‹ De l'AllemagneChapitre 14 sur 17 · AVEUX DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

AVEUX DE L'AUTEUR

Un Français spirituel , — ces mots auraient , il y a quelques années, formé un pléonasme; — un spirituel Français me nomma un jour un romantique défroqué. J’ai un faible pour tout ce qui est esprit, et quelque malicieuse qu’ait été cette dénomination, elle m’a beaucoup amusé. Elle est juste. Malgré mes campagnes exterminatrices contre le romantisme, je restai moimême toujours lin poêle romantique, et je l’étais à un plus haut degré que je ne m’en doutais moi-même.. Après avoir porté à l’engouement pour la poésie romantique en Allemagne les coups les plus mortels, un désir rétrospectif s’empara de mon âme et je me pris à soupirer de nouveau après la mystérieuse fleur bleue dans le pays des rêves du romantisme ; je saisis alors la

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vieille lyre enchantée, et dans un poëme tragi-comique je m’abandonnai à toutes les merveilleuses exagérations, à toute l'ivresse du clair de lune, à toute la magie bouffonne de celte folle muse que j’avais tant aimée autrefois. Je sais que ce fut là le dernier chant du véritable vieux romantisme et que je suis son dernier poète. L’ancienne école lyrique allemande a pris fin avec moi, tandis que j’inaugurai en même temps la nouvelle école, la poésie lyrique moderne de l’Allemagne. Cette double mission de destructeur initiateur m’est attribuée par les historiens de notre littérature. Il ne me sied pas de parler là-dessus avec développement, mais je puis du moins dire à bon droit que j’ai joué un rôle important dans l’histoire du romantisme allemand, et c’est pour cette raison que mon livre de l'Allemagne, où j’ai voulu présenter aussi complètement que possible l’histoire de l’école romantique d’outre-Rkin , ne* devrait pas manquer de renseignements sur l’auteur lui-même.

J’ai donné dans ce livre une suite de monographies sur les principaux poètes romantiques de mon pays , et j’aurais dù y ajouter mon propre portrait. En ne le faisant pas, j’y ai laissé une lacune à laquelle je ne saurais remédier aisément. Me portraire moi-même serait un travail non-seulement scabreux, mais impossible. Je serais un fat si j'étalais amplement le bien que je pourrais dire de moi , et je serais un grand sot si j’exposais aux yeux de tout le monde les défauts que je me connais peut-être aussi parfaitement, puis, avec la meilleure

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volonté d’étre sincère , personne ne peut dire la vérité sur son propre compte. Jusqu’à présent nul n’y a réussi, ni saint Augustin , le pieux évéque d’Hippone , ni le Genevois Jean-Jacques Rousseau ; surtout ce dernier qui, tout en s’appelant l'homme de la vérité et de la nature, n’était au fond pas moins mensonger et dénaturé que les autres. Il est trop fier pour s’attribuer faussement de bonnes qualités ou de belles actions; il invente plutôt les choses les plus affreuses pour sa propre diffamation. Est-ce qu’il se calomnie peut-être lui-même pour pouvoir, avec une plus grande apparence de véracité , calomnier à leur tour ses amis , par exemple mon pauvre compatriote Grimm? ou fait-il des aveux coutrouvés pour cacher de véritables fautes? car, comme tout le monde sait, les histoires scandaleuses qui ont cours sur notre compte ne nous sont pénibles que dans le cas où elles reposent sur la vérité, tandis que notre cœur en est moins douloureusement affecté, si elles ne sont que de vaines inventions. Par exemple je suis bien convaincu que Jean-Jacques n’a pas volé ce ruban qui fit perdre à une femme de chambre injustement accusée son honneur et sa place ; il n’avait d’ailleurs pas le talent de voler, il était pour cela bien trop timide et trop gauche, trop lourdaud , lui, le futur ours de l’ermitage d’Ermenonville. Il s’est peut-être rendu coupable d’un autre délit, mais certes il ne commit pas de vol. II n’a pas non plus envoyé ses enfants à l'hospice des enfants trouvés, il n’y a envoyé que les enfants de mademoiselle

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Thérèse Levasseur. Déjà il y a trente ans , à Berlin , u;* des plus grands psychologues allemands appela mon attention sur un passage des Confessions, d’où il résultait clairement que Rousseau ne pouvait être le père de ces enfants; ce misanthrope grognard aimait mieux, par vanité, paraître un père barbare que d’être soupçonné d’avoir été incapable de toute paternité. Mais lui qui, dans sa propre personne, calomniait la nature humaine , restait cependant fidèle à cette nature sous le rapport de notre faiblesse héréditaire qui consiste en ce que nous voulons toujours paraître aux yeux du monde autres que nous ne sommes en réalité. Le portrait qu’il a fait de Ini-même est un mensonge, exécuté d’une manière admirable, mais un brillant mensonge. En fait de sincérité, Rousseau est bien inférieur à ce roi nègre, souverain absolu des Ashanlees, dont j’ai appris dernièrement bien des choses divertissantes par une relation de voyage de M. Bowditch. Dans une des paroles ingénues de ce prince africain se résume d’une manière si plaisante la faiblesse humaine dont je viens de parler, que je suis tenté de citer ce mot naïf selon la relation du major Bowditch. Lorsque cet officier fut envoyé par le gouverneur anglais du cap de Bonne-Espérance, en qualité de ministre résident auprès du roi des Ashantees, le monarque le plus puissant de l’Afrique méridionale, il voulut gagner la faveur des courtisans noirs du roi et des dames d’atour de la reine, dont plusieurs, malgré leur teint d’ébène, étaient d’une beauté extraordinaire. Pour les

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amuser, le major lit leurs portraits, et le roi, qui admira la ressemblance frappante, demanda à être peint à son tour. Il avait déjà consacré au peintre plusieurs séances pendant lesquelles il s'était souvent levé pour regarderies progrès du tablean, lorsque M.Bowditch crût remarquer dans la figure du roi une certaine inquiétude et l’embarras grimaçant d’un homme qui désire quelque chose, mais qui ne saurait trouver les mots pour faire deviner sa pensée. — Le peintre insistant auprès de sa majesté pour qu’elle daignât lui faire connaître son auguste désir, le pauvre roi nègre mit fin à ses hésitations, et lui demanda s’il n’y avait pas moyen de le peindre en blanc.

