‹ De l'Allemagne (volume 3)Chapitre 34 sur 36 · II · texte numérisé non relu

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â98 ŒUVAE8 DE HBNAI HBIKS.

jadis à mes penchaDts divins^ j'étais parfois obligé de tirer le diable par la queue ^ chose bien dure pour un Dieu» Ce n*est pas moi qui ferai désormais la propagande de Taibéisme ; outre ma décadence financière, je ne jouis plus non plus d'une santé brillante, je «ris même affecté d'une indisposition, à la vérité très*légère au dire de mes médecins, mais qui me retient déjà de^ puis plus de six ans au lit. Dans une telle position, c'est pour moi un grand soulagement d'avob quelqu'un dans le ciel , à qui je puisse adresser mes gémissements et mes lamentations pendant la nuit, après que ma femme s'est couchée. Quelle terrible chose que d'être malade et seul , sans personne qu'on puisse importuner de la kyrielle de ses doléances 1 Qu'ils sont donc sots et croelf ces philosophes athées , ces dialecticiens froids et bien portants, qui s'évertuent à enlever aux hommes sonf* frants leur consolation divine, le seul calmant qui leur reste. On a dit que l'humanité est malade, que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore plus efioyable quand on devra dire que le monde est un grand Hêtd- Dieu sans Dieu.

Les aveux qui précèdent feront comprendre an leo* teur bénévole pourquoi je sentis de Téloignement, et bientôt même une aversion complète pour mon travail sur la philosophie de Hegel. J'avais reconnu que l'impression d'un tel écrit ne pouvait être salutaire ni an public ni à son auteur. — Et un jour que le feu pétillait bien gaiement dans mon foyer, je jetai mon manuscrit

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dans les flammes^ comme avait fait jadis mon ami Kitzler en pareille occasion; et quand ces feuilles, fruit de tant de labeur^ s'envolèrent en fumée, j'entendis dans la cheminée un siflDiefflent ricaneur comme le rire d'un démon.

Ah ! si je pouvais anéantir de la même manière tout ce que j'ai jamais fait imprimer sur la philosophie alle^ mande ! mais cela est impossible, et comme je ne puis pas même empêcher la réhnpression d'ouvrages déjà écoulés, il ne me reste qu'à confesser publiquement les variations qui se sont opérées depuis dans ma pensée^ et à rectifier les erreurs que contient mon exposition des systèmes de philosophie allemande développés dans les trois premières parties de mon livre de F Allemagne. J'avais fait imprimer à part ces trois parties, en ver^ sion allemande, pour le public de mon pays; comme la dernière édition de cet ouvrage était épuisée il y a un an , et que mon libraire avait le droit d'en publier une nouvelle, j'ai accompagné cette réimpression d'une préface explicative dont je communique ici un passage pour me dispenser de la triste besogne de répéter les mêmes avertissements :

a Pour l'avouer avec sincérité , j'aimerais à pouvoir me dispenser tout à fait de réimprimer ce livre. C'est que, depuis sa publication, mes idées sur bien des choses, et principalement sur les choses divines, ont 3ubi une grande transformation, et.pluâ d'une des opinions que j'émis alors a fait place dans mon esprit k

des convictions contraires que je crois meilleures. Mais la flèche n'appartient plus à Tarcher, dès qu'elle est partie de la corde de l'arc, et la parole ne nous appartient plus dès qu'elle a quitté nos lèvres et qu'elle a même été multipliée par la presse. En outre, des droits d'éditeur élèveraient contre moi des objections irrécusables si je voulais ne plus réimprimer ce livre et le retirer de la collection complète de mes ouvrages. Il est vrai que je pourrais employer la ressource usitée en pareil cas, d'adoucir mes expressions et de voiler leur efifrayante nudité par des phrases, par des feuilles de vigne hypocrites; mais je hais du fond de mon âme toute duplicité de langage, toute parole équivoque, tous les expédients de la lâcheté littéraire. Cependant il reste à rhonnête homme, dans toutes les circonstances, le droit imprescriptible d'avouer franchement ses erreurs, et c'est de ce droit que j'userai ici sans crainte ni jactance. Je confesse donc ouvertement et franchement que tout ce qui a rapport dans ce livre à la grande question divine est aussi faux qu'irréfléchi. Aussi irréfléchi que faux est le jugement que j'avais répété, d'après mes maîtres des différentes écoles philosophiques, que le déisme , détruit en théorie par la logique , ne subsiste plus que piteusement dans le domaine d'une foi agonisante. Non, il n'est pas vrai que la critique de la raison par Kant, qui a anéanti les preuves de l'existence de Dieu, telles que nous les connaissions depuis Anselme de Gantorbury, ait Anéanti en même temps l'idée même

