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de la gorge. Le père La Hire est la terreur en personne pour les danseurs qui outre-passent les bornes d’un cancan honnête. Il empoigna doux néo- Robespierre par leurs collets, et tenant avec ses longues mains chacun d’eux suspendu au-dessus du sol, comme jadis Hercule fit avec Antée, il les porta ainsi jusqu’au delà de la porte ; il jeta après eux un petit Saint-Just , qui avait marronne à la vue de cet acte de tyrannie. Celui-ci se releva, décrotta sa redingote, redressa sa haute cravate, et protesta contre cette violation des droits de l’homme, en nommant le père La Hire un Polignac. L’orchestre jouait dans ce moment la Marseillaise.
Je dus à cet incident la connaissance d’une jeune personne qui se trouvait à côté de moi, et que je protégeais contre la foule curieuse. Elle était très-mignonne, sa bouche était en cœur, ses yeux noirs étaient presque trop grands , et il y avait quelque chose de mutin dans la coupe de son nez retroussé , dont les narines finement ciselées se gonflaient de plaisir à chaque fanfare de la musique. On l’appelait mademoiselle Joséphine, ou Joséphine et même Fifine tout court. Lorsqu’elle apprit que j’étais Allemand, elle fut très-contente, et me pria de lui faire cadeau d’une peau d’ours , car depuis des années , disait-elle , elle désirait posséder une peau d’ours pour en faire une descente de lit; que c’était son rêve ! Elle me croyait plus septeulrional que je ne l’étais , et probablement ces dames s’imaginent que dans mon pays on u’u qu’à étendre la main pour saisir un ours au collet et
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faire bonne prise de sa peau. Elle était si insouciante , son sourire était si caressant, son petit parler était si doux, son gazouillement résonnait si délicieusement dans mon cœur, que j’aurais très-volontiers, quelque bon patriote que je sois, sacrifié les peaux de tous les ours d’Allemagne pour plaire à cette enchanteresse française. Je notai tout de suite sa demande sur mon carnet , et en prenant son adresse je lui promis qu’elle me verrait bientôt arriver chez elle avec ma peau d’ours allemande. En attendant je la priai de me faire l’honneur d’accepter de moi un fruit plus méridional, c’est-à-dire une orange. Elle accepta sans cérémonie, en disant qu’après les pieds de cochon à la sainte Ménéhould, ce qu’elle aimait le plus, c’étaient les oranges. «Mais pour ceux-là, les pieds de cochon, ajouta-t-elle, je les adore, je les idolâtre, et pour ce plat je ferais des bassesses. » Pendant que mademoiselle Joséphine mangeait et savourait son orange, ou pour employer sa propre locution, pendant qu’elle s’identifiait avec elle , je tâchai de l’entretenir d’une manière aussi agréable qu’instructive. A propos des peaux d’ours je lui parlai zmologie, j’abordai même la question la plus scabreuse de l’anatomie comparée, la question de la queue, à savoir si l’homme primitif a été doué d’une queue comme les singes, et si la race humaine a plus tard perdu cet ornement antédiluvien par quelque maladie plus ou moins honorable? mademoiselle Joséphine fut émerveillée de ma grande érudition, et à plusieurs reprises elle me dit: «Monsieur, vous.irez loin!» Je ne
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doute pas qu’elle ne m’ait donné un bon coup d’épaule , en faisant la propagande de ines talents dans tout le faubourg Saint-Jacques et les rues adjacentes. C’est par les femmes que les réputations se font à Paris.
Quelque grande que soit ma gratitude envers elle , je suis pourtant forcé d’avouer avec franchise que dans mon entretien avec mademoiselle Joséphine je m’aperçus que la pauvre fille était très-ignorante, et qu’elle ne connaissait même pas les notions ethnographiques les plus élémentaires. Elle ignorait, par exemple, que la ville de Hambourg est une république comme autrefois Athènes, et qu’elle est située près d’Altona, où se trouve le tombeau de Klopstock. Elle ne savait guère non plus quelle différence il y a entre les Prussiens et les Russes, entre la schlague et le knout. Elle s’imaginait que l’astronomie était une invention de M. Arago, et quand jje lui appris que la terre , le globe que nous habitons , tourne continuellement autour du soleil, elle s’écria: «Quelle horreur ! la seule idée d’un tel tournoiement me donne le vertige ! » Son corps grêle et délicat frémit comme un tremble , et elle reprit : « Qui vous a -donc dit que la terre tourne autour du soleil?» Quand je répondis que e’était un Polonais nommé Kopernic , elle haussa les épaules et s’écria: « Un Polonais? alors je n’en croisv pas un mot. Il faut toujours se méfier de ce que disent les Polonais; ils n’ont pas inventé la vérité. Vous autres Allemands, avec votre profond savoir, vous êtes trop crédules. Est-ce que chez vous les femmes aussi croient
à ces billevesées d’un tournoiement de la terre qui font en même temps tourner le cœur? alors elles sont probablement moins nerveuses que nous. Françaises, et elles peuvent aussi , pour cette raison , supporter des études plus fortes; on m’a dit que les Allemandes sont mille fois plus instruites que nous, et qu’elles savent par cœur toutes les momies d’Égypte. En vérité, nous autres jeunes personnes en France sommes mal éduquées, nous n’apprenons rien du tout, et moi qui vous parle, voyez-vous, je n’ai reçu aucune instruction : tout ce que je sais de l’histoire naturelle je l’ai appris de moimême. »
En flatteur galant je taxai d’exagération ces aveux . d’ignorance nationale, et j’allai même jusqu'à rabaisser un peu outre mesure l’instruction des demoiselles allemandes. Je soutins qu’elle n’était pas aussi parfaite qu’on se le figure à l’étranger, qu’elle était même trèsdéfectueuse, et que, par exemple, j’avais vu dans ma patrie des jeunes filles soi-disant bien élevées qui ne savaient pas chanter les chansons grivoises de Béranger! « C’est impossible! » s’écria mademoiselle Joséphine.
Je me souviens aujourd’hui, à-propos de cette excellente personne, des paroles de "Méphistophélès qui, en faisant boire à Faust de la coupe enchantée, lui dit-:
« Avec ce breuvage dans le ventre, tu prendras chaqlte cotillon pour une Hélène. » La nouveauté du genre est le philtre qui opère le même charme sur tout Allemand
il. 16
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nouveau débarqué à Paris. Il raffole du minois de la première grisette venue, comme il est ravi de la cuisine du plus mauvais gargotier du Palais-Royal où l’on dîne à 2 francs par tête. Mais ce sont pour lui de nouveaux mets avec des sauces étrangères. Plus tard on a des nausées en se rappelant d’avoir avalé cette ratatouille équivoque et ultra-épicée; car nous avons dîné depuis dans des restaurants de bonne compagnie , avec des daines de bonne compagnie , et nous y avons appris à apprécier ces plats à la fois piquants et simples qui sont cuits à point, arrangés avec art, parfois un peu faisandés, mais toujours d’un goût exquis.
Le soir du même jour que j’avais visité la Grande- Chaumière, où je vis les grands hommes de France encore dans l’état embryonique, un de mes compatriotes qui était déjà répandu dans le monde, m’introduisît dans un local qui avait quelque analogie avec celui dont je viens de parler. Le sexe féminin y était en majorité. C’est là que je fis la connaissance d’un grand homme qui alors était arrivé à l’apogée de sa grandeur. Depuis, sa célébrité a baissé, mais en France rien n’est stable, et les grands hommes s’éclipsent bien vite ; ils arrivent pour disparaître. Le grand homme dont je parle était le fameux Chicard , corroyeur - chorégraphe , d’une carrure fortement sculptée, et dont la face rubiconde contrastait à merveille avec sa cravate d’une blancheur éblouissante ; dans sa grave componction il ressemblait à un adjoint de mairie qui s’apprête à cou-
DE l’aLLRMACNK.
ronner line rosière. J'admirai beaucoup sa danse , et lorsque j’eus l’honneur de lui présenter mes hommages, je lui fis remarquer que sa manière de danser ressemblait au plus haut degré à l’antique danse appelée le Sélénos, danse qu’on exécutait aux fêtes Dionysiades de la Grèce, et qui avait reçu son nom de Sélène, le digne nourricier de Bacchus. M. Chicard me fit de grands compliments sur mon érudition , et me présenta à quelques dames de sa connaissance qui, à leur tour, ne manquèrent pas de me dire des choses agréables et de prôner en tous lieux mon profond savoir, de sorte que ma réputation se répandit bientôt dans tout Paris, et que des directeurs de journaux vinrent me trouver pour obtenir ma collaboration.