C’est cela. Le roi nègre veut être peint en blanc. Mais ne riez pas du pauvre Africain , — tout homme est un roi nègre , et chacun de nous voudrait paraître devant le public sous une autre couleur que celle dont la fatalité l’a barbouillé. Je sais cela, Dieu merci! et je me garderai bien de compléter dans ce livre la collection de portraits d’auteurs romantiques en y ajoutant le mien. Mais j’aurai soin de combler en quelque sorte cette lacune par les pages suivantes, où je ne manquerai pas d’occasions de faire ressortir ma propre personne avec une franchise nonchalante que la prudence n’approuverait guère. C’est que je me suis imposé la tâche d’écrire aujourd’hui la formation de ce livre de Y Allemagne, ainsi que les variations philosophiques et religieuses qui sont survenues depuis sa publication dans la pensée de l'auteur.

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N’ayez pas peur, je ne me peindrai pas trop en blanc, et je ne noircirai pas trop mes prochains. J’indiquerai toujours sincèrement ma couleur, afin qu’on sache jusqu’à quel point on peut se fier à mon jugement quand je parle de personnes d’une couleur différente.

J’ai donné à mon livre le môme titre sous lequel madame de Staël a fait paraître son célèbre ouvrage traitant le même sujet, et je l’ai fait dans une intention polémique. Que j’aie été guidé par une intention pareille, c’est ce que je ne nie aucunement; mais en déclarant d’avance avoir donné un écrit de parti, je rends peut-être un meilleur service à l’ami de la vérité, que si je feignais une certaine impartialité tiède, qui est toujours un mensonge, et qui est plus nuisible à l’auteur attaqué que ne saurait l’être l’inimitié la plus prononcée. Comme madame de Staël est un écrivain de génie, qui a même émis un jour l’opinion que le génie n’avait pas de sexe, je puis aussi à son égard me dispenser de ces ménagements galants dont nous usons ordinairement vis-à-vis des dames auteurs, et qui ne sont au fond qu’un certificat compatissant de leur faiblesse.

Est-elle vraie, l’anecdote banale qu’on raconte à propos de ce mot de madame de Staël que je viens de mentionner et que j’appris déjà dans mon enfance, parmi d’autres bons mots de l’Empire ? D’après ce qu’on dit, madame de Staël se serait un jour rendue à l’habitation de Napoléon Bonaparte pour lui faire visite, du temps qu’il fut encore premier consul. Mais quoique

l’huissier de service l’eût assurée ne pouvoir introduire personne, d’après un ordre exprès reçu à ce sujet, madame de Staël aurait insisté, d’une manière inébranlable , pour être annoncée immédiatement au glorieux maître de la maison. Ce dernier ayant fait exprimer ses regrets d’être hors d’état de recevoir l’honorable dame, attendu qu’il se trouvait justement dans le bain, madame de Staël lui aurait fait dire cette fameuse réponse : « Ce n’est pas là un obstacle, car le génie n’a pas de sexe. » Je ne garantis pas la vérité de cette histoire; no fût-elle même pas vraie , elle serait du moins bien inventée. Elle peint l’importunité avec laquelle Tardent auteur de Corinne poursuivait l’empereur. Il n’était nulle part à l’abri de son adulation. Madame de Staël setait mis dans la tête que le plus grand homme de son siècle devait nécessairement former une alliance plus ou moins idéale avec la plus grande femme contemporaine ; mais lorsqu’un jour elle demanda à Napoléon « qucllo femme il regardait comme la plus grande de son temps? » celui-ci répondit : « Celle qui a mis du mondo le plus grand nombre d’enfants. » Ce n’était pas une réponse galante; et il faut reconnaître que l’empereur ne prodiguait pas aux femmes ces prévenances et ces attentions délicates qui plaisent tant aux Françaises. Mais aussi celles-ci ne s’attireront jamais des propos désagréables par un manque de tact ou par une maladresse quelconque, comme l’avait fait la célèbre Genevoise , qui prouva à cette occasion qu’en dépit de sa vivacité

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physique elle possédait encore une certaine gaucherio ou raideur qui était bien de son pays et de son culte.

Quand la belle dame s’aperçut qu’avec ses importunités elle en était pour ses frais , elle fit ce que font les femmes en pareil cas ; elle se jeta corps et âme dans l’opposition , déclama contre l’empereur , contre sa domination brutale et peu galante, et pérora tant et si haut que la police finit par lui envoyer ses passe-ports. Elle se réfugia alors chez nous en Allemagne, où elle se mit à rassembler des matériaux pour ce livre fameux qui devait célébrer le spiritualisme allemand comme l’idéal de toute magnificence, par opposition au matérialisme français, qui se résumait dans le chef de l’Empire. Chez nous, en Allemagne, elle fit d’abord une grande trouvaille : elle rencontra un savant du nom d’Auguste-Guillanme Schlcgel. C’était là le génie sans sexe. Celui-ci devint son fidèle cicérone, et il l’accompagna, pendant son voyage, dans toutes les mansardes de la littérature allemande. Elle s’était affublée d’un énorme turban, et cette coiffure devait l’dhnoncer comme la sultane de la pensée. Elle passa nos savants pour ainsi dire en revue, parodiant ainsi le grand sultan de la matière; et comme celui-ci abordait les gens avec ces questions brèves et soudaines : «quel âge avez-vous? êtes-vous marié? combien d’enfants avez-vous? combien d’années de service? etc., » de même madame de Staël demandait brusquement à nos savants : «quel ftge avez-vous? êtes-vous kantien ou fichtéen? qu’est-ce que vous pensez des monades de

