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ŒUVRES DE HENRI HEINE
femme-démon, de celte diablesse de femme qui, avec toute sa morgue olympienne et la magnificence de sa passion , n’en trahit pas moins la femme galante j c’est une courtisane céleste et parfumée d’ambroisie, c’est une divinité aux camélias , et pour ainsi dire une déesse entretenue. Si je fouille dans mes souvemirs, je dois l’avoir rencontrée un jour en passant par la place Bréda, qu’elle traversait d’un pas délicieusement leste; elle portait une petite capote grise d’une simplicité raffinée, et elle était enveloppée du menton jusqu’aux talons dans un magnifique châle des Indes, dont la pointe frisait le pavé. « Donnez-moi la définition de cette femme , dis-je à M. de Balzac, qui m’accompagnait. — C’est une femme entretenue, répondit le romancier, — Moi j’étais plutôt d’avis que c’était une duchesse.» D’après les renseignements d’un commun ami qui arriva, nous reconnûmes que nous avions raison tous les deux.
Aussi bien que le caractère de la dame Vénus-, le vieux ppëte a su rendre celui du Tannhæuser, de ce bon chevalier qui est le chevalier Des Grieux du moyen âge. Quel beau trait est-ce encore quand, dans le milieu du poëinej Tannhæuser tout à coup commence à parler au public en son propre nom, et qu’il nous raconte ce que plutôt le poëte devrait raconter, c’est-à-dire comme il parcourt le monde en désespéré ! Cela a pour nous l’air de la gaucherie d’un poëte inculte, mais de pareils accents produisent dans leur naïveté des effets merveilleux.
Le poëme du Tannhæuser a été écrit, selon toute ap-
parence, peu de temps avant la réformation; la légende ' qui en fait le sujet ne remonte pas beaucoup plus haut, et ne lui est peut-être antérieure que d’un siècle à peine. Ainsi la dame Vénus n’apparaît que très- tard dans les traditions populaires de l’Allemagne, tandis que d’autres divinités, par exemple Diane, sont connues dès le commencement du moyen âge. Au vi# et au vne siècle, Diane figure déjà comme un génie malfaisant dans les décrets des évêques. Depuis lors, on la représente d’ordinaire à cheval, elle qui autrefois, gracieusement chaussée et légère comme la biche qu’elle poursuivait, parcourait à pied les forêts de l’ancienne Grèce. Pendant quinze cents ans, on fait prendre successivement à cette divinité les figures les plus diverses, et en même temps son caractère subit le changement le plus complet. — Ici se présente à mon esprit une observation dont le développement offrirait une matière suffisante pour les plus intéressantes recherches. Toutefois je me bornerai à l’in- j diquer et à ouvrir la voie à des érudits sans travail, ou- . vriers de la pensée en grève. Je me contenterai de faire remarquer en peu de mots que, lors de la victoire définitive du christianisme, c’est-à-dire au m* et au iv* siècle, jes anciens dieux païens se virent aux prises avec les ®mbarras et les nécessités qu’ils avaient déjà éprouvés ians les temps primitifs, c’est-à-dire à cette époque révolutionnaire où les Titans, forçant les portés du Tartare, entassèrent Pélion sur Ossa et escaladèrent l’Olympe. Ils furent contraints de fuir ignominieusement,
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ces pauvres dieux et déesses, avec toute leur cour, et ils vinrent se cacher parmi nous sur la terre, sous toutes sortes de déguisements. La plupart d’entre eux se réfugièrent en Égypte, où, pour plus de sûreté, ils revêtirent la forme d’animaux, comme Hérodote nous l’apprend. C’est tout à fait de la même manière que les divinités du paganisme durent prendre la fuite et chercher leur sa- \ut sous des travestissements de toute espèce et dans les cachettes les plus obscures, lorsque le vrai Dieu parut avec la croix, et que les iconoclastes fanatiques, la bande noire des moines, brisèrent les temples et lancèrent l’anathème contre les dieux proscrits. Un grand nombre de ces émigrés olympiens, qui n’avaient plus ni asile ni ambroisie, durent avoir recours à un honnête métier terrestre pour gagner au moins de quoi vivre. Quelquesuns d’entre eux, dont on avait confisqué les biens et les bois sacrés, furent même forcés de travailler comme simples journaliers chez nous, en Allemagne, etdeboiro * de la bière au lieu de nectar. Dans cette extrémité, Apollon paraît s’être résigné à entrer au service d’éleveurs de bestiaux ; de même qu’autrefois il avait gardé les vaches du roi Admète, il vécut comme berger dans la Basse - Autriche, mais ses chants harmonieux éveillèrent les soupçons d’une moine savant, qui reconnut en lui un ancien dieu païen et le livra aux tribunaux ecclésiastiques. Soumis à la torture, il avoua qu’il était le dieu Apollon. Il demanda la permission de jouer de la lyre et de chanter une dernière fois avant d’être conduit au sup-
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plice. Or il joua d’une manière si attendrissante, il y avait dans son chant un charme si puissant, et de plus, il était si beau de taille et de tisage, que toutes les femmes pleurèrent, il y en eut même qui tombèrent malades û la suite de cette émotion. Au bout d’un certain temps, on voulut retirer le corps de la tombe pour lui enfoncer un pieu dans le ventre : ôn croyait qu’il avait dû être un vampire, et que les femmes malades se guériraient par l’emploi de ce remède domestique, d’une efficacité généralement reconnue ; mais lorsqu’on ouvrit le tombeau, il était vide.
Quant à Mars, l’ancien dieu de la guerre, je serais assez disposé à croire qu’au temps de la féodalité il aura poursuivi ses anciennes habitudes en qualité de chevalier-brigand. Le long Westphalein Schimme penning, / neveu du bourreau de Munster, le rencontra à Bologne comme maître des hautes œuvres. Quelque temps après, Mars servit sous les ordres du. général Frondsberg comme lansquenet, et il assista à la prise de Rome. A coup sûr il dut y ressentir de cruels chagrins en voyant détruire si ignominieusement sa ville chérie et les temples oû il avait été adoré lui-mènre, ainsi que les temples des dieux ses cousins. •
Le sort de.Bacchus, le beau Dionysos, après la grande déconfiture, a été plus heureux que celui de Mars e't d’Apollon. Voici ce que raconte à ce sujet la légende du moyen âge : — Dans le Tyrol, il y a des lacs trèsétendus, environnés de forêts dont les arbres s’élèvent II. 12.