Parmi ceux-ci, se trouvait aussi M. Victor Bohain, et je me souviens avec un véritable plaisir de cette figure joviale et spirituelle, qui, par d’aimables incitations, contribua beaucoup à dérider le front du rêveur aile—
. mand. Il venait de fonder l'Europe littéraire , et en sa qualité de directeur en chef, il vint me trouver pour m’inviter à écrire pour son journal quelques articles sur l’Allemagne, dans le genre du livre de madame de Staël, comme il disait. Je lui promis de fournir ces articles, mais je lui fis observer expressément que je les écrirais . dans un genre tout à fait ditferent de celui qu’il me désignait. a Cela m’est égal, répondit-il en riant, j’admets « comme Voltaire tous les genres, excepté le genre en-
« nuyeux. » Par précaution, afin que le pauvre littéra-
ŒUVRES PE HENRI HEINE
teur allemand ne fût pas exposé à tomber dans le genre ennuyeux, l'ami Bohain m’invitait souvent à dîner et arrosait mon esprit de vin de Champagne. Personne ne savait mieux que lui ordonner un dîner où l’on ne goûtait pas seulement les merveilles de l’grt culinaire, mais aussi la conversation la plus délicieuse ; personne ne savait mieux que lui faire les honneurs d’une maison, personne ne savait mieux représenter que Victor Bohain — aussi est-ce indubitablement à juste titre qu’il a compté aux actionnaires de son Europe littéraire à peu près 100,000 francs de frais de représentation. Sa femme était très-jolie, et elle possédait une gentille levrette, qu’on appelait Ji-Ji, en l’honneur de son précédent maître, le spirituel critique du Journal des Débats. Ce qui contribuait parfois à donner à notre excellent hôte l’air le plus enjoué qu’on puisse s’imaginer, c’était sa jambe de bois ; et quand il versait le champagne à ses convives, il clochait autour de la table, d’une façon si charmante qu’il rappelait Vulcain au banquet de l’Olympe, lorsque le fils boiteux de Junon usurpait les fonctions d’Hébé et produisait cette grande hilarité des Dieux, dont le fou rire était inextinguible, comme le dit Homère. Qu’est-il devenu, l’ingénieux Bohain? Il y a longtemps que je n*ai pas eu de ses nouvelles. Je le vis pour la dernière fois, il y a uia ans, dans l'hôtel de la Couronne à Granville. Il s’était établi alors à Londres, pour étudier la dette nationale anglaise, dont il admirait les proportions colossales; peut-être aussi oubliait-il
dans cette occupation les ennuis de petites dettes privées. C’est d’Angleterre que pour humer l’air français il était venu passer un jour dans ce petit port de la Basse- Normandie , nommé Granville. Je l’y trouvai attablé à côté d’une bouteille de champagne et d’un bon bourgeois au gros ventre, au front déprimé et à la bouche béante, à qui il expliquait le projet d’une affaire dans laquelle on pouvait compter sur un million de bénéfice, comme le prouvaient les chiffres les plus positifs. Victor Bohain avait toujours un grand talent pour les spéculations, non pas métaphysiques mais industrielles, et quand il imaginait une affaire, il y avait toujours à gagner un million, jamais moins d’un million. Ses amis l’appelaient pour cette raison Messer Millione, comme fut nommé autrefois Marco Paulo à Venise, lorsque après son retour de l’Orient il racontait, sous les arcades de Saint-Marc, à ses compatriotes ébahis, combien de cent millions et encore de cent millions d’habitants il avait rencontrés dans les pays lointains où il avait voyagé, en Chine, dans la Mongolie, dans l’Inde, etc., etc. La géographie la plus moderne a réhabilité la mémoire de l’illustre Vénitien qu’on avait regardé pendant longtemps comme un charlatan; et nous pouvons soutenir également au sujet de notre Messer Millione de Paris, que ses projets industriels étaient toujours conçus et combinés d’une manière ingénieuse, et que ce n’est que par d’incalculables vicissitudes du hasard qu’ils ont parfois mal réussi; plus d’un de ces projets a rapporté des bénéfices consi-
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dérables, après être tombé entre les mains d’hommes d’affaires d’une capacité moins grandiose, mais qui avaient l’avantage de ne pas savoir aussi bien faire les honneurs d’une entreprise, ni représenter aussi magnifiquement que Victor Bohain. L’ Europe littéraire aussi était une conception parfaite, le succès en semblait assuré, et je n’en ai jamais pu comprendre la chute. Encore la veille même du jour où commença la stagnation, Victor Bohain donna dans les salles de rédaction de son journal un bal splendide, où il dansa avec ses trois cents actionnaires, aussi courageusement que jadis, à la veille dujour de la bataille des Thermopyles, Léonidas dansa avec ses trois cents Spartiates. Toutes les fois que je vois dans la galerie du Louvre le tableau de David, qui représente cette scène héroïque, je songe à la dernière danse de Victor Bohain; il se tenait sur une jambe, absolument de même que le roi de Lacédémone sur la toile classique de David. — * Voyageur ! quand tu descends à Paris la Chaussée d'Antin pour prendre les boulevards, et qu’à la fin tu arrives près d’un défilé boueux, appelé la rue Basse-du-Rempart, sache que tu te trouves ici auprès des Thermopyles de FEurope littéraire, où Victor Bohain tomba héroïquement avec ses trois cents actionnaires !
Les articles que j’eus à écrire pour ce journal éphémère, et que j’y fis imprimer, me donnèrent l’idée de parler plus amplement sur l’Allemagne, et j’accueillis avec plaisir la demande que me fit le directeur de la
Î>E .l'allemagne.
Revue des Deux Mondes , d’écrire pour sa revue une série d’articles sur le développement intellectuel de mon pays. Ce directeur n’était rien moins qu’un joyeux compagnon comme Messer Millione, il péchait plutôt par un excès de sérieux. Depuis, par un labeur consciencieux et honnête, il a réussi à faire de son journal une véritable revue des deux mondes, c’est-à-dire une revue répandue dans tous les pays civilisés, où elle représente le génie et la grandeur delà littérature française. C’est donc dans cette revue que je publiai mes nouvelles élucubrations sur l’histoire intellectuelle et sociale de ma patrie; mademoiselle Joséphine avait bien raison de prédire que j’irais loin. Le grand retentissement qu’eurent ces travaux me donna le courage de les rassembler, de les compléter, et c’est ainsi, cher lecteur, que se forma le livre de t Allemagne que tu tiens dans tes mains.
J’ai voulu révéler ici non-seulement le but de ce livre, sa tendance et ses intentions polémiques, mais aussi de quelle manière il prit naissance, j’ai voulu donner toute sa genèse, afin que le lecteur pût apprécier le degré de foi et de confiance qu’il peut accorder à mes jugements. Je n’ai pas écrit dans le genre de madame de Staël, et bien que je me sois efforcé d’être aussi peu ennuyeux que possible , j’ai cependant renoncé d’avance à tous ces effets de style et de phrase , qu’on rencontre chez madame de Staël, cet écrivain le plus grand de France pendant l’empire. Oui, l’auteur de Corinne surpasse, à mon sens, tous ses contemporains français, et je ne puis
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assez admirer le brillant feu d’ artifice de sa diction; mais ces fusées spirituelles laissent malheureusement derrière elles une obscurité très-nauséabonde. Nous sommes aussi forcé d’avouer que son génie, loin d’être sans sexe, comme il- aurait dû l’être selon sa propre définition, est essentiellement féminin. Hélas ! son génie est femme, il en possède toutes les infirmités et tous les caprices, et je ne saurais assez répéter que c’était bien mon devoir de contredire le magnifique commérage du génie cotillon de madame de Staël. C’était d’autant plus nécessaire, que les objets tràités par elle dans le livre de l'Allemagne étaient inconnus aux Français et possédaient pour eux le charme dangereux de la nouveauté, comme par exemple tout ce qui a rapport à la philosophie alle- > mande et à notre école romantique. Je crois avoir donné dans mon livre, sur ces deux sujets, les éclaircissements les plus sincères, et le temps a confirmé ce qui, à l’époque où je l’avançais, paraissait inouï et impossible.