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Leibnitz?» et autres choses pareilles, sans môme attendre les réponses, tandis que son fidèle mameluk, son Rustan, Auguste Guillaume Schlegel, les notait à la hâte dans ses tablettes. De même que Napoléon avait désigné comme la plus grande des femmes celle qui avait mis au monde le plus d’enfants, de même madame de Staël désignait comme le plus grand des hommes celui qui avait écrit le plus de livres. On ne se fait pas une idée du vacarme que cette illustre touriste excita chez nous en Allemagne; les écrits d’alors et même quelques-uns qui n’ont paru que dans ces derniers temps, comme les mémoires de Caroline Pichler, les lettres de Rahel de Varnhagen, de Schiller, d’iickerraann et de Bellina Arnim, dépeignent d’une façon plaisante l’embarras que nous donna la sultane de la pensée , à une époque où le sultan de la matière nous causait déjà assez de tribulations. Ce bas-bleu était .un fléau pire que ceux de la guerre. Elle poursuivait nos savants jusque dans le sanctuaire de leur méditation , et plus d’un qui aurait tenu tête à Napoléon , prit la fuite devant la terrible voyageuse. 11 y avait des hommes de lettres , qui lui plurent particulièrement, tant par le tour de leur esprit que par 41 coupe de leur nez ou la couleur de leurs yeux , et à ceux-ci elle exprimait son haut contentement, tandis que le mameluk Auguste-Guillaume Schlegel inscrivit leurs noms dans la liste dos élus qui seraient décorés de quelque citation louangeuse, pour ainsi dire d’une croix d’honneur littéraire dans le livre de C AUcmagne. Dan*

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ce livre, qui fait toujours sur moi une impression aussi

comique que fâcheuse, je vois la femme passionnée s’agiter avec toute sa fougue impétueuse , je vois cette tempête en jupons tourbillonner à travers notre tranquille Allemagne , en s’écriant partout avec ravissement : ô , quelle douce paix je respire ici ! — Elle s’était échauffée en France, et elle vint chez nous pour se rafraîchir. Le chaste souffle de nos poètes fit tant de bien à son cœur bouillant et embrasé ! Elle regardait nos philosophes comme autant de sortes de glaces, elle humait Kant en sorbet à la vanille, et Fichte en pistache ! — Oh , quelle charmante fraîcheur règne dans vos bois ! — s’écriait-elle constamment; — quelle ravissante odeur de violettes! comme les serins gazouillent paisiblement dans leurs petits nids allemands ! Vous êtes un bon et vertueux peuple, et vous n'avez pas encore d’idée de la corruption de mœurs qui règne chez nous en France, dans la rue du Bac !

Madame de Staël ne voyait au delà du Rhin que ce qu’elle voulait voir: un nébuleux pays d'esprits, où des hommes sans corps et tout vertu se promènent sur des champs de neige , ne s’entretenant que de morale et de métaphysique ! Elle ne voyait chez nous que ce qu’elle désirait voir, et elle n’entendait que ce qu’elle désirait entendre, pourle raconter à son retour; — etavec cela elle n’entendait que peu de chose, et jamais le vrai, d’abord parce qu’elle parlait sans cesse elle-même, et ensuite parce que ses questions et ses transitions brusques trou*

blaient et étourdissaient nos modestes savants, quand elle discutait avec eux. — «Qu’est ce que l’esprit?» demanda-t-elle au timide professeur Bouterweck à Goettingue, en posant sa jambe charnue sur les cuisses minces et tremblantes du pauvre professeur. «Ah! écrivit-elle alors: que ce Bouterweck est intéressant! Avec quelle modestie cet homme baisse les yeux ! Cela ne m’est jamais arrivé avec mes interlocuteurs à Paris, dans la rue du Bac !» — C’est Schiller qui plus que tout autre eut à souffrir par les conversations dont l'honorait madame de Staël. Lui qui était si nerveux , il ne pouvait supporter la vue agaçante de cette petite tige ou de ce cornet de papier que Corinne roulait continuellement entre ses doigts ; quand il parlait avec elle , le pauvre homme en eut quelquefois le vertige; il regardait alors d’un air effaré la belle main de son interlocutrice , dont la vanité féminine se méprit sur le trouble du poëte. Aussi était-elle enchantée de Schiller, dont elle sut apprécier le cœur chaleureux , tandis que la froideur de Goethe lui déplut. De la même manière, tous les jugements que portait sur nous madame de Staël , avaient leur source dans ses impressions personnelles, quand ils n’étaient pas dictés par un parti pris,. par l’esprit d’opposition. Comme je l’ai dit , elle ne voyait en Allemagne que ce qu’il lui convenait de VA>ir dans un but polémique. Partout elle y voit du spiritualisme et encore du spiritualisme, elle vante notre honnêteté, notre probité, notre moralité, notre culture d’esprit et de cœur — elle ne voit pas nos mai-

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sons de correction, nos bouges de prostitution, nos casernes, etc. — En lisant son livre, on croirait que chaque Allemand mérite le prix Monthyon — et tout cela dans la seule intention de vexer l’empereur, dont nous étions à cette époque les ennemis.

La haine contre l’empereur est l’âme de ce livre de f Allemagne , et quoique Napoléon n’y soit nulle part nommé expressément, on voit pourtant qu’à chaque ligne qu’elle écrit, madame de Staël jette un regard furtif vers les Tuileries. Je ne doute pas que ce livre n’ait contrarié l’empereur bien plus fortement que n’aurait pu le faire l’attaque la plus directe ; car rien ne nous blesse autant que ces petites piqûres d’épingle fle la main d’une femme qui a assez étudié l’anatomie de l’homme pour connaître nos endroits vulnérables.