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jusqu’au ciel et se reflètent avec magnificence dans les flots azurés. Des bruits si mystérieux sortent des eaux et des bois, qu’on est étrangement ému lorsqu’on se promène seul dans ces lieux. Sur le bord d’un de ces lacs se trouvait la cabane d’un jeune homme qui vivait du produit de la pêche et qui exerçait en outre le métier de batelier, lorsqu’un voyageur voulait traverser le lac. Il avait une grande barque amarrée à un vieux tronc d’arbre, non loin de sa demeure. Un jour, au temps do l’équinoxe d’automne , il entendit, vers minuit, frapper à sa fenêtre. Quand il eut franchi le seuil de sa porte , il aperçut trois moines qui avaient le capuchon rabattu sur la tête et qui paraissaient être très-pressés. L’un d’eux le pria en toute hâte de leur prêter sa barque, et lui promit de la lui ramener au bout de quelques heures au même endroit. Les moines étaient à trois; le pêcheur,
qui, en de telles circonstances, ne pouvait guère hésiter, démarra sa barque, et lorsque les trois voyageurs qui y étaient montés voguèrent sur le lac, il rentra dans sa cabane, où il se recoucha. Jeune comme il était , il ne tarda pas à se rendormir; mais quelques heures après il fut réveillé par les moines, qui étaient de retour. Quand il les eut rejoints, l’un d’eux lui mit dans la main une pièce d’argent pour lui payer la traversée, ensuite tous les trois s’éloignèrent en toute hâte. Le pêcheur alla visiter sa barque, qu’il trouva solidement amarrée, et il se secoua fortement, comme on fait en hiver pour se réchauffer les membres engourdis, car il se sentait pris
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d’un frisson, mais ce n’était pas par l’influence de l’air frais de la nuit. Une étrange sensation de froid lui avait couru par tout le corps et lui avait presque transi le cœur au moment où le moine lui avait touché la main en lui remettant la pièce de monnaie : les doigts du moine étaient- froids comme la glace. Pendant' longtemps, le pécheur se rappela cette circonstance ; mais la jeunesse finit toujours par se débarrasser des souvenirs sinistres, et le pêcheur ne pensait plus à cet événement, lorsque l’année suivante, au même jour de l’équinoxe, on heurta de nouveau vers minuit à la fenêtre de sa cabane. C’étaient les moines de l’année dernière, et qui étaient tout aussi pressés qu’alors. Ils requirent de nouveau la barque, et le jeune homme la leur confia cette fois avec avec moins d’hésitation. Lorsqu’au bout de quelques heures les voyageurs furent de retour et que l’un d’eux, pour payer le péage au pêcheur, lui mit dans la main une pièce d’argent, celui-ci sentit de nouveau avec effroi les doigts glacés du moine, et le même événement se renouvela tous les ans au même équinoxe.
La septième année, aux approches de cette époque, le jeune pêcheur éprouva le plus vif désir de pénétrer le mystère qui se cachait sous les trois' frocs, et il voulut à tout prix satisfaire sa curiosité. 11 déposa au fond de la barque un amas de filets pour, s’en faire une cachette où il pût se glisser pendant que les moines monteraient ft bord. Les trois mystérieux voyageurs arrivèrent en effet à l’heure où ils étaient attendus, et notre pêcheur
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réussit à se cacher lestement sous les filets et h prendre part à la traversée. A son grand étonnement, celle-ci dura fort peu de temps, tandis que d’ordinaire il lui fallait plus d’une heure pour arriver au rivage opposé du lac. Son étonnement redoubla lorsque, dans cette contrée qui lui était parfaitement connue, il aperçut «ne clairière qu’il n’avait jamais vue auparavant, et qui était entourée d’arbres dont l’espèce paraissait appartenir à une végétation étrangère. Des lampes innombrables étaient suspendues aux branches de ces arbres : sur des socles élevés étaient placés des vases où flamboyait la résine des bois; de plus, la lune jetait une clarté si vive, que le jeune homme put voir aussi distinctement qu’en plein jour la foule qui s’était réunie en ces lieux. Il y avait là quelques centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes, tous d’une beauté remarquable, quoique leurs visages eussent la blancheur du marbre. Cette circonstance, jointe au choix des vêtements, — c’étaient des tuniques blanches relevées très-haut, avec une bordure de pourpre, — leur donnait l’aspect de statues ambulantes. Les femmes avaient orné leur tête de pampre naturel ou fabriqué avec du fil d’argent; leurs cheveux, tressés en forme de couronne, laissaient retomber un flot de boucles ondoyant sur leurs épaules. Les jeunes gens avaient également le front ceint de pampre. Des hommes et des femmes, agitant des bâtons dorés, autour desquels s’enroulaient des ceps de vigne, accoururent * pour donner la bienvenue aux nouveaux arrivés. Un de •
ceux-ci rejeta son capuchon et son froc, et l’on vit paraître un personnage grotesque, dont la face hideusement lubrique et lascive grimaçait entre deux oreilles pointues, semblables à celles d’un bouc, tandis que son corps montrait une exagération de virilité aussi risible que repoussante. Le second moine se dépouilla également de son habit monacal, et l’on vit un gros homme dont l’obésité énorme excita l’hilarité des femmes, qui posèrent en riant une couronne de roses sur sa tête chauve. Les figures des deux moines étaient d’un blanc de marbre, comme celles des autres assistants , et l’on
remarqua la même blancheur sur le visage du troisième moine, lorsqu’il souleva son capuchon d’un air goguenard. Quand il eut dénoué la vilaine corde qui lui servait de ceinture, et qu’il eut jeté loin de lui, avec un mouvement de dégoût, son pieux et sale vêtement de capucin, ainsi que le rosaire et le crucifix qui y étaient attachés, alors on vit paraître, à demi couvert d’une tunique étincelante de diamants, un beau jeune homme aux plus belles formes : seulement ses hanches arrondies et sa taille trop grêle avaient quelque chose de féminin. Des lèvres légèrement bombées et dés traits d’une mollesse indécise donnaient aussi au jeune homme une expression féminine ; mais en même temps son visage portait l’empreinte d’une intrépidité hautaine, d’une âme mâle et héroïque. Dans la frénésie de leur enthousiasme, les femmes lui prodiguèrent des caresses, lui posèrent sur la tète une couronne de lierre, -et' lui jetèrent
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sur les épaules une magnifique peau de léopard. Au même instant arriva un char de triomphe en or, à deux roues et attelé de deux lions; le jeune homme y monta avec la majesté d’un roi, mais toujours le regard serein et insouciant. Il conduisait le féroce attelage avec des rênes d’or. A la droite du char marchait l’un de ses compagnons défroqués, celui à la face lubrique et lascive avec des oreilles de bouc, tandis qu’k gauche chevauchait le gros ventru à tête chauve , que les femmes, dans leur verve moqueuse, avaient placé sur un âne ; il tenait à la main une coupe d’or qu’on lui remplissait constamment de vin. Le char s’avançait lentement ; derrière tourbillonnaient les chœurs des hommes et des femmes, couronnés de pampre et se livrant au délire de la danse. Le char du triomphateur était précédé de sa chapelle : on y voyait un beau jouvenceau aux joues rebondies, soufflant dans la double flûte; une jeune fille vêtue d’une tunique hardiment relevée jusqu’au-dessus des genoux, et frappant la peau du tambourin avec le revers de sa main ; une autre, tout aussi gracieuse, tout aussi décolletée, qui faisait résonner le triangle; puis les trompettes, joyeux gaillards aux pieds fourchus , d’une figure avenante, mais impudique, sonnant leurs fanfares sur de bizarres cornes de bêtes ou sur des conques marines; ensuite les joueurs de luth...