Oui, pour ce qui regarde la philosophie allemande,, j’avais divulgué sans retenue le secret de l’école; enveloppé dans des formules scolastiques, il n’était connu qu’aux initiés de première classe. Mes révélations excitèrent en France le plus grand étonnement, et je me rappelle que d’éminents penseurs de ce pays m’ont avoué avec naïveté qu’ils avaient toujours pris la philosophie allemande pour un certain brouillard mystique, dans lequel la divinité était cachée comme dans un sanctuaire de nuages, et que les philosophes allemands leur
Diqitized l:,C.pogle
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avaient toujours paru être des visionnaires extasiés, qui ne respiraient que la piété et la crainte de Dieu. Ce n’est pas de ma faute s’il n’en a jamais été ainsi, mais que la philosophie allemande est justement le contraire de ce qu’on avait l’habitude de nommer jusqu’à présent piété et crainte de Dieu. Le plus conséquent de ces enfants terribles de la philosophie, notre moderne Porphyrius qui porte réellement le nom de Fleuve-tle-feu (Feuerbach), proclama, de concert avec ses amis, le plus radical athéisme comme le dernier mot de notre métaphysique. Avec une frénésie de bacchantes, ces zélateurs impies arrachèrent le voile bleu du ciel allemand, en s’écriant : Voyez, toutes les divinités se sont enfuies, et là-haut ne réside plus qu’une vieille femme aux mains de fer et au cœur désolé : la Nécessité.
Ah ! ce qui semblait naguère si étrange, se prêche maintenant sur tous les toits au delà du Rhin, et l’ardeur fanatique de beaucoup de ces prédicants est épouvantable ! Nous avons maintenant des moines de l’impiété, des Torquemada de l’athéisme qui feraient brûler M. Arouet de Voltaire, parce qu’au fond du cœur le seigneur de Ferney n’était qu’un déiste endurci. Tant que de semblables doctrines étaient restées le privilège secret d’une aristocratie de gens lettrés ou d’hommes d’esprit , et qu’elles se discutaient en un langage de coterie savante, que n’entendaient pas les domestiques placés derrière nous pour nous servir, pendant que nous blasphémions dans nos petits soupers philosophiques^;
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tant qu’il en était ainsi , j’appartenais, moi aussi , h ces 'frivoles esprits forts dont la plupart ressemblaient aux grands seigneurs libéraux qui, avant la révolution, cherchaient à désennuyer leur monotone vie de cour par le charme des nouvelles idées subversives. Mais quand je m’aperçus que le populaire se prenait également à discuter les mômes thèmes dans ses symposions crapuleux où la chandelle ou le quinquet remplaçait les bougies ou les girandoles j quand je vis l’existence de Dieu niée par de sales savetiers et des garçons tailleurs décousus , quand l’athéisme commença à sentir le suif, l’eau-devie de schnaps et le tabac, — alors mes yeux se dessillèrent , je compris par les nausées du dégoùfce que je n’avais pu comprendre par la raison, et je fis mes adieux à l’athéisme.
A vrai dire ce n’était pas seulement le dégoût qui me fit reculer et me poussa à déserter les opinions irréligieuses. La peur y était pour quelque chose , car j’avais vu l’athéisme former une alliance plus ou moins occulte avec le socialisme le plus avancé, ou, pour laisser de côté toute hypocrisie de dénomination, avec le commu* nisme. Cette peur n’était pas celle d’un richard qui tremble pour scs capitaux , mais bien la terreur secrète de l’artiste et du savant qui voit menacée toute notre civilisation humaniste, ra fruit d’un labeur de trois siècles et le véritable élément de notre vie moderne. Or, cette civilisation sera détruite un jour par les communistes, et quoiqu’en théorie un généreux entrainement
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puisse me porter à sacrifier les intérêts de l’artiste et du savant aux besoins des masses souffrantes , déshéritées et exploitées, néanmoins, dans le domaine des faits, j’ai horreur de tout ce qui se fait par la multitude, et je n’en peux pas supporter le moindre attouchement. J’aime le , peuple, mais je l’aime à distance; j’ai toujours combattu pour l’émancipation du peuple , c’était la grande affaire de ma vie; cependant, dans les plus chaleureux moments de mes luttes, j’évitais le moindre contact avec les masses. Je ne leur ai jamais prodigué des poignées de main. Un démocrate enragé de mon pays me dit un jour qu’il tiendrait sa main sur le feu pour la purifier, s’il avait eu le malheur de toucher celle d’un roi; moi je répondis que si sa majesté le peuple, le souverain en qui réside tout pouvoir légitime, avait serré ma main, je la laverais. Le peuple, ce pauvre roi en haillons, a trouvé des flagorneurs, des courtisans plus effrontés que en furent jamais ceux de Byzance ou de Versailles. Ils le flattent continuellement an s’extasiant sur ses perfections et ses vertus. Ils s’écrient : « Ah ! que le peuple est beau ! que le peuple est bon ? et qu’il est intelligent, ce » beau et bon peuple ! » Non, le peuple n’est pas beau, au contraire il est laid; mais sa laideur vient de la saleté, et elle disparaîtra aussitôt qu’on aura institué des étuves publiques où sa majesté le peuple pourra se baigner gratuitement. Le peuple n’est pas bon non plus, il est plutôt très-méchant , mais il mord parce qu’il a faim ; il faut lui donner à manger, et alors le vilain grand mur*
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mot sera très-gentil et gracieux, et il sourira comme font tous les rois quand ils ont bien dîné. Le peuple n’est pas non plus intelligent, il est aussi stupide qu’il est permis de l’être à un monarque; il est parfois aussi brute qug ces Brutus dont il fait ses mandataires quand il s’empare pour un moment du pouvoir absolu ; — il se lie seulement aux ambitieux qui parlent le jargon de ses passions, et il déteste l’homme de bien qui s’évertue à l’éclairer sur ses véritables intérêts. Permettez au peuple de choisir entre le juste des justes et le plus fieffé brigand , il s’écriera toujours : « Nous voulons Barrabas ! vive Barrabas ! » A Paris comme à Jérusalem , toujours le même cri 1 Pour faire cesser cette ignorance populaire , il faut , après avoir donné à manger au peuple (caria mangeaille est la chose principale), il faut, dis-je, établir des écoles gratuites où le peuple soit instruit, où il reçoive aussi la nourriture de l’esprit, et alors vous verrez comme ces animaux féroces s’humaniseront, comme ils deviendront intelligents, peut-être même aussi spirituels que nous autres le sommes. Vous en verrez surgir plus d’un qui fera des vers comme le perruquier savant Jasmin , ou des livres en prose comme mon compatriote le garçon'tailleur Weitling.