Oh les femmes ! Nous devons leur pardonner beaucoup, car elles ont beaucoup aimé. Leur haine n'est au fond qu’un amour qui a tourné casaque. Parfois aussi elles cherchent à nous faire du mal, parce qu’elles croient par-là faire du bien à un autre. Quand elles écrivent, elles ont toujours un œil dirigé sur le papier, et l’autre sur un homme quelconque ; et ceci s’applique à toutes les femmes auteurs, à l’exception de la comtesse Hahn- Hahn, qui n’a qu’un seul œil. Nous autres hommes auteurs, nous avons également nos prédilections, nos sympathies préconçues, et nous écrivons pour ou contre une cause, pour ou contre une idée, pour ou contre un parti; mais les femmes écrivent toujours pour ou contre un

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seul homme, ou, pour mieux dire, à cause d’un seul homme. Ce qui les caractérise, c’est un certain cancan,’ qu’elles transportent aussi dans la littérature, et qui m’est p!us insupportable que les plus grossières calomnies des écrivains de mon sexe. Nous autres hommes, nous mentons quelquefois, et nos mensonges sont peu délicats. Les femmes, comme toutes les natures passives, savent rarement inventer ; mais elles ont le talent de défigurer les faits existants d’une manière si perfide, que ces falsifications raffinées sont plus nuisibles que les inventions grossières des hommes. Je crois que feu mon ami Balzac avait véritablement raison, quand il me dit un jour d’un ton -très-aflligé : La femme est un être dangereux.

Oui, les femmes sont dangereuses; je dois pourtant ajouter que les jolies femmes ne sont pas aussi dangereuses que celles dont les qualités reposent plutôt dans leur esprit que dans leur physique. Car ces 'dernières sont moins indolentes, elles vont au-devant de l’amourpropre masculin, et s’attachent un plus grand nombre de ..courtisans par la glu de la flatterie. Je suis loin de vouloir donner à entendre par là que madame de Stacd ait été laide, — nulle, femme n’est laide; — mais je suis en droit d’avancer que, si la belle Hélène de Sparte avait eu sa mine, toute la fameuse guerre de Troie n’aurait pas éclaté, la’fière cité de Priam ne serait pas devenue la proie des flammes, et Homère n’aurait jamais chanté la colère d’Achille, fils de Péléc et de Thétis aux pieds d’argent. <

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Madame de Staël, comme je l’ai dit tout à l’heure, s’était déclarée contre l’empereur, et elle lui faisait la guerre. Mais elle ne se bornait pas à écrire des livres contre lui, elle cherchait encore à le combattre autrement que par les armes littéraires : elle fut pendant quelque temps l’âme de toutes ces intrigues oligarchiques et jésuitiques, qui précédèrent la collision des rois et roitelets d’Europe contre Napoléon. Comme une vraie sorcière elle était accroupie près de la fatale chaudière, dans laquelle tous les empoisonneurs diplomatiques, surtout ses amis Talleyrand, Metternich, Pozzo di Borgo, Castlereagh, etc., cuisaient les maléfices qui devaient faire périr l’empereur. La malheureuse iemme, aveuglée par une haine personnelle, mettait sa plus grande activité à remuer dans cette fatale chaudière, où ne bouillonnait pas seulement la ruine de l’empereur, mais aussi celle du monde entier, le malheur de tout le genre humain. Quand l’empereur succomba, madame de Staël entra triomphante dans Paris, avec son livre de V Allemagne, et accompagnée de quelques cent mille Allemands, qu’elle amenait pour ainsi dire comme une vivante illustration de son livre. Celle illustration vivante, mangeante, buvante, jurante et fumante, avec toutes ses odeurs exotiques, devait naturellement rehausser beaucoup l’authenticité de l’ouvrage, car le public français pouvait à présent se convaincre par ses propres yeux de la fidélité parfaite avec laquelle l’auteur nous avait dépeints, nous autres Allemands, nous et nos vertus

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germaniques. Quel précieqx frontispice ne fut pas ce vieux Blücher, ce pilier des tripots, qui avait toujours les cartes à la main et la pipe à la bouche, et dont la verve ordurière se plaisait à parodier les paroles sublimes des harangues napoléoniennes! Dans un de ses ordres du jour, cet animal se fit fort, pour le cas où l’empereur tomberait vivant entre ses mains, de lui faire donner le fouet ou des coups de bâton. — Aushauen lassen est le mot dont il se servit, et pour l’honneur de mon pays, je dois présumer que notre père Blücher était ivre lorsqu’il publia cet infâme ordre du jour.

Au nombre des figures curieuses qui formèrent l’illustration du livre 'de l’ Allemagne, se trouvait également,

comme il va sans dire, le savantissime Auguste Guillaume de Schlegel, ce chevalier pédant, qui se posait lui aussi en pourfendeur de géants, et qui voulait infliger la férule à Molière et à Racine. Madame de Staël le prônait comme un prototype de force héroïque et de naïveté allemande. Il y avait encore son ami Zacharie Werner, ce modèle de propreté slavo-prussienne, que poursuivirent en riant les beautés décolletées du Palais-Royal.' Paris se réjouissait alors aussi de l’arrivée de Joseph Goerres, de Maurice Arndt et de l’ignoble Jahn, les plus fameux gallophobes d’alors, espèce de bouledogues toute particulière, à laquelle le défunt Boerne avait donné Je nom de mangeurs de Français, élans son livre intitulé Menzel der Franzosenfresser. M. Menzel, pauvre chien oublié depuis, était le plus vorace de ces man-

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geurs de Français, et à l’époque de ses dénonciations contre la jeune Allemagne , il croquait tous les jours au moins une demi-douzaine de Français et finissait ce repas en mangeant un juif pour se faire la bonne bouche.

11 y a longtemps qu’il n’aboie plusj édenté et pelé, il se

traîne maintenant dans le coin obscur de quelque boutique de libraire à Stultgard. Parmi les Allemands qui arrivèrent alors à Paris, se trouvait aussi Frédéric Schlegel, avec sa bien-aimée Dorothée, fille du célèbre Moïse Mendelsohn, cette Hélène de la laideur, que le gros Pàris tudesque venait d’enlever au pauvre docteur Yeitj ce mari trompé se montrait plus indulgent que le roi * Ménélas, dont Homère ne nous rapporte pas qu’il ait payé une pension viagère à son épouse échappée. Je ne dois pas passer soiis silence une autre illustration de ce genre, un ami et disciple de Frédéric Schlegel, qui vint à Paris à la même époque, et qui y est resté jusque aujourd’hui. C’était un baron allemand qui avait la prétention de représenter la science de mon pays. 11 était originaire d’Altona, et il appartenait à une des familles Israélites les plus considérées de cette ville située à quelques pas de Hambourg sur l’Elbe. Sa généalogie, qui remontait jusqu’à Abraham, aïeul de David , roi de Juda et d’Israël, lui donnait bien le droit de se dire gentilhomme > comme il avait renié la synagogue et plus tard déserté la foi protestante pour embrasser le catholicisme, il avait aussi le droit de se nommer gentilhomme catholique. Dans cette qualité, pour soutenir les intérêts