Mais, cher lecteur, j’oublie que vous avez fait vos classes et que vous êtes parfaitement instruit ; vous avez donc compris, dès les premières lignes qu’il est question
ici d’une bacchanale, d’une fête de Dionysos. Sur des bas-reliefs ou dans des gravures d’ouvrages archéologiques, vous avez vu assez souvent le pompeux cortège qui suit ce dieu païen, Yersé comme vous l’êtes dans l’antiquité classique , vous ne seriez pas trop effrayé , si à minuit, au milieu de la solitude d’une forêt, la magnifique et fantasque apparition d’une marche triomphale de Bacchus se présentait tout à coup à vos regards, et que vous entendissiez le vacarme de cette cohue de spectres en goguettes- Tout au plus éprouveriez-vous une espèce de saisissement voluptueux, un frisson esthétique , à l’aspect de ces gracieux fantômes sortis de leurs sarcophages séculaires et de dessous les ruines de leurs temples pour célébrer encore une fois les saints mystères du culte des plaisirs ! Oui, ç’est une orgie posthume : ces revenants gaillards, encore une fois, veulent fêter par des jeux et des chants la bienheureuse venue du 01s de Séinélé , le rédempteur de la joie ; encore une fois, ils veulent danser les danses des anciens temps, la polka du paganisme, le cancan de l’antiquité, ces danses riantes qu’on dansait sans jupon hypocrite, sans le contrôle d’un sergent de ville de la vertu publique, et où l'on s’abandonnait à l’ivresse divine-, à toute la fougue échevelée, désespérée, frénétique: Evoe Bacclie! Comme je l’ai dit, mon cher lecteur, vous êtes un homme instruit et éclairé qu’une apparition nocturne de ce genre ne saurait épouvanter, pas plus que si c’était une fantasmagorie de l'Académie impériale de musique,
évoquée par le génie poétique de M. Eugène Scribe, en collaboration avec le génie musical du célèbre maestro Giacomo Meyerbeer. Mais, hélas! notre pauvre batelier du Tyrol ne savait pas un mot de mythologie, :1 n’avait point fait la moindre étude classique ; aussi fut-il saisi d’effroi et de terreur quand il eut aperçu le beau triomphateur sur son char doré avec ses singuliers acolytes : il frémit à la vue des gestes indécents, des bonds dévergondés des bacchantes, des faunes et des satyres, à qui le pied fourchu et les cornes donnaient particulièrement un air diabolique. Toute la blafarde assemblée ne lui parut qu’un congrès de vafnpires et de démons dont les maléfices tramaient la perte des chrétiens. Sa stupeur s’accrut quand il vit les ménades dans leurs postures impossibles et qui tiennent de la sorcellerie, lorsque, le4 cheveux épars, elles rejettent la tête en arrière, ne sc maintenant en équilibre qu’à l’aide du thyrse. Le pauvre pêcheur fut pris d’un vertige quand il vit l’extase sinistre des corybantes qui se blessaient eux-mêmes avec leurs petites épées, cherchant la volupté dans la douleur de la chair. L’effroi du jeune homme devint de la stupéfaction lorsqu’il aperçut une bande de sylvains, de faunes et de satyres avinés , à la tête desquels s’avança une jeune femme débraillée et brillante de luxure qui portait sur une haute perche le fameux symbole égyptien que vous savez; ce symbole ou plutôt cette hyperbole était couronnée de fleurs, et la belle dévergondée l’agitait avec des gestes impudiques, en psalmodiant à tue-tête un
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infâme cantique, auquel faisaient chorus ses compagnons velus avec leur gros rire et leurs gambades burlesques. En même temps les accords de la musique de la procession triomphale , accords mollement tendres et désespérés à la fois, pénétrèrent dans le cœur du pauvre jeune homme comme autant de brandons enflammés; — il se crut déjà embrasé du feu infernal, et il courut à toutes jambes vers sa barque , où il se blottit sous les filets. Ses dents claquaient , et il tremblait de tous ses membres, comme si Satan le tenait déjà par une jambe. Peu de temps après, les trois moines vinrent rejoindre la nacelle et poussèrent au large. Quand arrivés à la rive opposée, ils descendirent à terre , le pêcheur sut se glisser avec tant d’agilité hors de sa cachette, que les moines s’imaginèrent qu’il les avait attendus derrière les saules; l’un d’enx, de ses doigts glacés, lui mit comme d’habitude une pièce d’argent dans la main, et tous les trois partirent en toute hâte.
Par le soin de son propre salut qu’il croyait compromis, aussi bien que par sa sollicitude pour tous les bons chrétiens qu’il voulait préserver du danger, noire pêcheur se crut obligé de dénoncer cette mystérieuse histoire aux tribunaux ecclésiastiques. Le prieur d’un cou- , vent de franciscains, dans le voisinage, jouissait d’une grande considération comme président d‘un de ces tribunaux, et surtout comme savant exorciste. Le pêcheur prit la résolution de se rendre immédiatement auprès de ce digne homme. De grand matin, le soleil le vit eu
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route pour le couvent, et bientôt, les yeux humblement baissés , il se trouva devant sa révérence le prieur, qui , revêtu du froc et le capuchon baissé sur le visage , était assis dans son grand fauteuil de bois sculpté. Le juge ecclésiastique resta dans son attitude méditative pendant que le batelier lui fit le récit de sa terrible histoire; quand il eut fini , il releva la tête; par ce brusque mouvement, son capuchon tomba en arrière , et le pêcheur vit avec stupéfaction que sa révérence était l’un des trois moines qui traversaient tous les ans le lac. Il reconnut précisément celui qu’il avait vu la veille, sous la forme d’un démon païen , sur le char de victoire attelé de deux lions ; c’était le même visage pâle , les mêmes traits d’une beauté régulière , les mêmes lèvres tendrement arrondies. Un bienveillant sourire se jouait autour de celte bouche, et bientôt en coulèrent avec l’accent le plus mélodieux ces paroles d’onction : « Très-cher fils en Jésus-Christ, nous sommes tout disposé à croire que vous avez passé la nuit dernière en société avec le dieu Bacchus ; votre fantastique vision en est une preuve suffisante. Nous nous garderons bien de dire du mal de ce dieu , bien des fois il nous fait oublier nos soucis, et il réjouit le coeur de l’homme; mais les dons que la bonté divine accorde aux humains sont différents : beaucoup , sont appelés, et peu sont élus. 11 y a des hommes qu’une douzaine de bouteilles ne sauraient abattre. En toute humilité chrétienne , j’avoue que je suis un de ces êtres d’élite, et j’en rends grâces au Seigneur. Il y a aussi des
natures incomplètes et faibles qu’une seule chopine peut renverser, et il paraît, mon cher tils en Jésus- Christ, que vous êtes de ce nombre. Nous vous conseillons donc de n’absorber qu’avec mesure le jus doré de la treille, et de ne plus venir importuner les autorités ecclésiastiques avec les hallucinations d’un apprenti ivrogne. Nous vous conseillons en outre de ne point ébruiter ('histoire de votre dernière équipée, de bien tenir votre langue ; au cas contraire, le saint oflice vous fera administrer par le bras séculier vingt-cinq coups de fouet bien comptés. Pour l’instant, mon très-cher fils en Jésus-Christ , allez à la cuisiuedu couvent, où le frère cellérier et le frère cuisinier vous feront servir la collation du malin. » Là-dessus, sa révérence donna sa bénédiction au pêcheur, qui se dirigea tout abasourdi vers la cuisine. A la vue du frère cellérier et du frère cuisinier, il faillit tomber à la renverse : en effet c'étaient les deux compagnons nocturnes du prieur, les deux moines qui avaient traversé le lac avec lui; le pécheur reconnut la bedaine et la tète pelée de l’un, ainsi que lu ligure de l’autre, aux traits lascifs et lubriques, aux oreilles de bouc. Toutefois il ne souffla mot, et ce ne fut que longtemps après, quand ses cheveux avaient blanchi , qu’il raconta celte histoire à sa progéniture, groupée autour de lui au coin du feu.