Je ne puis penser à ce fameux tailleur Weitling sans me rappeler la singulière impression qu’il fit sur moi lors de notre rencontre dans la boutique du libraire Campé k Hambourg. Le bon Dieu au haut du ciel doit avoir bien ri de la mine que je fis soudain quand cet
illustre tailleur \ int à ira rencontre et se présenta à moi comme un collègue professant les mêmes doctrines de destruction sociale et d’athéisme. J’aurais bien désiré dans ce moment-là qu’il n’existât pas de Dieu, afin qu’il
ne fût pas témoin de -la confusion et de la honte que j’éprouvais d’appartenir à un tel compagnonnage! Le bon Dieu qui est la bonté même, comme dit la chanson, me pardonnera volontiers mes anciens torts en me. tenant compte de l’humiliation que m’a value mon entrevue avec Weitling. Ce qui blessa surtout mon orgueil, ce fut le peu de déférence que le drôle me témoigna en me parlant. La casquette sur sa tête, il était assis sur un escabeau, se frottant avec la main au-dessus de la che ville de sa jambe droite, qu’il tenait élevée en l’air, de façon que son genou lui touchait au menton. J’attribuais cette singulière position aux habitudes de métier du tailleur, sans pouvoir toutefois m’expliquer pourquoi il se frottait continuellement la jambe. Lorsque je lui en demandai la cause, il me dit d’un ton tout à fait insouciant , comme si c’était la chose la plus simple du monde, que pendant sa résidence dans les différents cachots de la confédération germanique on lui avait souvent mis les fers aux pieds, et que sa jambe se ressentait toujours de la douleur que lui avait causée la pression de quelques anneaux trop étroits. — A cet aveu naïf, je dois avoir fait la même grimace que celle du loup dans la fable, au moment qu’il s'aperçut du poil ras au cou de sou camarade le chien , et que celui-ci lui il. 17
expliqua celte circonstance en disant : « Dans la nuit on m’attache à la chaîne. » Je crois que j’ai reculé de plusieurs pas quand , avec le geste familier d’un bohémien s’adressant h un gueux initié dans les habitudes extralégales de Ja confrérie vagabonde , Weitling me révéla cet incident qu’il portait quelquefois des chaînes, non des chaînes métaphoriques comme tout le monde en porte de nos jours, mais de véritables chaînes forgées de fer et rivées au cou ou à la jambe. — Vraiment cela n’est guère comme il faut, et un homme de bonne compagnie ne doit pas s’encanailler avec des individus ferrés de cette espèce. Ce qui me fit reculer, ce ne fut cependant pas la crainte de partager le sort de pareils compagnons, mais bien la contrariété d’avoir à subir leur affreuse société. — Singulières contradictions dans les sentiments du cœur humain ! Moi qui avais un jour, à Munster, baisé avec des lèvres brûlantes les reliques du tailleur Jean de Leyde, ainsi que les chaînes qu’il avait portées, et les tenailles avec lesquelles on l'avait torturé , et qui sont conservées dans une niche devant l’hôtel de ville de Munster, — moi qui avait voué un culte fervent au tailleur mort, je sentis une invincible aversion à l’approche du tailleur vivant, de cet homme qui était pourtant l’apôtre et le martyr de la même cause pour laquelle avait souffert Jean de Leyde, le roi de Sion de glorieuse mémoire. Je ne peux pas expliquer ce phénomène , cet égarement de l’esprit humain, et je me borne à le constater ici , quelque défavorables et dures
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que puissent être les interprétations qu’un tel aveu pourra Rencontrer.
Du reste, ce Weitling était un homme de talent, il n’était pas dépourvu d’idées , et son petit livre intitulé les Garanties de la Société fut alors le catéchisme des communistes allemands. Le nombre de ceux-ci s'est accru depuis d’une manière formidable, et leur parti est sans contredit à cette heure le plus fort de tous au delà du Rhin. Les ouvriers allemands forment le noyau d’une armée de prolétaires très-bien endoctrinée sinon disciplinée. Ces ouvriers allemands professent presque tous l’athéisme, et pour dire la vérité ils ne peuvent se dispenser de cette négation complète des idées religieuses du passé sans se trouver en contradiction avec leur principe , et dès lors sans tomber dans l’impuissance. Ces cohortes de la destruction, ces démolisseurs effroyables, qui menacent toute notre vieille société décrépite, sont de beaucoup supérieurs aux charlistes d’Angleterre et aux niveleurs et égalitaires des autres pays. Les cliartistes anglais sont seulement poussés par la faim et non pas par une idée , et aussitôt qu’ils se seront rassasiés de roslbeaf et de plumpudding et désaltérés de bonne ale , ils ne seront plus dangereux: affamés, ils sont forts; repus, ils tomberont à terre comme les sangsues. Les chefs plus ou moins occultes des communistes allemands sont de grands logiciens dont les plus forts sont sortis de l’école de Hegel, et ils sont sans nu) doute les têtes les plus capables et les oarac-
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tères les plus énergiques de l’Allemagne. Ces docteurs . en révolution et leurs disciples impitoyablement déterminés sont les seuls hommes en Allemagne qui aient vie, et c’est à eux qu’appartient l’avenir. Tous les autres partis et leurs représentants tudesques' sont morts, archimorts et bien enterrés sous la voûte de l’église de Saint-Paul à Francfort. Je n’exprime pas ici des vœux ni des regrets ; je relaie des faits et je dis la vérité.
On ne doit pas attribuer à un trop grand don prophétique le mérite que j’ai d’avoir annoncé depuis longtemps dans mon livre de l'Allemagne les terribles symptômes des événements qui ne se sont accomplis que plus tard. Moi qui avais vu couver les œufs d’où sortirent les nouveaux oiseaux, j’ai pu facilement prédire quelles chansons nouvelles on fredonnerait et sifflerait et gazouillerait plus tard en Allemagne. J’avais vu Hegel assis avec sa triste mine de poule couveuse sur les œufs funestes, et j’avais entendu son gloussement. Pour dire la vérité, j’ai rarement compris ce pauvre Hegel , et ce n’est que par des réflexions arrivées après coup que je parvins à saisir le sens de ses paroles. Je crois môme qu’il ne voulait pas être compris du tout, et que c’est pour cela qu’il avait adopté un langage si morose et si entortillé; la même cause nous explique peut-être aussi sa prédilection pour des personnes dont il était sûr qu’elles ne le comprenaient point, et qu’il pouvait donc avec toute Sécurité honorer de son intimité. Leur médiocrité était une garantie de discrétion. C’est ainsi que nous ne pou-
vions comprendre la grande amitié qui existait entre le profond philosophe Hegel et l’idiot Henri Beer, frère défunt de M. Giacomo Meyerbeer, le grand homme que vous savezj ils étaient inséparables, el le spirituel Félix Mendelsohn expliquait ce phénomène par la malicieuse remarque que Hegel ne comprenait pas ce M. Henri Beer. Mais je pense maintenant que la vraie cause de cette intimité était chez Hegel la conviction parfaite de n’ôtre compris par Henri Beer en rien de ce qu’il disait , et de pouvoir donc sans gène se livrer en sa présence à tous ses épanchements du moment. D’ailleurs la conversation de Hegel n’était jamais autre chose qu’une espèce de monologue. Il semblait toujours se parler à lui-mémc avec le ton sépulcral de sa voix sans timbre qui allait très-bien à sa pensée. Parfois je fus frappé de la vulgarité baroque de ses images dont beaucoup me sont restées daguerréotypées dans la mémoire. Un soir, dans sa maison, prenant le café après le dîner, je me trouvais à côté de lui dans l’embrasure d’une fenêtre , et moi , jeune homme de vingt ans, je regardais avec extase le ciel étoilé, et j’appelais les astres le séjour des bienheureux. Mais le maître grommela en lui-même: «Les étoiles, hum! hum! les étoiles ne sont qu’une lèpre luisante sur la face du ciel. » — « Au nom de Dieu! m’écriai-je , il n’y a donc pas là haut un local de béatitude pour récompenser la vertu après la mort? » Mais Hegel, me regardant fixement de ses yeux blêmes, me dit d’un ton sec : a Vous réclamez donc à la tin encore
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Un bon pourboire pour avoir soigné madame votre mère pendant sa maladie ou pour n’avoir pas empoisonné monsieur votre frère? » A ces mots il se retourna tout craintif, mais parut aussitôt rassuré en voyant que ses paroles n’avaient été entendues par personne autre que Henri Beer, qui s’était approché de lui pour l’inviter à une partie de whist.
Combien il est difficile de comprendre les écrits de Hegel, combien on s’y trompe facilement en croyant comprendre tout en n’ayant appris qu’à construire des formules dialectiques, c’est ce dont je ne m’aperçus que bien des années plus tard, ici à Paris, quand je me mis à dépouiller les idées hégéliennes de leur idiome abstrait et diffus , et à les traduire dans la langue maternelle du bon sens et de l'intelligibilité universelle, c’est-à-dire en français. Dans la langue française il faut savoir exactement ce qu’on a à dire , et l’idée la plus ' bégueule est forcée de laisser tomber ses jupes mystiques et de se montrer dans, toute sa nudité. C’est que j’avais l’intention d’écrire une exposition de la philosophie de Hegel à la portée de tout le monde , et je voulais la joindre à une nouvelle édition de L'Allemagne comme un complément de mon livre. Je me suis occupé de ce travail pendant deux ans, et j’avais réussi, à force de peine et d'efforts, à maîtriser cette matière rebelle et à formuler aussi claires que possible les pensées même les plus embrouillées de cette philosophie. Mais quand mon ouvrage fut enfin terminé, jp fus saisi à son aspect
d'un frisson singulier, et il me sembla que le manuscrit me regardait d’un œil étranger, moqueur et même méprisant. J’étais tombé dans une singulière perplexité. L’auteur et son œuvre ne concordaient plus ensemble. C’est qu’à cette époque l’aversion pour l’athéisme, dont j’ai parlé tout à l’beure, s’était déjà emparée do mon âme, et comme je fus forcé de m’avouer que cette impiété avait trouvé son initiative et son principal soutien dans la philosophie de Hegel , celle-ci commença à me peser.