DR l’aLLEMAGNX.

féodaux et cléricaux, il fonda à Paris un journal nommé le Catholique. Son érudition était très-équivoque; mais il était très-ennuyeux, ce qui éblouit toujours les Français. Non-seulement dans son journal, mais aussi dans les salons de quelques douairières dévotes du noble faubourg, le savant gentilhomme parlait sans cesse de Bouddha, et d’un ton sacerdotal et quelque peu synagogical, il prouvait aux Français qu’il y avait eu deux Bouddha , ce que ceux-ci croyaient volontiers; il démontrait que le dogme de la Trinité était déjà dans la trimurtis indienne ; il citait le Ramayanaje Mahabaralha , les Eddas Scandinaves et bien des fossiles antédiluviens non encore découverts; et comme il revenait continuellement à Bouddha et encore à Bouddha, ces frivoles Français finirent par l’appeler le baron Bouddha. C’est sous ce nom que je le retrouvai en i 831 à Paris, et quand je lui entendais débiter avec gravité et componction sa kyrielle savante, il me rappelait un amusant personnage du Vicar of Wakefield de Goldsmidt, cet excellent chevalier d’industrie M. Jenkinson, qui cite sans cesse Manèlho, Sanchunialhon et Bcrose; le sanscrit n’était pas encore inventé alors.

Un baron allemand d'une espèce plus idéale que ce baron Bouddha, fut mon pauvre ami Frédéric de La Motte-Fouqué , qui appartenait également à la collection de madame de Staël , et qui entra alors à Paris sur sa maigre rossinante; c’était un don Quichotte de pied

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en cap; chaque fois qu’on lisait ses ouvrages, on admirait— Cervantes.

Mais parmi les paladins français de madame de Staël

se trouvait maint don Quichotte gaulois qui ne le cédait en rien , pour la folie , à nos chevaliers germaniques ; comme, par exemple, son illustre ami, le vicomte de Chateaubriand, ce fou lugubre qui, à l’époque de la victoire du romantisme littéraire et politique, revenait de son pieux pèlerinage à Jérusalem. Il rapporta à Paris une immense cruche d’eau du Jourdain, et puisque ses compatriotes en France étaient redevenus païens dans le cours de la révolution, il les baptisa de nouveau avec l’eau lustrale de la terre sainte. Arrosés ainsi, les Français redevinrent de vrais chrétiens; ils renoncèrent à Satan et à ses pompes, et ils reçurent dans l’empire du ciel des compensations pour les conquêtes qu’ils perdirent sur terre, par exemple les provinces rhénanes, et à cette occasion je devins Prussien.

Je ne sais si l’on a raison de soutenir que madame de Staël, pendant les Cent-Jours, a fait l’offre à l’empereur de lui prêter le concours de sa plume, à la condition qu’il lui paierait deux millions pour lesquels la France serait restée débitrice envers son père. L’empereur qui connaissait bien les Français, et qui pour cette raison était toujours plus économe de leur argent que de leur sang, n’entra pas dans ce marché, et la fille des Alpes ne démentit pas le dicton: Point d’argent, point de

Suisses. D’ailleurs l’assistance de ce grand talent aurait alors été peu utile à l’empereur, car bientôt après arriva la bataille de Waterloo.

J’ai mentionné tout à l’heure à quelle triste occasion je suis devenu Prussien. Je naquis dans la dernière année du siècle passé , à Dusseldorf, capitale du duché de Berg qui appartenait alors aux princes-électeurs du Palatinat. Lorsque le Palatinat échut à la maison de Bavière , et que le prince bavarois Maximilien-Joseph fut élevé par l’empereur Napoléon à la dignité de roi de Bavière, les États de ce dernier furent agrandis par une partie du Tyroî et d’autres pays adjacents. En échange, le roi de Bavière renonça au duché de Berg, en faveur de Joachim Murat, beau-frère de l’empereur, et Napoléon nomma celui-ci grand-duc de Berg, en ajoutant au duché plusieurs provinces limitrophes. Dans ces tempslà l'avancement était très-rapide, et bientôt après l’empereur nomma son beau-frère Murat roi de Naples; celui-ci céda alors la souveraineté du grand-duché de Berg au prince Napoléon-Louis, neveu de l'empereur et fils aîné du roi de Hollande et de la belle reine Hortense. Ce prince n’ayant jamais abdiqué, et sa principauté, qui fut occupée par les Prussiens, étant échue de droit, après sa mort, au fils cadet du roi de Hollande, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, ce dernier, qui est à présent aussi empereur des Français, se trouve être mon légitime souverain.

A un autre endroit je raconterai d’une manière plus

circonstanciée que je ne pourrais le faire ici, comment, après la révolution de Juillet, je rompis mon ban et allai m’établir à Paris, où je vis depuis, tranquille et content, en Prussien libéré. Ce que j’ai fait et souffert pendant la Restauration , je le dirai aussi dans une publication qui paraîtra à une époque où les intentions désintéressées de pareilles communications ne pourront plus faire l’objet d’un doute ou d’une mauvaise interprétation. J’avais beaucoup fait et beaucoup souffert, et lorsque le soleil de juilfet se leva sur la France, j’étais devenu à la longue très-fatigué, et j’avais grand besoin de quelque délassement. L’air natal aussi devint de joùr en jour plus malsain pour moi , et je dus songer sérieusement à un changement de climat. J’avais des visions : je regardais les nuages qui m’effrayaient en me faisant dans leur cours aérien toutes sortes de grimaces. Il me semblait parfois que le soleil était une cocarde prussienne ; la nuit je révais d’un affreux vautour noir qui déchirait ma poitrine et dévorait mon foie; j'étais très-triste. Ma mélancolie s’accrut encore par mes entretiens avec une nouvelle connaissance que je fis alors; c’était un vieux conseiller de justice de Berlin qui avait vécu longtemps, en qualité de prisonnier d’Élat, dans la forteresse de Spandau, et qui me racontait combien c’était désagréable de porter des fers en hiver. Je trouvai en effet très-peu charitable qu’on ne chauffât pas un peu les fers de ces pauvres gens. Quand on chauffe nos chaînes elles ne causent pas un frisson si désagréable ; -aussi ai-je vu

