fidèles, des croyants, et je leur faisais beaucoup de ien. Les frais de représentation d'un dieu qui ne saurait être chiche, et qui ne ménage ni sa bourse ni son orps, sont énormes; pour faire ce métier superbe, il Etut avant tout être doté de beaucoup d'argent et de leaucoup de santé. Or, un beau matin, — c'était à la In du mois de février 1848, — ces deux choses me firent léfaut, et ma divinité en fut tellement ébranlée qu^elIe 'écroula misérablement. Les événements de ces folles >urnécs de Février, où Ton vit la sagesse humaine aux
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abois et les élus du crétinisme portés en triomphe, furent si inouts, si fabuleux, qu'ils renversèrent les choses et les idées : si j'avais été un homme sensé , mon intelligence aurait succombé, mais fou comme j'étais, le contraire eut lieu, et , chose curieuse 1 ce fut précisément à une .époque de démence générale que moi je revins à la raison. Comme beaucoup d'autres dieux déconfits par la révolution de Février, je dus abdiquer ma divinité, et je redescendis à Tétat de simple mortel. C'était en effet ce que j'avais de mieux à faire. Je rentrai dans le bercail de la foi, et je reconnus volontiers la toute-puissance de rÉtre suprême qui règle seul les destinées du monde, et à qui depuis j'ai confié aussi l'administration de mes propres affaires, fort embrouillées alors que je les gérais moÎHinéme. J*ai à présent moins de soucis en me reposant sur la providence de mon intendant céleste, et l'existence d'un Dieu est poiv moi un grand bonheur; je puise dans cette croyance les plus grandes consolations, et elle m'est en môme temps aussi commode qu'économique. Je né m'occupe plus de fastidieuses comptabilités ; en vrai dévot je n'empiète plus sur les attributions du bon Dieu, et je ne donne plus rien aux pauvres gens à qui j'ai autrefois distribué des secours. J'ai pieusement annoncé à ces infortunés que je ne suis plus pour rien dans le gouvernement du monde, et qu'ils doivent dorénavant réclamer l'aide du Seigneur qui réside dans les cieux , et dont le budget est aussi infini que sa miséricorde , tandis que moi, pour suffire