C’est ici l’endroit de faire un aveu qui expliquera mes embarras d’alors.
Je n’avais jamais senti un trop grand engouement pour la philosophie de Hegel, et, quant à une conviction de la vérité véritable de cette philosophie , je n’en pouvais pas avoir du tout. Je ne fus jamais un grand métaphysicien, et j’avais accepté sans examen la synthèse de la philosophie hégélienne dont les conséquences chatouillaient ma vanité. J’étais jeune et superbe , et mon orgueil ne fut pas médiocrement flatté par l’idée que j’étais un dieu. Je n’avais jamais voulu croire que Dieu était devenu homme , je taxais de superstition ce dogme sublime, et plus tard j’en crus Hegel sur parole quand je lui entendis dire que l’homme était Dieu. Une telle idée me sourit, je la pris au sérieux, et je soutins mon rôle divin aussi honorablement que possible. Cet absurde orgueil, loin de détériorer mes sentiments, les exalta jusqu'à l’héroïsme, et mes actions devinrent plus
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brillantes et pins généreuses que celles de ces pauvres hères vertueux qui agissent seulement pour satisfaire aux commandements du devoir et de la morale. J’étais moi-même la loi vivante de la morale, j’étais impeccable, j’étais la pureté incarnée; les Madeleines les plus compromises furent purifiées par les flammes de mes ardeurs, et redevinrent vierges dans mes bras. Ces restaurations de virginités faillirent parfois, il est vrai, épuiser mes saintes forces. J’étais tout amour et tout exempt de haine. Je ne me vengeais plus de mes ennemis ; car je n’admettais pas d’ennemis vis-à-vis de ma divine personne, mais seulement des mécréants ; et le tort qu’ils me faisaient était un sacrilège, comme les injures qu’ils me disaient étaient autant de blasphèmes. Il fallait bien de temps en temps punir de telles impiétés, mais c’était un châtiment divin qui frappait le pécheur, et non une vengeance par rancune humaine. Je ne reconnaissais pas non plus à mon égard des amis, mais bien des fidèles, des croyants, et je leur faisais beaucoup de bien. Les frais de représentation d’un dieu qui ne saurait être chiche, et qui rie ménage ni sa bourse ni son corps, sont énormes; pour faire ce métier superbe, il faut avant tout être dote de beaucoup d’argent et de beaucoup de santé. Or, un beau matin, — c’était à la fin du mois de février 1 H 48, — ces deux choses me firent défaut, et ma divinité en fut tellement ébranlée qu’elle s’écroula misérablement. Les événements de ces folles journées de Février, où l’on vit la sagesse humaine aux
abois et les élus du crétinisme portés en triomphe, furent si inouïs, si fabuleux, qu’ils renversèrent les choses et les idées: si j’avais été un homme sensé, mon intelligence aurait succombé, mais fou comme j’étais, le contraire eut lieu, et , chose curieuse ! ce fut précisément à une époque de démence générale que moi je revins à la raison. Comme beaucoup d’autres dieux déconfits par la révolution de Février, je dus abdiquer ma divinité, et je redescendis à l’état de simple mortel. C’était en effet ce que j’avais de mieux à faire. Je rentrai dans le bercail de la foi, et je reconnus volontiers la toute-puissance de l’Être suprême qui règle*seul les destinées du monde, et à qui depuis j’ai confié aussi l’administration de mes propres affaires, fort embrouillées alors que je les gérais moi-même. J’ai à présent moins de soucis en me reposant sur la providence de mon intendant céleste, et l’existence d’un Dieu est pour moi un grand bonheur; je puise dans cette croyance les plus grandes consolations, et elle m’est en même temps aussi commode qu’économique. Je ne m’occupe plus' de fastidieuses comptabilités ; en vrai dévot je n’empiète plus sur les attributions du bon Dieu, et je ne donne plus rien aux pauvres gens à qui j’ai autrefois distribué des se* cours. J’ai pieusement annoncé à ces infortunés que je ne suis plus pour rien dans le gouvernement du monde, et qu’ils doivent dorénavant réclamer l’aide du Seigneur qui réside dans les cieux , et dont le budget est aussi infini que sa miséricorde, tandis que moi, pour suffire n, 17.
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jadis à mes penchants divins, j’étais parfois obligé de tirer le diable par la queue, chose bien dure pour un Dieu. Ce n’est pas moi qui ferai désormais la propagande de l'athéisme; outre ma décadence financière, je ne jouis plus non plus d’une santé brillante, je suis môme affecté d’une indisposition, à la vérité très-légère au dire de mes médecins, mais qui me retient déjà depuis plus de six ans au lit. Dans une telle position, c’est pour moi un grand soulagement d’avoir quelqu’un dans le ciel , à qui je puisse adresser mes gémissements et mes lamentations pendant la nuit, après que ma femme s’est couchée. Quelle terrible chose que d’être malade et seul, sans personne qu’on puisse importuner de la kyrielle de ses doléances ! Qu’ils sont donc sots et cruels ces philosophes athées , ces dialecticiens froids et bien portants, qui s’évertuent à enlever aux hommes souffrants leur consolation divine, le seul calmant qui leur reste. On a dit que l’humanité est malade, que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore plus effroyable quand on devra dire que le monde est un grand Hôtel- Dieu sans Dieu. .
Les aveux qui précèdent feront comprendre au lecteur bénévole pourquoi je sentis de l’éloignement, et bientôt même une aversion complète pour mon travail sur la philosophie de Hegel. J’avais reconnu que l’impression d’un tel écrit ne pouvait être salutaire ni au public ni à son auteur. — Et un jour que le feu pétillait bien gaiement dans mon foyer, je jetai mon manuscrit
de l’Allemagne.
dans les flammes, comme avait fait jadis mon ami Kitzler en pareille occasion; et quand ces feuilles, fruit de tant de labeur, s’envolèrent en fumce, j’entendis dans la cheminée un sifflement ricaneur comme le rire d’un démon.