dans d’autres pays que même les natures les plus friteuses supportaient au mieux les fers quand on avait eu soin préalablement de les chauffer un peu. Il ne serait même pas mal de les parfumer encore avec de l’essence de rose ou de laurier. Je demandai à mon conseiller de justice s’il avait souvent eu à manger des huîtres it Spandau? 11 me dit que non, attendu que Spandau était trop éloigné de la mer. Le ci-devant pensionnaire de Spandau se plaignait même de ce qu’il n’y avait pas toujours de la viande ; seulement, disait-il , une mouche tombait quelquefois dans notre soupe , et on nous disait que c’était de la volaille. En même temps je fis la connaissance d’un Français, commis voyageur en vins, qui ne sut pas assez me répéter combien on s’amusait maintenant h Paris; il me racontait qu’on y vivait comme au pays de Cocagne, qu’on y chantait du malin au soir la Marseillaise et « En avant, marchons!» et « Lafayette aux cheveux blancs ! » et que sur tous les coins de rue on voyait écrit en grandes lettres: Liberté, égalité, fraternité ! Il exaltait aussi le champagne de sa maison , dont il me donna un grand nombre de cartes d’adresse, et il me pourvut aussi de lettres de recommandation pour les meilleurs restaurants de Paris, en cas que je voulusse visiter la capitale de l’univers pour nie procurer une distraction. Comme j’avais réellement besoin de m’égayer un peu, et .que Spandau est trop éloigné de la mçr pour y manger des huîtres , qu’en outre les chaînes prussiennes sont très-froides en hiver, et que je ne vou-

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lais pas goûter de la volaille de S. M. le roi de Prusse, je me décidai à faire un voyage à Paris , dans la patrie du champagne et de la Marseillaise, afin d’y boire ce premier et d’entendre chanter cette dernière avec : « En avant, marchons!» et « Lafayette aux cheveux blancs ! »

Le iet mai 1831 je passai le Rhin. Je ne vis pas le vieux dieu , le père Rhènus , et je me bornai à lui jeter ma carte de visite dans le fleuve. D’après ce qu’on me dit, il était assis au fond de l’eau, occupé à étudier de nouveau la grammaire française de Meidinger ; pendant la domination prussienne il n’avait guère fait de progrès en français , et il voulait un peu rafraîchir ses connaissances en cette langue pour ne pas être pris au dépourvu en certains cas. Je crus l’entendre conjuguer dans les flots : j’aime, tu aimes, il aime, nous aimons. — Mais qu’est-ce qu’il aime? A coup sûr, pas les Prussiens. Je n’aperçus que de loin la cathédrale de Strasbourg ; elle hochait la tête , comme le vieux et fidèle chevalier Eckart , quand il voit un jeune freluquet se rendre c^ans la montagne de Vénus.

A Saint-Denis je m'éveillai d’un doux somme matinal, et j’entendis pour la première fois le cri des conducteurs de coucou : Paris ! Paris ! accompagné du son des clochettes d’un marchand de coco. Dans cette bourgade l’on respire déjà l’air de la capitale qu’on voit poindre à l’horizon. Lorsque je descendis de voiture, un vieillard sec et râpé s’empara de moi, et voulut m’engager à

de i/allemagne.

visiter les tombeaux des rois ; mais je n’étais pas venu en France pour voir des rois morts, et je me bornai à me faire raconter par mon vieux drôle de cicorone la légende du glorieux saint Denis que le méchant roi des païens avait fait décapiter, ce qui ne l’empêcha pas de courir, avec sa tête dans sa main , de Paris à Saint-Denis, pour s’y faire enterrer et donner son nom à cet endroit, a Si l’on réfléchit à la distance , dit mon narrateur, il faut s’étonner du miracle que quelqu’un ait pu aller si loin à pied sans tête; — mais, ajouta-t-il avec un singulier sourire, dans des cas pareils il n’y a que le premier pas qui coûte. » Ce vieux bon mot valait bien les deux francs que je lui donnai pour l’amour de Voltaire dont je rencontrai déjà ici le ricanement. En vingt minutes je fus à Paris, et j’y entrai par la porte monumentale du boulevard Saint-Denis, arc de triomphe, érigé primitivement en l’honneur dq, Louis XIV, mais qui dut servir ce jour— 4 là à glorifier la joyeuse entrée d’un poète allemand dans Paris. Je fus vraiment surpris de la foule de gens parés qui se pressaient dans les rues , tous habillés avec tant de goût qu’ils ressemblaient aux figures d’un journal de modes. Ce qui m’imposait encore plus, c’est que tout le monde parlait français, cette langue qui est chez nous la marque distinctive des gens de qualité; ici le peuple entier est donc d’aussi bonne compagnie que chez nous la noblesse. L'urbanité et la bienveillance se lisaient sur tous les visages. Que ces hommes étaient polis, que ces jolies femmes étaient souriantes ! Si quelqu’un me

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bousculait par inadvertance sans me demander pardon aussitôt, je pouvais parier que c’était un de mes compatriotes; et si quelque belle montrait une mine rechignée et aigrelette, j’étais sûr qu’elle avait bu du vinaigre ou. qu’elle savait lire Klopstôck en original. Je trouvais tout on ne peut plus amusant. Le ciel était si bleu , l’air si doux, si généreux! et avec cela brillaient encore par ci par là les feux du soleil du juillet. Les joues de la magnifique et voluptueuse Lutèce étaient encore rouges des baisers de flamme de ce soleil , et sur la poitrine de marbre de la belle cité le bouquet de fiancée n’était pas encore tout à fait flétri. Il est vrai que çà et là, sur les coins de rue, la devise nuptiale : Liberté, égalité, fraternité était déjà effacée. Les jours de noces passent si vite !