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de Texislence de Dieu. Le déisme vit, il vit de sa vie la plus véritable^ la plus éternelle ; il n'a pas expiré, et il n*a pas été le moins du monde frappé à mort par la nouvelle philosophie allemande. Dans les toiles d'araignée de la dialectique berlinoise, une mouche même ne trouverait pas la mort, et d'autant moins un Dieu. J'ai éprouvé en ma propre personne combien cette dialectique de mes amis de Berlin est peu dangereuse ; elle tue toujours, mais les gens n'en restent pas moins en vie. Le portier de l'École de Hegel, le formidable Ruge, prélendit un jour avec Taplomb le plus sérieux et le plus pesant qu'il m'avait assommé avec son bâton de concierge dans les Annales de Halle , et cependant à la même époque je me promenais sur les boulevards de Paris, frais et dispos, et plus immortel que jamais. Le brave et bon Ruge ! plus tard il ne put s'empêcher lui-même de rire à pleins poumons, quand ici à Paris je lui fis Taveu que je n'avais même jamais vu ces terribles feuilles assommantes qui devaient me tuer. Mes joues pleines et rubicondes, autant que le bon appétit avec lequel je mangeais les huîtres dont il me régalait, le convainquirent combien peu je méritais la qualification de mort. En effet, j'étais à cette époque encore gros et gras, je me trouvais à l'apogée de mon embonpoint, et j'étais aussi présomptueux que le roi Nabuchodonosor avant sa chute.

«Hélas I quelques années plus tard s'accomplit en moi un changement et corporel et intellectuel. Ck>mbien de

fois depuis je pense à l'histoire de ce roi babylonien, qui sMoiaginait être lui-même le bon Dieu, mais qui fui misérablement précipité de la hauteur de son orgueil, et rampa sur le sol comme une béte des champs, en mangeant de rherbe (c'était sans doute de la salade). C'est dans le livre magnifique et grandiose du prophète Da« nîel que se trouve cette légende de Nabuchodonosorque je recommande, comme un sujet de méditation édifiante, non-seulement au bon Ruge, mais aussi à mon ami Marx, qui est encore plus endurci que lui, et de même aux sires Feuerbach, Daumer, Bruno Bauer, Stirner, Hengstenberg, etc. Il y a dans les saintes Écritures encore beaucoup de narrations aussi belles que remarquables, qui mériteraient également Tattention de ces dieux bipèdes, que je viens de nommer; il y a, par exemple, tout au début de la Genèse, rhistoire du Paradis avec Tarbre défendu et le serpent, ce docteur subtil, qui déjà six mille ans avant la naissance de Hegel, fit un cours complet sur la doctrine hégélienne. En effet, le métaphysicien tentateur du jardin d'Edeny développa avec beaucoup de finesse que l'absolu consiste dans ridentité d'être et de savoir, que Thommc devient dieu par la science, ou, ce qui est la même chose, que Dieu arrive dans Thomme à la conscience de lui-môme. — Cette formule de la philosophie hégélienne n'est pas aussi naïve que les paroles rapportées par la Bible : Quand vous aurez mangé du fruit de Tarbre de la science, vous serez comme Dieu ! Madame