Ah ! si je pouvais anéantir de la même manière tout ce que j’ai jamais fait imprimer sur la philosophie allemande ! mais cela est impossible, et comme je ne puis pas même empêcher la réimpression d’ouvrages déjà écoulés, il ne me reste qu’à confesser publiquement les variations qui se sont opérées depuis dans ma pensée, et à rectifier les erreurs que contient mon exposition des systèmes de philosophie allemande développés dans les trois premières parties de mon livre de l’ Allemagne. J’avais fait imprimer à part ces trois parties, en version allemande, pour le public de mon pays; comme la dernière édition de cet ouvrage était épuisée il y a un an, et que mon libraire avait le droit d’en publier une nouvelle, j'ai accompagné cette réimpression d’une préface explicative dont je communique ici un passage pour me dispenser de la triste besogne de répéter les mêmes avertissements :
a Pour l’avouer avec sincérité , j’aimerais à pouvoir me dispenser tout à fait de réimprimer ce livre. C’est que, depuis sa publication, mes idées sur bien des choses, et principalement sur les choses divines, ont subi une grande transformation, et plus d’une des opinions que j’émis alors a fait place dans mon esprit à
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des convictions contraires que je crois meilleures. Mais la flèche n’appartient plus à l’archer, dès qu’elle est partie de la corde de l’arc, et la parole ne nous appartient plus dès qu’elle a quitté nos lèvres et qu’elle a même été multipliée par la presse. En outre, des droits d’éditeur élèveraient contre moi des objections irrécusables si je voulais ne plus réimprimer ce livre et le retirer de la collection complète de mes ouvrages. Il est vrai que je pourrais employer la ressource usitée en pareil cas, d’adoucir mes expressions et de voiler leur effrayante nudité par des phrases, par des feuilles de vigne hypocrites; mais je hais du fond de mon âme toute duplicité de langage, toute parole équivoque, tons les expédients de la lâcheté littéraire. Cependant il reste à l’honnête homme, dans toutes les circonstances, le droit imprescriptible d’avouer franchement ses erreurs, c’est de ce droit que j’userai ici sans crainte ni jaciance. Je confesse donc ouvertement et franchement que tout ce qui a rapport dans ce livre à la grande question divine est aussi faux qu’irréfléchi. Aussi irréfléchi que faux est le jugement que j’avais répété, d’après mes maîtres des différentes écoles philosophiques, que le déisme , détruit en théorie par la logique , ne subsiste plus que piteusement dans le domaine d’une foi agonisante. Non, il n’est pas vrai que la critique de la raisonpar Kant, qui a anéanti les preuves de l’existence de Dieu, telles que nous les connaissions depuis Anselme de Cantorbury, ait anéanti en même temps l’idée même
de l’existence de Dieu. Le déisme vit, il vit de sa vie la plus véritable, la plus éternelle ; il n’a pas expiré, et il n’a pas été le moins du monde frappé à mort par la nouvelle philosophie allemande. Dans les toiles d’araignée de la dialectique berlinoise, une mouche même ne trouverait pas la mort, et d’autant moins un Dieu. J’ai éprouvé en ma propre personne combien cette dialectique de mes amis de Berlin est peu dangereuse ; elle tue toujours, mais les gens n’en restent pas moins en vie. Le portier de l’École de Hegel, le formidable Ruge, prétendit un jour avec l’aplomb le plus sérieux et le plus pesant qu’il m’avait assommé avec son bâton de concierge dans les Annales de Halle , et cependant à la même époque je me promenais sur les boulevards de Paris, frais et dispos, et plus immortel que jamais. Le brave et bon Ruge ! plus tard il ne put s’empêcher lui-même de rire à pleins poumons, quand ici à Paris je lui fis l’aveu que je n’avais même jamais vu ces terribles feuilles assommantes qui devaient me tuer. Mes joues pleines et rubicondes, autant que le bon appétit avec lequel je mangeais les huîtres dont il me régalait, le convainquirent combien peu je méritais la qualification de mort. En effet, j’étais à cette époque encore gros et gras, je me trouvais à l’apogée de mon embonpoint, et j’étais aussi présomptueux que le roi Nabuchodonosoi avant sa chute.
« Hélas ! quelques années plus tard s’accomplit en moi un changement et corporel et intellectuel. Combien de
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fois depuis je pense à l’histoire de ce roi babylonien, qui s’imaginait être lui-même le bon Dieu, mais qui fut misérablement précipité de la hauteur de son orgueil, et rampa sur le sol comme une bête des champs, en mangeant de l’herbe (c’était sans doute de la salade). G’esl dans le livre magnifique et grandiose du prophète Daniel que se trouve cette légende de Nabuchodonosor que » je recommande, comme un sujet de méditation édifiante, non-seulement au bon Ruge, mais aussi à mon ami Marx, qui est encore plus endurci que lui, et do même aux sires Feuerbach, Daumer, Bruno Bauer, Stirner, Hengstenberg, etc. Il y a dans les saintes Éori- • tures encore beaucoup de narrations aussi belles que remarquables, qui mériteraient également l’attention de ces dieux bipèdes, que je viens de nommer; il y a, par exemple, tout au début de la Genèse, l’histoire du Paradis avec l’arbre défendu et le serpent, ce docteur subtil, qui déjà six mille ans avant la naissance de Hegel, fit un cours complet sur la doctrine hégélienne. En effet, le métaphysicien tentateur du jardin d’Eden y développa avec beaucoup de finesse que l’absolu consiste dans l’identité d’être et de savoir, que l’homme devient dieu par la science, ou, ce qui est la même chose, que Dieu arrive dans l’homme à la conscience de lui-même. — Cette formule de la philosophie hégélienne n’est pas aussi naïve que les paroles rapportées par la Bible : Quand vous aurez mangé du fruit de l’arbre de la science, vous serez comme Dieu ! Madame
Éve ne comprit de toute celte démonstration qu’une seule chose, que le fruit était défendu, et parce qu’il était défendu elle en mangea, la bonne femme. Mais à peine eut-elle mangé de la pomme prohibée, qu’elle perdit son innocence , son ingénuité naturelle : elle trouva qu’elle était bien trop nue pour une personne de son rang, elle, la future aïeule de tant d’illustres rois et empereurs, et elle demanda une robe. Il est vrai qr’elle se contenta d’une robe de feuilles de figuier, mais alors il n’y avait pas d’étoffes de soie, les fabricants de Lyon n’étaient pas encore créés, et il n’existait pas de marchandes de modes ni de couturières dans le paradis — Ah! que ce paradis doit avoir été beau ! C’est toujours une chose curieuse à constater qu'aussitôt que la femme arrive à la conscience, d’elle-même , que son intelligence se réveille, sa première pensée est une robe.
«Ce passage de la Bible ne me sort pas de l’esprit, et j'aurais bien envie d’écrire les paroles du serpent, en guise d’épigraphe, sur le titre de ce livre, comme un avertissement au public, semblable à celui qu’on voit parfois sur des écriteaux suspendus aux grilles d’un parc seigneurial : « Ici se trouvent des chausse-trapes et des pièges à loup. » —
Les pages que je viens de citer sont suivies d’aveux qui expliquent l’influence que la lecture de la Bible a exercée sur l'évolution ultérieure de ma pensée; c’est à ce saint livre que je dois la résurrection de mes sentiments religieux, et il devint dès lors pour moi une
ŒUVRES UK HENRI HEINE
source de salut aussi bien qu’une merveille digne de ma plus haute admiration. Chose curieuse ! après avoir passé tant de folles années de ma vie à courir tous les bastringues de la philosophie, après m’être livré à toutes les cabrioles de l’esprit et avoir dansé et papillonné avec tous les systèmes possibles, sans y trouver ma satisfaction, pas plus que Messaline dans une de ces nuits de débauche, d’où elle sortait « fatiguée mais non assouvie! » — après toutes ces orgies de la raison, je me trouve tout à coup, comme par enchantement, placé côte à côte avec Tonde Tom, le nègre dévot, et, animé d’une égale ferveur religieuse, je m’agenouille avec ce bon homme noir devant la Bible. — Quelle humiliation ! avec toute ma science je ne suis pas arrivé à un meilleur résultat que le pauvre esclave ignorant qui avait à peine appris à épeler les mots des saintes Écritures ! L’oncle Tom parait à la vérité voir dans la Bible encore bien d’autres choses que moi , pour qui surtout la dernière partie de ce livre n’est pas encore tout à fait claire. Tom la comprend peut-être mieux, parce qu’il y a plus de coups de fouet, choses peu esthétiques qui ont répugné parfois à mon bon goût, quand je lisais les Évangiles et les Actes des apôtres. Un malheureux noir comme l’oncle Tom lit en même temps avec son dos, et c’est pourquoi il comprend souvent bien mieux que nous. En revanche, je crois pouvoir me flatter d'avoir saisi mieux que lui le caractère de Moïse dans la première partie du saint livre. Cette grande figure de Moïse
ne m’a pas peu imposé. Quel personnage gigantesque 1 Je ne puis me figurer qu’Og, roi de Basan, ait été plus grand. Comme le Sinaï semble petit, quand Moïse se tient sur son sommet ! Ce mont Sinaï n’est que le piédestal où posent les pieds du grand homme, tandis que sa tête atteint le ciel où il parle avec Dieu. — Que le bon Dieu me pardonne ce péché, mais souvent il m’a paru lui-même n’ètre que le reflet rayonnant de Moïse è qui il ressemble à s’y méprendre, autant dans sa colère que dans son amour. Ce serait sans doute un grand péché, ce serait de l’anthropomorphisme païen de vouloir admettre une pareille identité du Dieu avec son prophète ; — mais leur ressemblance est vraiment frappante.