Je me hâtai de visiter les restaurants auxquels j’étais recommandé; ces messieurs m’assurèïent que môme sans lettres de recommandation ils m’auraient fait bon accueil, et qu’on me recevrait bien partout, à cause de ma mine honnête et distinguée. Jamais gargotier allemand ne m’avait dit pareille chose , tout en pensant peut-être dé même; un tel rustre s’imagine devoir se taire sur les choses agréables , et en revanche il se croit obligé de nous dire en face tout ce qui est déplaisant, afin de montrer sa franchise allemande. Dans les mœurs des Français, autant que dans leur langue, abonde cette flatterie délicieuse qui leur coûte si peu et qu’on savoure pourtant avec tant de plaisir. Dieu nous a donné la

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langue pour que nous puissions dire des choses charmantes à nos amis et de dures vérités à nos ennemis. J’avais d’abord assez de difficulté pour m’exprimer en langue française ; mais après une demi-heure d’entretien avec une petite bouquetière au passage des Panoramas, mon français, qui s’était un peu rouillé depuis la bataille de Waterloo, redevint coulant, je retrouvai peu à peu les conjugaisons des verbes les plus galants, et j’expliquai assez intelligiblement à la petite bouquetière le système de Linné qui fait classer les fleurs selon leurs étamines; la petite suivait une autre méthode, et comme elle me le disait, elle rangeait les fleurs en deux classes, celles qui sentent bon et celles qui puent. Je crois qu’elle observait la même classification chez les hommes, et c’est toujours plus raisonnable que de les ranger selon les étamines, comme, Linné. Elle fut étonnée que, malgré ma jeunesse, je fusse si savant, et elle célébra et trompeta ma grande érudition dans tout le passage des Panoramas. Je humais avec délices l’encens de ces compliments aussi odoriférants que les fleurs de la petite flatteuse; je me sentais de plus en plus ravi de Paris et des Parisiens.

Je me promenais au milieu des enchantements les plus surprenants, et maint pigeon rôti vint voler dans ma bouche béante. Que de choses divertissantes ne vis-je pas ici dès mon arrivée ! je vis toutes les sommités du plaisir public et toutes les caricatures notables de la capitale. Les Français sérieux et graves étaient les plus

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amusants. Je vis Arnal, Bouffé, Déjazet, Debureau, mademoiselle Georges , la marmite colossale au palais des Invalides, l’exposition des morts à la Morgue et l’Académie Française. Celle-ci, c’est-à-dire l’Académie, est une crèche pour de vieux littérateurs retombés en enfance, établissement vraiment philanthropique, et dont l’idée se trouve aussi chez les Hindous qui fondent des hôpitaux pour des singes âgés et décrépits ; la toiture de l’édifice qui abrite les vénérables têtes des membres de l’établissement, — je parle de l’Académie Française et non pas d’un hospice indieq , — est une vaste coupole qui ressemble à une énorme perruque de marbre. Je ne pus regarder cette pauvre vieille perruque sans penser aux épigrammes de tant d’hommes d’esprit qui se sont fait des gorges chaudes aux dépens de cette Académie qui n’a pour cela discontinué de vivre. On dit à tort que le ridicule tue en France. Il va sans dire que je visitai aussi la nécropole du Luxembourg où se trouvait une collection complète de toutes les momies du parjure , si bien embaumées qu’on voyait encore sur leurs figures les faux serments qu’elles ont prêtés à toutes les dynasties des Pharaons de France. Au Jardin des Plantes, je vis le palais des véritables singes, le bouc aux trois pattes et la girafe qui m’amusèrent tout particulièrement. Je m’abstins de voir le grand Opéra, parce que j’étais venu à Paris pour m’amuser. Je visitai la Bibliothèque royale, et j'y pus voir le conservateur des médailles qui venaient d’être volées; j’y remarquai en-

c.ore, relégué dans un corridor désert, le zodiaque de Dendérah qui avait fait autrefois tant de bruit. Le même ' jour je vis aussi madame Récamier, la beauté la plus célèbre du temps des Mérovingiens, ainsi que M. Ballanche, que celte ultra-vestale traînait partout à sa suite comme pièce justificative de sa vertu : le bon et excellent Ballanche que tout le monde loue et que personne ne lit , était venu au monde avec un visage où manquait la joue droite , et plus tard il perdit la joue gauche par une amputation. A mon grand regret je ne vis pas M. de Chateaubriand, qui m’aurait certainement

amusé. Je ne vis pas non plus M. Villemain; sa femme

de ménage me dit qu’il n’était pas visible , parce que c’était un jeudi , le jour où il se lave. En descendant l’escalier, je vis en bas un écriteau avec l’inscription : « Parlez au concierge,» et je m’empressai d’adresser quelques paroles obligeantes à ce brave homme ; je lui fis mon compliment sur la propreté de son illustre locataire qui se lave tous les jeudis. «Voyez-vous, lui dis-je, la propreté est une chose très-rare chez les savants, et , par exemple, le célèbre Casaubonus ne se lavait qu’une fois par an, le mardi gras, peut-être pour se déguiser.» Le Pipelet me fit une profonde révérence, et d’une voix soupirante il me répondit: «Vous êtes très-honnête, monsieur, je dois vous détromper. L’illustre individu que je m’honore de compter parmi mes locataires ne fait pas une trop grande consommation d’eau de Seine, il n’enrichit pas les Auvergnats, et, sous le rapport de la