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Eve ne comimt de toute celte démonstration qu'une seule chose^ que le fruit était défendu, et parce quMi était défendu eDe en mangea, la bonne femme. Mais à peine eut-elle mangé de la pomme prohibée, qu*elle perdit son innocence, son ingénuité naturelle : elle trouva qu'elle était bien trop nue pour une personne de son rang, elle, la fiiture aïeule de tant dMlluslres rois et empereurs, et elle demanda une robe. Il est vrai qu'elle se contenta d'une robe de feuilles de figuier, mais alors fl n'y avait pas d'étoflTes de soie, les fabricants de Lyon n'étaient pas encore créés, et il n'existait pas de marchandes de modes ni de couturières dans le paradis — Ah ! que ce paradis doit avoir été beau I C'est tou* jours une chose curieuse à constater qu'aussit6t que la femme arrive à la conscience d'elle-même, que son intelligence se réveille, sa première pensée est une robe.

« Ce passage de la Bible ne me sort pas de Tesprit, et f aurais bien envie d'écrire les paroles du serpent, en guise d'épigraphe, sur le titre de ce livre^ comme un avertissement au public, semblable à celui qu'on voit parfois sur des écriteaux suspendus aux grilles d^un parc seigneurial : a Ici se trouvent des chausse-trapes et des pièges à loup. » —

Les pages que je viens de citer sont suivies d*aveux qui expriquent l'influenee que la lecture de la Bible a exercée sur l'évolution ultérieure de ma pensée ; c'est à ce saint livre que je dois la résurrection de mes senti* ments religieux, et il devint dès lors pour moi une

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source de salut aussi bien qu'une menreille digne de ma plus haute admiration. Chose curieuse! après avoir passé tant de folles années de ma vie à courir tous les bastringues de la philosophie^ après m'étre livré à toutes les cabrioles de l'esprit et avoir dansé et papil* lonné avec tous les systèmes posnbles, sans y trouver ma satisfaction, pas plus que Messaline dans une de ces nuits de débauche, d'où elle sortait a fatiguée mais non assouvie t » — après toutes ces orgies de la raison, je me trouve tout à coup, comme par enchantement, placé cAte à côte avec Toncle Tom, le nègre dévot, et, animé d'une égale ferveur religieuse, je m'agenouille avec ce bon homme noir devant la Bible. — Quelle humiliation ! avec toute ma science je né suis pas arrivé à on meilleur résultat que le pauvre esclave ignorant qui avait à peine appris à épeler les mots des saintes Écritures ! L'oncle Tom paraît à la vérité voir dans la Bible encore bien d'autres choses que moi, pour qui surtout >la dernière partie de ce livre n'est pas encore tout à fait claire. Tom la comprend peut-^tre mieux, parce qu'il y a plus de coups de fouet, choses peu esthétiques qui ont ropugné parfois à mon bon goût, quand je lisais les Évangiles et les Actes des apôtres. Un malheureux noir comme l'onde Tom lit en môme temps avec son dos, et c'est pourquoi il comprend souvent bien mieux que nous. En revanche , je crois pouvoir me flatter d'avoir saisi mieux que lui le caractère de Mofse dans la première partie du saint livre. Cette grande figure de Moïse

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ne m'a pas peu imposé. Quel personnage gigantesque I Je ne puis nie figurer qu'Og, roi de Basan, ait été plus grand. Gomme le Sinai semble petit, quand Moïse se tient sur son sommet ! Ce mont Sinal n*cst que le pié~ destal où posent les pieds du grand homme, tandis que sa tête atteint le ciel où il parle avec Dieu. — Que le bon IMeu me pardonne ce péché , mais souvent il m'a paru lui-même n'être que le reflet rayonnant de Moïse à qui il ressemble à s'y méprendre , autant dans sa colère que dans son amour. Ce serait sans doute un grand péché, ce serait de l'anthropomorphisme pa!en de vouloir admettre une pareille identité du Dieu avec son prophète ; — mais leur ressemblance est vraiment frappante.