Je n’avais auparavant pas beaucoup aimé Moïse, probablement à cause de l’esprit hellénique qui prédominait en moi, et parce que je ne pardonnais pas au législateur des Juifs sa haine contre tout ce qui est image, contre toute représentation plastique, enfin contre l’art. Je ne voyais pas que Moïse, malgré son inimitié iconoclaste contre l’art, était pourtant lui-même un grand artiste et possédait le vrai génie artistique. Seulement le génie artistique de Moïse, comme celui de ses compatriotes les Égyptiens, était dirigé de préférence vers le colossal et l’indestructible. Mais ce génie de Moïse différait du génie égyptien en ce qu’il ne formait pas ses œuvres d'art de tuiles et de granit; non-, s’il construisait, lui aussi, des pyramides, c’étaient des pyramides
ŒUVRES DE HENRI HR1NF
d'hommes, il ciselait des obélisques humains, il prit une pauvre tribu de bergers, la pétrit entre ses mains et en forma un peuple capable de braver également les siècles, un peuple grand et saint et éternel , un peuple de Dieu propre à servir de modèle à tous les autres peuples et à devenir même le prototype de l’humanité entière : il créa Israël ! A bien plus juste titre que le poète romain, cet artiste, fds d’Amram et de la sagefemme Iochevit, peut se vanter d’avoir élevé un monument fait pour survivre à toutes les créations d’airain !
Dejnême que le maître, son œuvre aussi, le peuple hébreu, n’a jamais été traité par moi avec assez de vénération, et cela sans doute encore à cause de ma nature gréco-païenne, je dirais la partialité de mon esprit athénien qui abhorrait l’ascétisme de la Judée. Ma prédilection pour le monde hellénique a diminué depuis. Je vois à présent que les Grecs n’ont été que de beaux adolescents, tandis que les Juifs ont toujours été hommes, et des hommes puissants et indomptables, non-seulement jadis, dans l’antiquité, mais encore jusqu’à nos jours, malgré dix-huit siècles de persécution et de misère. J’ai appris depuis à mieux les apprécier, et si tout orgueil de naissance n’était pas une contradiction saugrenue dans la bouche du champion des principes démocratiques de la Révolution, l’auteur de ce livre pourrait se glorifier d’avoir eu des ancêtres appartenant à la noble maison d’Israël, d’être un descendant de ces martyrs qui ont donné au monde un Dieu , qui
DE L'ALLEM ACNE,
ont promulgué le code éternel de la morale, et qui ont vaillamment combattu sur tous les champs de bataille de la pensée.
L’histoire du moyen âge et mémo celle des temps modernes ont rarement noté dans leurs annales les noms de ces chevaliers de Dieu , car ceux-ci combattaient d’ordinaire la visière baissée. Pas plus que les hauts faits des Juifs, leur véritable caractère n’est connu du monde. On croit les connaître , parce qu’on a vu leurs barbes , mais jamais on n’en a aperçu davantage, et, comme au moyen âge, ils sont encore aux temps modernes un mystère ambulant. Ce mystère sera dévoilé le jour où il n’y aura plus , seîon la prédiction du prophète, qu’un seul berger et un seul troupeau, et où te Juste qui a souffert pour le salut de l’immanité recevra sa palme glorieuse.
On le voit, moi qui avais autrefois l’habitude de citer • Homère, je cite maintenant la Bible, comme l’oncle Tom. En effet, je dois beaucoup à ce saint livre. Il a réveillé en moi, comme je l’ai dit plus haut, le sentiment religieux. Celte renaissance du sentiment religieux put suffire au poète qui est peut-être plus que d’autres mortels en état de se passer de dogmes positifs : car lui, le poète, possède la grâce, et devant son esprit se dévoilent tous les symboles et s’ouvrent toutes les portes du ciel. Pour y entrer, je me plais à le dire, il n’a besoin ni de la clef de saint Pierre ni de celle d’aucun autre concierge des différentes églises. Je ne saurais proclamer assez
ŒUVRAS DP, IIENU1 HEINE.
haut devant le public, que mes prétentions à ce privilège de poëte sont restées toujours les mêmes, quoique sous ce rapport dans les derniers temps les bruits les plus contradictoires aient couru sur mon compte. Je dois faire mention ici de ces bruits contradictoires, dont je me serais peu préoccupé à une autre époque, où le \ sourire de l’indifférence se jouait encore sur mes lèvres. Oui, des hommes très-charitables, mais non pas très— sagaces, de l’Allemagne protestante, m’ont demandé avec instance si la religion évangélique luthérienne, que j’avais professée jusqu’alors avec une tiédeur peu édifiante, avait trouvé rn moi une sympathie plus grande maintenant que j’étais devenu malade et pieux? Non, mes chers amis, à cet égard aucun changement ne s’est opéré en moi, et si je continue d’appartenir pour ainsi dire officiellement à la croyance protestante et évangélique, c’est parce qu’elle ne me gêne pas du tout, comme elle ne me gênait pas trop non plus autrefois. II est vrai, et je le confesse sincèrement, lorsque je me trouvai en Prusse et surtout à Berlin, j’aurais volontiers re-
noftcé définitivement, comme beaucoup de mes amis, à tout lien d’église quel qu’il fût, et si je ne l’ai pas fait, c’est uniquement parce que les autorités du pays défendaient le séjour de la Prusse, et surtout celui de Berlin, à quiconque n’était pas membre d’une des religions positives reconnues et privilégiées par l’État. Comme Henri IV, dé* goguenarde mémoire, avait dit jadis : Paris vaut bien une messe ! je pouvais bien dire à mon
tour : Berlin vaut bien un prêche! et je pouvais comme auparavant subir gaiement ce christianisme éclairé, filtré et épuré de toute superstition, qu’on débitait alors dans les églises de Berlin, et où la divinité du Christ n’était pas même de rigueur, de sorte qu’on pouvait s'en passer comme on peut se passer de tortue dans une soupe à la tortue; c’était simple affaire dégoût. A cette époque j’étais encore moi-même un Dieu, et aucune des religions positives n’avait pour moi plus de prix que les autres; je pouvais par courtoisie porter l’uniforme de telle ou telle religion, de même que par exemple l’empereur de Russie se travestit en officier de la garde prussienne, quand il fait au roi de Prusse l’honneur d’assister à une revue de grande parade à Postdam.