De vieilles chroniques, qui racontent une légende analogue , placent le lieu de la scène à Spire, sur le Hliin. On y reconnaît des réminiscences païennes touchant la
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traversée des morts , qui s’opérait là aussi dans une barque funèbre. C’est dans une tradition répandue sur les côtes de la Frise orientale que les idées anciennes relatives au passage des trépassés dans le royaume des ombres sont le plus nettement accusées. Nulle part, à la vérité, on ne parle d’un nautonier nommé Caron. En général , cette étrange figure a disparu de la tradition populaire, et ne s’est conservée qu’aux théâtres de marionnettes; mais la tradition de la Frise nous fait reconnaître un personnage mythologique bien autrement important dans le négociant hollandais qui se charge du soin de faire passer les morts au lieu de leur destination posthume, et qui paie le droit de péage ordinaire au batelier ou pécheur qui a remplacé Caron. A travers son déguisement baroque, nous ne larderons pas à découvrir le véritable nom de ce personnage; je vais donc rapporter la tradition même aussi fidèlement que possible.
Dans la Frise orientale , sur les côtes de la mer du Nord, il y a des baies qui forment des espèces de ports peu étendus et qu’on nomme des Siehl. Sur un des points les plus avancés de ces anses s’élève la maison solitaire d’un pêcheur qui vit là, avec sa famille, content et heureux? La nature est triste dans ces contrées; nul oiseau n’y chante , on n’y entend que les mouettes qui de temps à autre s’élancent de leurs nids cachés dans le sable , et annoncenv la tempête par leurs cris aigus et plaintifs. Parfois aussi on voit un goéland , oiseau de
mauvais augure qui voltige sur la mer en déployant ses blanches ailes de spectre. Le clapotement monotone des vagues qui se brisent sur la plage ou contre les dunes s’accorde très-bien avec les sombres files de nuages qui traversent le ciel. Les hommes n’y chantent pas non
plus. Sur cette côte mélancolique ne retentit jamais le refrain d’une chanson populaire. Les habitants de la Frise sont graves, probes, raisonnables plutôt que religieux, et bien qu’ils aient perdu leurs institutions démocratiques d’autrefois, ils n’en ont pas moins gardé un esprit d’indépendance, héritage de leurs intrépides aïeux , qui avaient combattu avec héroïsme contre les envahissements de l’océan et des princes du Nord. De pareilles gens ne s'abandonnent point aux rêveries mystiques, et ne sont guère troublés non plus par la tourmente de la pensée. Pour le pêcheur qui habite le Siekl solitaire, l’essentiel c’est la pêche, et de temps à autre le péage que lui paient les voyageurs qui se font transporter dans une des îles voisines.
A une certaine époque de l’année, dit-on, précisément fi l’heure de midi , au moment où le pêcheur est à table et dîne avec sa famille dans la grande chambre, un étranger arrive et prie le maître de la maison de lui accorder quelques moments pour parler d’affaires. Le pêcheur, après avoir vainement invité l’étranger à partager son modeste repas, finit par accéder à sa demande, et tous deux vont s’attabler, à l’écart de la famille, dans la niche d’une fenêtre. Je ne décriai point l’extérieur du
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voyageur avec des détails oiseux, à l’instar de nos romanciers du jour. Pour la tâche que je me suis imposée, il sulïii-a de donner son signalement. Le voici en peu de mots. L’étranger est un petit homme déjà avancé en âge, mais encore vert, en un mot un vieillard juvénile, ayant de l’embonpoint sans être obèse , de petites joues potelées et rouges comme des pommes d’api, des yeux scrutateurs clignotant avec vivacité de côté et d’autre, et une petite tête poudrée et coiffée d’un petit chapeau à trois cornes. Sous une houppelande d’un jaune clair, garnie d’une infinité de petits collets, notre homme porte le costume suranné que nous voyons sur les vieux portraits de négociants hollandais, et qui dénote une certaine aisance : un habit en soie vert-pomme, un gilet brodé de fleurs, des culottes de satin noir, des bas rayés et des souliers à boucles d’acier. Sa chaussure est si propre et luisante, qu’on ne comprend pas comment il a fait pour traverser à pied les chemins marécageux du Siehl sans se crotter. Sa voix asthmatique a un filet aigu et devient par moments glapissante; toutefois le petit bonhomme affecte un langage et des mouvements graves et mesurés tels qu’ils conviennent à un négociant hollandais. Sa qualité de négociant se révèle non-seulement par son costume , mais aussi par l’exactitude et la circonspection mercantile avec lesquelles il cherche à conclure l’affaire de la manière la plus avantageuse pour son commettant. Il s’annonce en effet comme un commissionnaire-expéditeur qu’on a chargé de trouver sur
DE l’a L LF M AG NI,
la côte orientale de la Frise un batelier qui voulût bien transporter à l’Ile Blanche une certaine quantité d’âmes, c’est-à-dire autant que pourrait en contenir sa barque. Or, à cette fin, poursuit le Hollandais, il voudrait savoir si le pécheur serait disposé à transporter cette nuit ladite cargaison d’âmes à ladite lie ; dans ce cas , il serait prêt à lui payer d’avance la traversée , tout convaincu qu’en honnête chrétien le batelier lui ferait le plus bas prix possible. Le négociant hollandais, — ce qui est un pléonasme , vu que tout Hollandais est négociant , — fait cette proposition avec un nonchalante tranquillité, tout comme s’il s'agissait d’une cargaison de fromages et non pas d’âmes de morts. Ce mot âmes fait au premier moment une certaine impression sur l’esprit du pécheur; il sent un frisson lui courir dans le dos, car il comprend tout d’abord qu’il est question d’âmes de trépassés, et qu’il a devant lui le fabuleux Hollandais dont ses collègues marins lui avaient souvent parlé, ce vieillard qui avait quelquefois frété leur barque pour transporter à l’ile Blanche les âmes des morts, et qui les avait toujours très-bien payés. Mais, ainsi que je l’ai fait remarquer plus haut, les habitants de ces côtes sont courageux, sains de corps, raisonnables, sans imagination, et partant peu accessibles aux terreurs vagues que nous inspire le monde des esprits. Aussi la secrète frayeur, le tressaillement subit du pêcheur frison , ne durent que quelques moments; il ne tarde pas à se remettre, et d’un air de complète indifférence il ne songe plus qu’à obtenir le
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plus haut prix possible pour la traversée. Après avoir marchandé quelque temps, les deux parties tombent d’accord ; le marché est conclu, et l’on se donne la poignée de main usitée. Le Hollandais tire aussitôt de sa poche une bourse en cuir toute graisseuse , remplie de petites pièces d’argent , les plus petites qui aient jamais été frappées en Hollande , et il paie le montant du prix de la traversée tout entier en cette monnaie lilliputienne. Après avoir enjoint au pêcheur de se trouver vers minuit, à l’heure où la pleine lune parait, avec sa barque à certain endroit de la côte pour recevoir sa cargaison d’âmes, le Hollandais prend congé de toute la famille, qui l’a derechef vainement invité à dîner avec elle j puis il s’éloigne d’un pas leste et sautillant qui contraste singulièrement avec l’air de gravité et de componction néerlandaise qu’il avait cherché à se donner.