Je n'avais auparavant pas beaucoup aimé Moïse, probablement à cause de l'esprit hellénique qui prédominait en moi, et parce que je ne pardonnais pas au législateur des Juifs sa haine contre tout ce qui est image, con|re toute représentation plastique, enfin contre Tari. Je ne voyais pas que Mo!se, malgré son inimitié iconoclaste contre l'art, était pourtant lui-même un grand artiste et possédait le vrai génie artistique. Seulement le génie artistique de Moïse, comme celui de ses compatriotes les Égyptiens, était dirigé de préférence vers le colossal et Findestructible. Mais ce génie de Moïse différait du génie égyptien en ce qu'il ne formait pas ses œuvres d'art de tuiles et de granit ; non , s'il consiruiriit, lui aussi, des pyramides, c'étaient des pyramides

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d'hommes, il ciselait des obélisques humains, il prit une pauvre tribu de bergers, la pétrit entre ses maios et en forma un peuple capable de braver également les siècles, un peuple grand et saint et éternd , un peuple de Dieu propre à servir de modèle à tous les autres peuples et à devenir même le prototype de l'humanité entière : il créa Israël 1 A bien plus juste titre que le poète romain, cet artiste, fils d'Amram et de la sagefemme lochevit, peut se vanter d'avoir élevé un monument fait pour survivre à toutes les créations d'airain 1

De même que le maître, son œuvre aussi, le peuple hébreu, n*a jamais été traité par moi avec asseï de vénération, et cela sans doute encore à cause de ma nature gréco-païenne , je dirais la partialité de mon esprit athénien qui abhorrait Tascétisme de la Judée. Ma prédilection pour le monde hellénique a diminué de* puis. Je vois à présent que les Grecs n'ont été que de beaux adolescents, tandis que les Juifs ont toujours été hommes, et des hommes puissants et indomptables, non-seulement jadis, dans l'antiquité, mais encore jusqu'à nos jours, malgré dix-huit siècles de persécution et de misère. J'ai appris depuis à mieux les apprécier, et si tout orgueil de naissance n'était pas une contradiction saugrenue dans la bouche du champion des principes démocratiques de la Révolution, l'auteur de ce livre pourrait se glorifier d'avoir eu des ancêtres appartenant à la noble maison d'Israël, d'être un descendant de ces martyrs qui ont donné au monde un Dieu , qui

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ont promulgué le code éternel de la morale y et qui ont vaillamment combattu sur tous les champs de bataille de la pensée.

L'histoire du moyen ftge et même celle des temps modernes ont rarement noté dans leurs annales les noms de ces chevaliers de Dieu , car ceux-ci combat* taient d'ordinaire la visière baissée. Pas plus que les hauts faits des Juifs, leur véritable caractère n'est connu du monde. On croit les connattre , parce qu'on a vu leurs barbes y mais jamais on n'en a aperçu davantage^ et, conmie au moyen ftge, ils sont encore aux temps mo» demes un mystère ambulant. Ce mystère sera dévoilé le jour où il n'y aura plus , selon la prédiction du prophète f qu'un seul berger et un seul troupeau, et où le Juste qui a souffert pour le salut de l'humanité recevra sa palme glorieuse.

On le voit, moi qui avais autrefois l'habitude de citer Homère, je cite maintenant la Bible, comme l'oncle Tom. En effet, je dois beaucoup à ce saint livre. Il a ré» veillé en moi, comme je l'ai dit plus haut^ le sentiment religieux. Cette renaissance du sentiment religieux put suffire au poète qui est peut-être plus que d'autres mor* tels en état de se passer de dogmes positifs : car lui, le poète, possède la grftce, et devant son esprit se dévoilent tons les symboles et s'ouvrent toutes les portes du ciel. Pour y entrer, je me plais à le dire, il n'a besoin ni de la clef de saint Pierre ni de celle d'aucun autre concierge des différentes églises. Je ne saurais proclamer assez

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