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propreté , il est un peu Casaubonus. » A ces mots il s.e mit h rire, et moi je m’en allai en riant également sans savoir pourquoi. Pour me donner des allures françaises ‘ je me dandinais et je fredonnais l’air: o Où allez-vous, monsieur l’abbé? vous allez vous casser le nez,» lorsque sur mon chemin je vis surgir un grand édifice que l’on me dit être le Panthéon. Il y avait là également une inscription, mais en marbre, et au lieu d’un « Parlez au portier, » on y lisait: « Aux grands hommes la patrie reconnaissante.» En entrant je ne vis qu’un énorme édifice plein de vide, une espèce de ballon en pierre, dans le milieu duquel se promenait tout seul un long et sec Anglais, ayant son Guide de Paris dans la bouche et les pouces de ses mains accrochés aux échancrures de son gilet. Je m’approchai de lui très-poliment.et lui dis: a A very fine exhibition t » j’ajoutai même « very fine indeed ! » car j’espérais qu'en me répondant il laisse- * rait son Guide tomber de sa bouche , comme dans la fable le corbeau laissa tomber de son bec le fromage. Mais le Guide dont je voulais m’emparer pour y chercher quelques renseignements ne tomba pas ; le corbeau anglais tint ses dents serrées , et , sans faire la moindre attention à moi, il sortit. J’en fis de même, le suivant de près jusqu’au portique. Là, devant le péristyle, je remarquai la fijfure joufflue d’une grosse commère, d’une femme aux grandes mamelles, comme on représentait alors la déesse de la liberté. C’était probablement la portière du Panthéon. Il me sembla que la vue du fils

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d’Albion l’avait mise en très-bonne humeur. En me faisant un signe d’inlelligence, avec ses .petits yeux qui pétillaient dans sa grosse face comme des vers luisants, elle se gaussa du pauvre Anglais, et j’entendis pour la première fois ce gros rire gaulois qu’on ne connaît pas chez nous, et qui est très-bonasse et très-moqueur à la fois, comme le vin généreux de France ou un chapitre de Rabelais. Rien n’est plus contagieux qu’une pareille hilarité , et moi-môme je me mis à rire de bon cœur, comme je n’avais jamais ri dans mon pays. Pour entamer une conversation avec cette gaillarde et amusante personne, il me vint l’idée de lui demander où étaient les grands hommes dont parlait l’inscription de cet hôtel de la reconnaissance nationale. A cette question la bonne rieuse éclata d’un rire encore plus étourdissant, les larmes lui vinrent aux yeux, elle dut se tenir le ventre pour ne pas étouffer, et prenant haleine à chaque mot, elle répondit : a Ah ! vous venez ici dans un mauvais moment. A l’heûre qu’il est les grands hommes sont très-rares chez nous : ils n’ont pas donné à la dernière récolte; mais nous espérons que la prochaine sera bien meilleure ; nos .grands hommes en herbe poussent d'une manière prodigieuse et promettent beaucoup. Si vous voulez voir ces grands hommes futurs, qui sont encore infiniment petits dans ce moment , vous n’avez qu’à vous rendre à un établissement situé tout près d’ici, sur le boulevard Mont-Parnasse, et qu’on nomme la Grande-Chaumière. Là est la pépinière dansante do ces ,

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petits grands hommes, de ces marmousets de la gloire qui seront un jour l’orgueil de la France et la joie du genre humain ; vous tombez bien, car c’est aujourd’hui un jeudi... » La folle rieuse n’en pouvait plus, et lorsque je pris congé d’elle pour m’acheminer vers l’endroit indiqué, j’entendis encore longtemps l’écho de sa gaieté.

En quelques minutes j’arrivai à ce Panthéon provisoire des futurs grands hommes de France , qu’on appelle la Grande-Chaumière. C’est un nom auquel la pensée républicaine attache probablement une signification occulte, car le chaume est l'emblème de la vie frugale et laborieuse , et il devient le symbole de ces prolétaires qui démoliront les superbes palais de l’orgueil et du vice aristocratiques, pour élever à leur place le foyer des bonnes mœurs et de la vertu, la Grande-Chaumière du peuple. J’entrai dans le sanctuaire de l’établissement qui porte le nom symbolique, et je ne regrette guère les dix sous payés à l’enfrée. J’y vis en effet les grands hommes futurs de la France , ces petits grands hommes dont le front reflétait déjà l’aurore de leur gloire, je vis ces héros de l’avenir dont la vie et les hauts faits plus ou moins mirobolants seront décrits par un Plutarque qui est encore à naître , ou qui suce dans ce moment à la mamelle de sa mère, s’il n’est par hasard nourri au biberon. Tous ces personnages appartenaient à la cause républicaine, et portaient le costume d’une forte conviction, c’est-à-dire un énorme feutre et un gilet à la Robes-

pierre avec des revers d’une largeur démesurée et aussi blanc que la conscience de l’incorruptible ! Chacun y était avec sa chacune , et les jeunes Jacobins dansaient avec leurs jeunes Jacobines. Il y avait des Catons en droit et des Brutus en médecine; il y avait des Sempronia exerçant la couture et des Portia giletières ou culottières, enfin la fine Heur du quartier des écoles. Ces griseltes citoyennes étaient très-jolies et aussi vertueuses que permet de l’être le climat du pays latin ; toutes sans exception étaient des républicaines enragées : on dit qu’elles changent souvent leurs amants, mais jamais leurs opinions. J’étais bien tombé, car ce jour-là le pèifëLa Hire, le directeur de l’établissement , pour ainsi dire le garde champêtre de cette grande Chaumière, était b co-

lère, comme on disait au temps du père Duchêne. Cet individu d’une force athlétique , et rageur par nature , m’amusa beaucoup par la brutalité naïve avec laquelle il surveillait la décence de son public. Une pauvre petite, \

dont le fichu s’était un peu dérangé dans la ferveur d’une • contredanse, se sauva toute tremblante , à son seul regard menaçant. Il chassa honteusement une autre petite citoyenne, qu’il trouvait également trop décolletée. Ce monstre ignorait qu’à Sparte les jeunes filles dansaient nues avec les jeunes gars lacédémoniens, sans que jamais la chasteté ait couru grand risque dans la ville de Lycurgue. C’est que la pudeur d’une femme est un rempart pour sa vertu, plus sûr que toutes les robes du monde, quelque peu échancrées qu’elles soient au-dessus

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