A l’heure dite , le batelier se trouve au rendez-vous -avec sa barque. Celle-ci est d’abord ballottée par les vagues; mais, aussitôt que la pleine lune s'épanouit, le batelier remarque que son embarcation se meut moins facilement et s’enfonce par degrés , si bien qu’à la fin elle ne sort plus des eaux que de la largeur d’une main. Celte circonstance lui fait comprendre que ses passagers, c’est-à-dire les âmes , doivent se trouver à bord , et il s’empresse de mettre à la voile. Il a beau se fatiguer les yeux à regarder, il n’aperçoit dans sa barque que quelques flocons de brouillard qui se meuvent et s’entremêlent sans pouvoir prendre une forme déterminée. C’est
en vain qu’il écoute de toutes ses oreilles , il n’entend qu’un grésillement et un pétillement presque imperceptibles. Seulement , par intervalles , une mouette passe au-dessus de sa tête en poussant ses cris lugubres, ou bien à ses côtés un poisson sort sa tête des flols et fixe sur lui ses gros yeux craintifs. La nuit Mille , et la bise devient froide. Partout est la mer, le clair de lune et le silence. Muet comme tout ce qui l’entoure , le batelier finit par atteindre Plie Blanche, où il arrête sa barque. Sur la côte, il n’aperçoit personne, mais il entend une voix haletante, aux glapissements asthmatiques, dans laquelle il reconnaît celle du Hollandais. Ce personnage invisible parait lire une liste de noms propres, avec le débit monotone d’un contrôleur qui fait un appel nominal. Plusieurs de ces noms sont connus du pécheur comme appartenant à des personnes décédées dans le courant de l’année. Pendant la lecture de cette liste de noms propres, la barque s’allége peu à peu. Tout à l’heure elle était engravée dans les sables de la plage, et la voilà qui remonte à mesure que la nomenclature est épuisée. C’est un avertissement pour le batelier que sa cargaison est arrivée à bon port , et il s’en retourne paisiblement auprès de sa femme et de ses enfants, dans sa chère maisonnette sur le Siehl.
C’est de la même manière que s’effectue chaque fois le passage des âmes dans l’ile Blanche. Une circonstance particulière frappa un jour un batelier qui faisait ce trajet. Le personnage invisible qui sur le rivage donnait I(. 13.
(EtIVnES RK HENRI HEINE.
lecture de la liste de noms propres s’interrompit tout à coup et s’écria : « Où donc est Pitter Jansen ? Ce n’est pas là Pitter Jansen ! » A quoi une petite voix flùtée répondit : « Je suis la femme de Pitter Jansen , et je me suis fait inscrire sous le nom de mon mari. »
Tout à l’heure je me suis fait fort de démêler, à travers les ruses de son déguisement, l’important personnage mythologique qui figure dans cette légende. Ce n’est autre que le dieu Mercure, jadis le conducteur des âmes, et qu’on nomma, à cause de cette spécialité, Hermès /‘sychopompos. Oui, sous cette humble houppelande, sous cette piètre figure d’épicier , se cache un des plus superbes et des plus brillants dieux païens, le noble fils de Maïa. A ce petit tricorne ne flotte pas le moindre plumet qui puisse rappeler les ailes de la divine coiffure, et dans ces 'souliers à boucles d’acier on ne trouve pas la moindre trace de sandales ailées . Ce plomb néerlandais diffère complètement du mobile vif-argent, auquel le dieu a donné son propre nom; mais le contraste même décèle l’intention du dieu rusé : il choisit ce masque pour être d’autant plus sûr de ne pas être reconnu. Et ce ne fut point au hasard, ni par caprice, qu’il fit choix de ce travestissement. Mercure était, comme vous savez, le dieu des voleurs et des marchands, et il exerçait ces deux industries avec succès. Il était donc tout naturel que, dans le choix du déguisement sous lequel il cherchait à se cacher et de l’état qui devait le faire vivre , il tînt compte de ses antécédents et de ses talents. Il n’avait
qu'à calculer lequel de ces métiers , qui ne diffèrent que par des nuances, lui offrait le plus de chances de réussite. 11 se disait que le vol, par des préjugés séculaires, était flétri dans l’opinion publique , que les philosophes n’avaient pas encore réussi à le réhabiliter en l’assimilant - à la propriété, qu’il était mal vu de la police et des gen„ darmes, et que, pour prix de tout son déploiement de courage et d’habileté, le voleur était quelquefois envoyé aux galères, sinon à la potence ; qu’au contraire le négoce jouissait de la plus grande impunité, qu’il était honoré du public et protégé par les lois, que les négociants étaient décorés, qu’ils allaient à la cour, et qu’on en faisait même des présidents du conseil. Par conséquent , le plus rusé des dieux se décida pour l’état le plus lucratif et le moins dangereux, le commerce, et, pour être négociant par excellence, il se fit négociant hollandais. Nous le voyons donc , dans cette qualité , s’adonner à l’expédition des âmes pour l’empire de Pluton, et il était particulièrement apte à dette partie, lui, l’ancien Hermès Psychopompos.
L’île Blanche est aussi appelée quelquefois Bréa ou Britinia. Son nom ferait-il allusion à la blanche Albion, aux roches calcaires de la côte anglaise? Ce serait vraiment une idée spleenique que de faire de l’Angleterre le pays des morts, l’empire de Pluton, l’enfer. Il est bien possible, en effet, que la Grande-Bretagne se présente sous cet aspect à plus d’un étranger.
Dans mon étude sur la légende de Faust, j’ai parlé tout
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au long de l’empire de Pluton et des croyances populaires qui s’y rattachent : j’y ai montré comment le royaume des ombres est devenu un enfer complètement organisé, et comment on a tout à fait assimilé à Satan le vieux monarque des ténèbres ; mais ce n’est que le style officiel de l’Église qui gratifie les anciennes divinités de noms si effrayants. Malgré cet anathème, la position de Pluton resta la même dans le fond. Pluton , le dieu du monde souterrain , et son frère Neptune , le dieu des mers, n’ont pas émigré comme leurs parents, les autres dieux: même après la victoire du Christ, ils restèrent tous les deux dans leur domaine, dans leur élément. Sur terre , on avait beau débiter les fables les plus absurdes sur son compte : le vieux Pluton était chaudement assis,
là-bas, auprès de sa belle Proserpine. Neptune est le
dieu qui eut à supporter le moins d’avanies ni les sons des cloches , ni les accords de l’orgue ne pouvaient offenser son oreille au fond de son océan , où il résidait en paix auprès d’Amphitrite, sa bonne femme, et entouré de blanches néréides et de joufflus tritons. De temps à autre seulement , lorsque quelque jeune marin passait la ligne pour la première fois , le dieu sortait du sein des flots, le trident à la main , la tête couronnée de roseaux et sa longue barbe descendant en flots argentés jusqu’à son nombril. Alors il donnait au néoph jte le terrible baptême de l’eau de mer ; en même temps il prononçait un long discours rempli de plaisanteries de marin, et dont il crachait plutôt qu’il ne prononçait les paroles, saucées
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du jus âcre et jaune de la chique , à la grande juie de ses auditeurs goudronnés. Un de mes amis, qui m’a raconté comment on célèbre à bord des navires ce mystère océanique, m’a assuré que les maletots, qui riaient avec la plus grande hilarité à l’aspect de cette burlesque figure de carnaval représentant Neptune , n'avaient au fond du cœur pas le moindre doute sur l’existence de ce dieu , dont ils invoquaient même parfois l’assistance dans les grands dangers.