Maintenant que par le réveil de mes sentiments religieux, ainsi que par mes souffrances corporelles, bien des changements se sont opérés en moi, — est-ce que maintenant l’uniforme de courtoisie que j’endossais dans les parades de l’église protestante répond en quelque sorte à ma pensée intime? Est-ce que ma croyance officielle est devenue pour moi plus on moins une vérité? C’est une question mal posée, à laquelle je ne saurais répondre ici d’une manière complète; cependant elle me fournira l’occasion de faire remarquer jusqu’à quel point, selon ma conviction d’aujourd’hui, le protestantisme a bien mérité du salut du monde, et l’on comprendra alors facilement quel est le degré de sympathie qui lui est désormais acquis de ma part. Autrefois, où je portais un
ŒUVRES DE HENRI HEINE
intérêt prépondérant à la philosophie, je ne savais apprécier le protestantisme que pour les services qu’il a rendus à l’affranchissement spirituel de l’homme, à la conquête de la liberté de penser ; car c’est sur le sol de cette conquête que purent s’avancer plus tard Leibnitz, Kant et Hegel* — Luther, ce puissant sapeur à la hache formidable, dut précéder ces champions de la pensée et leur frayer le chemin. Sons ce rapport aussi j’avais représenté la réforme comme le point de départ de la philosophie allemande, et j’avais justifié ainsi le parti guerroyant que je pris pour les intérêts du protestantisme. A présent, dans mes années avancées, où le sentiment religieux longtemps comprimé déborde de nouveau en moi, et où le métaphysicien naufragé s’accroche à la Bible : à présent j’apprécie le protestantisme tout particulièrement à cause de ses mérites pour la découverte et la propagation de l’Écriture sainte. Je dis la découverte, car les Juifs qui avaient sauvé la Bible lors du grand incendie du second temple, et qui, pourchassés d’un pays h l’autre durant tout le moyen âge, l'avaient transportée avec eux dans toutes les pérégrinations de l’exil, pour riinsi dire comme une patrie portative, — ils tenaient ce trésor soigneusement caché dans leur ghetto, où les savants allemands, précurseurs de la réforme, se glissaient furtivement pour apprendre l’hébreu qui était la clef du bahut renfermant les véritables richesses d’Israël. Un de ces savants, et le plus illustre, était le docteur Heuchlinus, et ses ennemis, la clique des Hoch st raaten à Cologne ,
qu’on faisait passer pour d’imbéciles obscuri viri, n’étaient nullement des idiots, mais au contraire des inquisiteurs pleins de perspicacité, qui prévoyaient très-bien le malheur qu’apporteraient à l’Église la connaissance et la vulgarisation des saintes Écritures : c’est de là que vint leur rage 'de persécution contre tous les livres hébreux, qu’ils conseillaient de brûler sans exception, tandis qu’ils cherchaient à faire exterminer par une populace fanatisée les recéleurs de ces livres, les drogmans de la langue sacrée, les Juifs. Maintenant que les causes de ces conflits ont été mises à jour par l’histoire, on voit combien chacun avait raison au fond. Les obscuri viri croyaient que le salut du monde était en péril, et tous les moyens, le mensonge et le meurtre, leur semblaient permis, surtout à l’endroit des Juifs. C’était chose facile que de lécher contre eux le pauvre peuple, ces enfants d’une misère héréditaire, qui haïssaient déjà suffisamment les Juifs à cause de leurs richesses amassées ; car, remarquez-le bien, ce qui est appelé aujourd’hui la haine des prolétaires contre les riches, s’appelait autrefois la haine contre les Juifs. En effet, ces derniers étant exclus de toute possession territoriale et de tous les métiers et corporations industriels, et n'ayant par eonsé* fiuent que la ressource du commerce et des affaires d’argent, que l’Église réprouvait et interdisait à ses fidèles, les Juifs étaient légalement condamnés à devenir riches, haïs et assassinés. Ces assassinats , il est vrai , étaient dans ces temps naïfs encore couverts d’un manteau rc-
ligicux, et l’on disait qu’il fallait exterminer ceux qui avaient jadis crucifié Notre Seigneur. Chose étrange ! justement le peuple quLavait donné un Dieu au monde, et dont toute la vie ne respirait que la crainte de Dieu, fut décrié comme déicide ! Nous vîmes la parodie sanglante d’une telle démence, alors qu’éclata la révolution de Saint-Domingue , où une bande de nègres qui saccagea les plantations et massacra les créoles, avait à sa tête un fanatique noir, qui portait un immense crucifix et hurlait comme un forcené : Les blancs ont tué le Christ, allons tuer tous les blancs !
Oui, c’est à ces mêmes Juifs, auxquels le monde doit son Dieu, qu’il est aussi redevable de la parole di\ine, de la Bible: de même qu’ils la sauvèrent du sac de Jérusalem, ils surent la sauver aussi plus tard, lorsque éclata la grande débâcle, je dirais la banqueroute de l’empire romain, et que les peuples du Nord, se ruant sur l'ancien monde païen, le détruisirent et fondèrent sur ses ruines un nouveau monde, aussi barbare qu’eux-mêmes. Durant toute cette période tumultueuse, que nous nommons celle dé la migration des peuples, et pendant tout le moyen âge, siècles de superstitions et de rapine, les Juifs, quoique harcelés sans relâche et vivant dans la tourmente d’une fuite continuelle, conservèrent pourtant intact leur précieux dépôt, les saints livres, jusqu’au jour où le protestantisme parut et vint les chercher chez eux, pour les traduire dans les langues de tous les pays et pour les répandre par tout l’univers. Cette
DE LALLEMAGNE.
propagation a porté les fruits les plus bienfaisants, et elle dure encore jusqu'à ce jour, où la propagande de la Société Biblique remplit une mission vraiment providentielle. Cette mission est plus importante qu’on ne pense, et elle aura en tout cas des conséquences bien différentes de celles que se figurent les pieux patrons de cette Société d’exportation de christianisme britannique. Ces gentlemen croient établir la domination d’un étroit et mesquin dogmatisme anglais, propre à leur procurer le monopole du ciel, qui deviendrait un domaine de l’église anglicane, comme l’océan est déjà inféodé à leur puissance maritime — Mais au lieu de faire de bonnes affaires dans une telle spéculation, les commissionnaires et expéditeurs des saintes Écritures’ avancent à leur insu la ruine de toutes les sectes protestantes, qui sans exception vivent de la vie de la Bible, mais qui sans exception aussi seront absorbées par elle, et s’engloutiront dans une autocratie biblique, je pourrais dire dans l’empire absolu et universel de la Bible. Cet empire, que l’aveugle dévotion anglaise ou anglomane avance à son insu, est précisément la grande démocratie future où tout homme doit être évêque et roi dans sa propre maison , qui sera à la fois son église et son château — Oui, en répandant la Bible sur tout le globe, en la glissant pour ainsi dire dans lea mains de l’humanité entière, par tontes sortes de ruses mercantiles, par la contrebande et le troc, et en la-livrant ainsi à l’exégèse de la raison individuelle, ces propagateurs malavisés fonli. 18
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dent le règne du pur sentiment religieux, de l’amour du prochain, de la vraie moralité enfin, qui ne peut être enseignée par des formules scolastico-dogmatiques , mais seulement par des images et des exemples, tels qu’il s’en trouve dans ce saint et beau livre d’éducation, écrit pour des enfants de tout âge, et que nous appelons la Bible.
C’est un spectacle merveilleux, que de regarder les pays où la Bible a déjà exercé, depuis la réformation, son influence salutaire sur les habitants, en imprimant à leurs mœurs, à leur manière de penser et à leurs sentiments, ce cachet de la vie de Palestine qui se manifeste dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament. Au nord de l'Europe et de l’Amérique, notamment dans les pays Scandinaves et anglo-saxons, en général chez les peuples d'origine germanique, et en quelque sorte aussi chez les descendants des anciens Celtes, cette renaissance de la . vie de Palestine est tellement prononcée, que dans ces contrées on se croirait transporté au milieu de véritables Juifs. Par exemple, les Écossais protestants, ne sont-ce pas des Hébreux dont les noms mêmes sont partout bibliques. et dont le jargon onctueusement parabolique et le canrpeu charitable rappellent parfois la Jérusalem des Pharisiens? On pourrait dire que la religion de cette Écosse dévote n’est qu’un judaïsme qui mange du porc. Il en est de même dans plusieurs provinces de l’Allemagne septentrionale, dans le Danemark et dans la Suède ; sans parler de bien des nouvelles communes
néo-hébraîques des États-Unis, où l’on singe d’une façon pédantesque les mœurs patriarcales de l’Ancien Testamvnent. La vie de Palestine y parait comme daguerréotypée, les contours en sont scrupuleusement justes, mais le tout a une teinte gris terne, et il y manque le coloris chaud et brillant de la Terre promise. Mais la caricature disparaîtra un jour, et ce qui est vrai et impérissable, les bonnes mœurs, la vie chaste et probe de l’ancien judaïsme, s’épanouira et fleurira dans ces pays d’une manière aussi saintement belle que jadis aux bords bénis du Jourdain et sur les hauteurs sacrées du Liban. On n’a pas besoin de palmiers et de chameaux pour être honnête et bon.
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Peut-être ce n’est pas seulement la perfectibilité des peuples que je viens de mentionner, qui leur a fait adopter si facilement la vie judaïque dans leurs mœurs et dans leur façon de penser. La raison de ce phénomène se trouve peut-être aussi dans le caractère du peuple juif, qui a toujours eu une très-grande affinité avec le caractère de la race germanique et plus ou moins aussi avec le génie des Celtes. La Judée m’est toujours apparue comme un fragment de l’Occident perdu au milieu de l’Orient. En effet, avec sa croyance spiritualiste, avec ses mœurs austères et parfois ascétiques , avec sa vie sérieuse, contemplative et presque abstraite, ce pays et ses habitants formèrent toujours le contraste le plus singulier avec les pays et les peuples qui les environnaient et qui, voués au culte le plus ardent, le plus co-