Neptune resta donc le souverain de l’empire des mers, de même que Pluton, malgré sa métamorphose diabolique, conserva le trône du Tartare. Ils furent tous deux plus heureux que leur frère Jupiter, qui dut souffrir tout particulièrement des viscissitudes du sort. Ce troisième fils de Saturne, qui, après la chute de son père, s’était arrogé la souveraineté des cieux. trôna pendant une longue suite de siècles au sommet de l’Olympe, entouré d’une cour riante de hauts et de très - hauts dieux et demi-dieux, ainsi que de hautes et de très-hautes déesses et de nymphes, leurs célestes dames d’atour et filles d’honneur, qui tous menaient joyeuse vie, repus d’ambroisie et de nectar, méprisant les manants attachés icibas à la glèbe, et n’ayant aucun souci du lendemain. Hélas ! quand fut proclamé le règne de la croix, de la souffrance, le grand Chronide émigra èt disparut au milieu du tumulte des peuples barbares qui envahirent le monde romain. On perdit les traces de l’ex-dieu, et c’est en vain que j’ai interrogé les vieilles chroniques et les
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vieilles femmes : personne n’a pu me fournir des renseignements sur sa destinée. J’ai fouillé dans beaucoup de bibliothèques, où je me fis montrer les codex les plus magnifiques, enrichis d’or et de pierreries, véritables odalisques dans le harem de la science, et selon l’usage je fais ici mes remerciements publics aux eunuques érudits qui, sans trop grogner et parfois même avec affabilité, m’ont rendu accessibles ces lumineux trésors confiés à leur garde. Je me suis persuadé que le moyen âge ne nous a point légué de traditions sur le sort de Jupiter depuis la chute du paganisme. Tout ce que j’ai pu déterrer ayant quelque rapport à ce sujet, c’est l’histoire que me raconta jadis mon ami Niels Andersen.
Je viens de nommer Niels Andersen, et cette bonne figure, si drôle et si aimable à la fois, surgit toute riante dans ma mémoire. Je veux lui consacrer ici quelques lignes. J’aime d’ailleurs à indiquer mes sources et à montrer leurs bonnes ou mauvaises qualités, afin que le lecteur soit en état de juger par lui-même jusqu’à quel point ces sources méritent sa confiance.
Niels Andersen, né à Drontheim en Norvège, était un des plus habiles et des plus intrépides baleiniers que j'aie connus. C’est à lui que je dois mes connaissances concernant la pêche de la baleine. Il me mit dans la confidence de toutes les ruses du métier, il me lit connaître, tous les stratagèmes, toutes les feintes que l’intelligent animal emploie pour déjouer ces ruses et pour échapper au chasseur. C’est Niels Andersen qui m’enseigna le ma-
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niement du harpon ; il me montra comment avec le genou de ia jambe droite il faut s’appuyer au bord de la barque au moment où on lance le harpon, et comment de la jambe gauche on lance un bon coup de pied à l’imbécile matelot qui ne fait pas filer assez prestement la corde attachée au harpon. Je lui dois tout, et si je ne suis point devenu un célèbre baleinier, la faute n’en est ni à Miels Andersen ni à moi, mais à ma mauvaise étoile, qui ne m’a pas permis de rencontrer, dans les courses de ma vie, une baleine quelconque avec laquelle j’eusse pu dignement soutenir une lutte. Je n’ai rencontré que des stockfischs vulgaires et de misérables harengs. A quoi sert le meilleur harpon quand on a affaire à un hareng? Aujourd’hui que mes jambes sont paralysées, je dois renoncer pour tout jamais à la chasse de la baleine. Lorsqu’à Ritzebuttel, près de Cuxhaven, je fis la connaissance de Niels Andersen, il n’était guère plus ingambe lui-môme, car, sur la côte du Sénégal, un jeune requin qui avait sans doute pris sa jambe droite pour un bâton de sucre d’orge la lui avait coupée d’un coup de dents: depuis lors, le pauvre 'Niels Andersen marchai* clopin dopant sur une jambe artificielle fabriquée d’un sapin de son pays, et qu’il vantait comme un chefd’œuvre de la charpenterie norvégienne. Son plus grand plaisir à cette époque, c’était de se percher au haut d’un gros tonneau vide, sur le ventre duquel il tambourinait avec sa jambe de bois. Je l’aidais souvent à grimper sur la tonne; mais parfob, quand il voulait en descendre,
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je ne lui accordais mon assistance qu’à la condition de me raconter une de ses curieuses traditions de la mer du Nord.
De même que Mahomet -Ebn-Mansour commence toutes ses poésies par un éloge du cheval, de même Niels Andersen faisait précéder tous ses récits d’une énumération louangeuse des qualités de la baleine. Il commença également par un tel panégyrique la légende que nous rapportons ici.
— La baleine, disait-il, n’était pas seulement ie pius grand, mais aussi le plus magnifique des animaux ; le» deux jets d’eau jaillissant de ses narines placées au sommet de sa tête lui donnaient l’air d’une fontaine et produisaient un effet magique, surtout la nuit, au clair de lune. En outre cette bête était sympathique, elle avait «
un bon caractère et beaucoup de goût pour la vie conjugale. — C’est un spectacle touchant, ajoutait-il, de voir une famille de baleines groupée autour de son vénérable chef et couchée sur un énorme glaçon pour se chauffer au soleil. Quelquefois la jeune progéniture se met à jouer et à folâtrer, et à la fin toutes se jettent à la mer pour jouer à cache-cache au milieu des immenses blocs de glace. La pureté de mœurs et la chasteté des baleines doivent être attribuées moins à des principes de morale qu’à l’eau glacée où elles frétillent continuellement. On ne peut pas malheureusement nier non plus, continua Niels Andersen, qu’elles n’ont aucun sentiment (
pieux, qu’elles sont totalement dépourvues de religion...
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• — Je crois que ceci est une erreur, m’écriai-je en interrompant mon ami. J’ai lu dernièrement le rapport d’un missionnaire hollandais dans lequel il décrit la magnificence de la création, qui, selon lui, se manifeste môme dans les régions polaires à l'heure où le soleil vient de se lever, et quand les rayons du jour, éclairant les gigantesques rochers de glace, les font ressembler à ces châteaux de diamants que nous trouvons dans les contes de fées. Toute cette beauté de la création est, au dire du bon domine , une preuve de la puissance de Dieu qui agit surtout être animé, de sorte que non-seulement l’homme, mais aussi une grosse brute de poisson, ravie par ce spectacle, adore le Créateur et lui adresse ses prières. Le domine assure qu’il a vu de ses propres yeux une baleine qui se tenait debout contre la paroi d’un bloc de glace, et balançait la partie supérieure de sou corps à la façon des hommes qui prient.
Niels Andersen convenait qu’il avait vu lui-même des baleines qui, se dressant contre un rocher de glace, se livraient à des mouvements assez semblables à ceux que nous remarquons dans les oratoires des différentes sectes religieuses; mais il soutenait que la dévotion n’y était pour rien. Il expliqua la chose par des raisons physiologiques : il me fit remarquer que la baleine, ce Chimborazo des animaux, avait sous sa peau des gisements de graisse d’une profondeur si prodigieuse, qu’une seule baleine fournissait souvent cent à cent cinquante barils de suif et d’huile. Ces couches de graisse ont une telle
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épaisseur, que pendant que le colosse dort, étendu tout de son long sur un glaçon, des centaines de rats d’eau peuvent venir s'y nicher. Ces convives, infiniment plus gros et plus voraces que les rats du continent, mènent joyeuse vie sous la peau de la baleine, où jour et nuit ils se gorgent de la graisse la plus exquise, sans même avoir besoin de quitter leur nid. Ces ripailles de vermine finissent par importuner leur hôte involontaire, et elles lui causent même des douleurs excessives. N’ayant pas de mains comme l’homme, qui, Dieu merci, peut se gratter quand il se sent des démangeaisons, la baleine cherche à soulager ses souffrances en se plaçant contre les angles saillants et tranchants d’un rocher de glace, et on s’y frottant le dos avec une vraie ferveur et avec force mouvements ascendants et descendants, comme nous en voyons faire aux chiens, qui s’écorchent la peau contre un bois de lit quand les puces les rongent par trop. Or dans ces balancements, le bon domine avait cru voir l’acte édifiant de la prière, et il attribuait à la dévotion les soubresauts qu’occasionnaient les orgies des rats. Quelque énorme que soit la quantité d’huile que contient la baleine, elle n’a pas le moindre sentiment religieux. Ce n’pst que parmi les animaux de stature médiocre qu’on trouve de la religion ; les tout grands, ces créatures gigantesques comme la baleine, ne sont pas doués de celte qualité. Quelle en est la raison? Est-ce qu’ils ne trouvent pas d’église assez spacieuse pour qu’ils puissent entrer dans son giron? Les baleines n’ont pas non
plus de goût pour les prophètes, et celle qui avait avalé Jouas n’a pas pu digérer ce grand prédicateur ; prise de nausées, elle le vomit après trois jours. A coup sûr, cela prouve l’absence de tout sentiment religieux dans ces monstres. Ce ne sera donc pas la baleine qui choisira un glaçon pour prie-Dieu, et fera en se balançant des simagrées de dévotion. Elle adore aussi peu le vrai Dieu qui réside là-haut dans le ciel que le faux dieu païen qui demeure près du pôle arctique, dans l’île des Lapins, où la chère bète va quelquefois lui rendre visite.
— Qu’est-ce que Vile des Lapins ? demandai-je à Niels Andersen. Celui-ci, en tambourinant sur la tonne avec sa jambe de bois, me répondit : a C’est précisément dans cette île que se passe l’histoire que je dois vous raconter. Je ne puis vous indiquer exactement sa position géographique. Depuis qu’elle a été découverte, personne n’a pu y retourner ; les énormes montagnes de glace (fui sont entassées autour de l’ile en défendent les abords. Seulement l’équipage d’un baleinier russe, que la tempête avait jeté dans ces parages septentrionaux , a pu la visiter, et plus de cent ans se sont écoulés depuis. Lorsque ces marins y abordèrent avec leur barque, ils trouvèrent le pays désert et inculte. De chétives tiges de genêts se balançaient tristement sur les sables mouvants ; çà et là étaient disséminés quelques arbustes nains et des sapins rabougris rampant sur un sol stérile. Des lapins couraient de tous côtés en grand nombre ; c’est pourquoi les voyageurs donnèrent à cet îlot le nom
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d'î/e des Lapins. Une cabane, la seule qui s’y trouvât, annonçait la présence d’un être humain. Quand les marins furent entrés dans cette hutte , ils virent un vieillard arrivé à la plus haute décrépitude et misérablement affublé de peaux de lapin; il était assis sur un siège de pierre, et chauffait ses mains amaigries, ses genoux tremblotants devant le foyer où flambaient quelques broussailles. A sa droite se tenait un oiseau d’une grandeur démesurée, et qui avait l’air d’un aigle, mais que la mue du temps avait si cruellement dépouillé, qu’il n’avait conservé que les grandes plumes raides de ses ailes, ce qui donnait à cet animal nu un aspect risible et horriblement laid en même temps. A gauche du vieillard était couchée par terre une vieille chèvre au poil ras, mais d’un air bonasse, et qui, malgré son grand âge, avait conservé des pis tout gonflés de lait, avec des tétines fraîches et roses.
Parmi les marins qui avaient abordé à l’île des Lapins, il y avait quelques Grecs; l’un de ceux-ci, croyant que le maître de la cabane ne comprenait pas son idiome, dit à ses camarades en langue grecque : « Ce vieux drôle doit être un revenant ou un méchant démon. » A ces paroles, le vieillard tressaillit, se leva brusquement de son siège, et les marins virent, à leur grand étonnement, une haute et imposante figure qui, avec une dignité impérieuse et même majestueuse, se tenait droite malgré le poids des années , de sorte que la tête atteignait aux poutres du plafond. Ses traits,
quoique ravagés e( délabrés, conservaient des traces d’une ancienne beauté ; ils étaient nobles et d’une régularité parfaite. De rares mèches de cheveux argentés retombaient sur un front ridé par l’orgueil et par l’âge ; ‘ ses yeux, quoique fixes et ternes, lançaient des regards acérés, et sa bouche fortement arquée prononça en langue grecque, mêlée de beaucoup d’archaïsmes, ces mots sonores et harmonieux : — a Vous vous trompez, jeune homme, je ne suis ni un fantôme ni un malin esprit $ je suis un infortuné qui a vu de meilleurs jours. Mais vous, qui êtes-vous? »
A cette demande, les marins mirent leur hôte au fait du sinistre qui les avait écartés de leur route, et ils le prièrent de leur donner des renseignements sur tout ce . qui concernait Pile; mais le vieillard ne put guère satisfaire à leurs désirs. Il leur dit que de temps immémorial il habitait cette île, dont les remparts de glace lui offraient un asile sûr contre ses implacables ennemis, qui avaient usurpé ses droits légitimes; qu’il vivait principalement du produit de la chasse aux lapins dont Pile regorgeait ; que tous les ans, à l’époque où les glaces flottantes formaient une masse compacte , arrivaient chez lui en traîneaux des troupes de sauvages auxquels il vendait ses peaux de lapin, et qui lui donnaient en échange toutes sortes d’objets de première nécessité. Les baleines, disait-il, qui de temps en temps se dirigeaient vers son île, étaient sa société de prédilection. Cependant il ajouta qu’il prenait beaucoup de plaisir en ce moment
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à parler sa langue natale, étant Grec de naissance. Il pria ses compatriotes de lui donner, quelques nouvelles sur l’état actuel de la Grèce. 11 apprit avec une joie maligne mal dissimulée que l’on avait brisé la croix qui surmontait les tours des villes helléniques; il éprouva moins de satisfaction quand on lui dit que ce symbole chrétien avait été remplacé par le croissant. Ce qu’il y avait de singulier, c’est qu’aucun des marins’ne connaissait les noms des villes dont il s’informait auprès d’eux, et qui, à ce qu’il disait, avaient été florissantes de son temps. Par contre, les noms sous lesquels les matelots désignaient les villes et les bourgades de la Grèce d’aujourd’hui lui étaient complètement étrangers; aussi le • vieillard secouait-il souvent la tête d’un air d’accablement, et les marins se regardaient avec surprise ; ils voyaient bien que le vieux connaissait parfaitement les localités du pays, même dans leurs détails les plus minimes, car il décrivait d’une manière nette et exacte les golfes, les langues de terre, les caps, souvent même les plus petites collines et quelques groupes isolés de ro* chers : son ignorance à l’égard des noms topographiques les plus communs ne les en laissait que plus ébahis.
Le vieillard s’enquit avec le plus vif intérêt et même avec une certaine anxiété d’un ancien temple qui, disaitii, avait été jadis le plus beau de toute la Grèce. Aucun de ses auditeurs n’en connaissait le nom, qu’il prononçait avec une tendre émotion; enfin, lorsqu’il eut minutieusement décrit l’endroit où se devait trouver ce monu-
ment, un jeune matelot reconnut tout à coup le lieu en k c question. — Le village où je suis né, s’écria-t-il , est situé précisément à cet endroit ; pendant mon enfance, j’y ai gardé longtemps les cochons de mon père. Sur cet emplacement se trouvent en effet des débris de constructions fort anciennes, qui témoignent d’une magnificence inouïe ; çà et là, on voit encore quelques colonnes qui sont restées debout ; elles sont isolées ou liées entre elles par des fragments de toiture, d’où pendent des banderoles de chèvrefeuille et de lianes rouges. D’autres colonnes, dont quelques-unes en marbre rose, gisent fracturées dans l’herbe. Le lierre a envahi leurs superbes ' chapiteaiix, formés de fleurs et de feuillages délicatement ciselés. Deux grandes dalles de marbre, des fragments de mur carrés et des débris de toiture à forme triangulaire y sont répandus, à moitié enfoncés dans le sol. J’ai passé, continua le jeune homme, souvent bien des heures à examiner les combats et les jeux, les danses et les processions, les belles et bouffonnes figures qui y sont sculptées; malheureusement ces sculptures sont fortement endommagées par le temps et recouvertes de mousse et de plantes grimpantes. Mon père, à qui je demandai un jour ce que signifiaient ces ruines, me répondit que c’étaient les restes d’un ancien temple où avait résidé jadis un dieu païen, qui non-seulement s’était livré aux débauchés les plus crapuleuses , mais qui de plus s’était souillé par l’inceste et des vices infâmes; que dans leur aveuglement les idolâtres n’en avaient pas
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moins immolé des bœufs, souvent par centaines, au pied de son autel. Mon père m’assurait qu’on y voyait encore la cuve de marbre où l’on avait recueilli le sang des victimes, et que c’était précisément l'auge où je faisais boire souvent à mes cochons l’eau de pluie qui s’y était amassée, et où je conservais aussi les épluchures que mes animaux dévoraient avec tant d’appétit.
Quand le jeune marin eut parlé ainsi, le vieillard poussa un profond soupir qui trahissait la plus poignante douleur ; il s’affaissa et retomba sur son siège de pierre, et, se cachant le visage dans ses deux mains, il se mit à pleurer comme un enfant. L’oiseau à son côté poussa des cris terribles, déploya ses ailes énormes, et menaça • les étrangers de ses serres et de son bec. La vieille chèvre fit entendre des gémissements et lécha les mains de son maître, dont elle semblait vouloir apaiser les chagrins par ses humbles caresses. A cet aspect, un singulier serrement de cœur s’empara des marins ; ils quittèrent la cabane en toute hôte , et ne se sentirent à l’aise que lorsqu’ils n’entendirent plus les sanglots du vieillard, les croassements du vilain oiseau et les bêlements de la vieille chèvre. Quand ils furent de retour à bord de leur vaisseau, ils y racontèrent leur aventure. Parmi l’équipage se trouvait un savant qui déclara que c’était là un événement de la plus haute importance. Posant d’un air sagace l’index de sa main droite à l’une de ses narines, il assura les marins que le vieillard de l’ile des Lapins était, sans aucun doute, l'ancien dieu Jupiter, fds de
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Saturne etdeRhéa, autrefois souverain maître des dieux; que l'oiseau qu’ils avaient vu à ses côtés était évidemment le fameux aigle qui avait porté la foudre dans ses serres , et que , selon toute apparence , la chèvre était la vieille nourrice Amalthée qui avait autrefois allaité le dieu dans l’île de Crète, et qui maintenant continuait à le nourrir de son lait dans l’île des Lapins.
Tel fut le récit de Niels Andersen , et j’en eus le cœur navré. Je ne m’en cache pas; déjà ses révélations au sujet des secrètes souffrances de la baleine m’avaient attristé de la manière la plus profonde. Pauvre animal ! contre cette canaille de rats, qui vient se nicher dans ton corps et te ronge incessamment , il n’y a point de remède, et tu les traînes avec toi jusqu’à la fin de tes jours; tu as beau t’élancer du nord au sud et te frotter contre les glaçons des deux pôles : tu ne peux te débarrasser de ces vilains rats ! Mais quelque peiné que je fusse de l’avanie des pauvres baleines, mon âme fut bien autrement émue par le sort tragique de ce vieillard qui , selon l’hypothèse mythologique du savant russe, était le ci-devant roi des dieux, Jupiter le Chronide. Oui, lui aussi, fut soumis à la fatalité du destin, à laquelle les immortels même ne purent échapper, et le spectacle de pareilles calamités nous effraie, en nous remplissant de pitié et d’amertume. Soyez donc Jupiter, soyez le souverain maître du monde, qui en fronçant son sourcH faisait trembler l’univers, soyez chanté par Homère et sculpté par Phidias , en or cl en ivoire ; soyez adoré par II. 14
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cent peuples pendant de longs siècles, soyez l’amant de Sémélé , de Danaë , d’Europe , d’ Alcmène , de Léto , de lo, de Léda, de Calisto ! — de tout cela il ne restera à la tin qu’un vieillard décrépit, qui, pour gagner sa misérable vie , se voit obligé de se faire marchand de peaux de lapin, comme un pauvre Savoyard. Un pareil spectacle fera sans doute plaisir à la vile multitude , qui insulte le lendemain ce qu’elle a adoré la veille. Peut-être parmi ces bonnes gens se trouvent les descendants de ces malheureux bœufs qui furent jadis immolés en hécatombes sur l’autel de Jupiter : qu’ils se réjouissent de sa chute , qu’ils le bafouent à leur aise pour venger le sang de leurs ancêtres, victimes de l’idolâtrie ; quant à moi, mon âme est singulièrement émue , et je suis saisi d’une douloureuse commisération à la vue de cette auguste infortune.
Cet attendrissement m’a peut-être empêché d’atteindre, dans mon récit , à cette sérénité sérieuse qui sied si bien à l’historien , et à cette gravité austère qu’on n’acquiert qu’en France. Aussi j’avoue avec modestie toute mon infériorité vis-à-vis des grands maîtres de ce genre, et en recommandant mon œuvre à l’indulgence du bénévole lecteur, pour lequel j’ai toujours professé le plus grand respect, je termine ici la première partie de mon histoire des Dieux en exil.