OBSERVATION II
Amaurose nicotinique (par Charles Guelliot).
L.... âgé de 62 ans. employé, entre à l'hôpital Necker (service de M. Guyon) pour un épithélioma du rectum. Cet homme fumait tous les jours un cigare, et pour 30 ou
40 centimes de tabac. Après la visite, il me raconte que, outre la maladie qui l'amène à l'hôpital, il a encore à se plaindre de sa vue qui a faibli considérablement depuis quelque temps.
L'œil droit s'est pris il y a deux mois. A partir de ce moment, le malade a vu ïes objets à travers un brouillard. 11 accuse un scotome central et des mouches volantes. Le brouillard devient de plus en plus épais, et de temps en temps, le malade voit les objets en jaune. L'œil gauche a été pris cinq semaines après l'œil droit qui est à peu près perdu aujourd'hui. Des deux côtés les pupilles sont rétrécies et immobiles. Enfin, le malade ne confond pas les couleurs, il distingue une pièce d'or d'une pièce d'argent, et il affirme qu'il ne voit plus rien quand arrive le soir. (L'examen ophthalmoscopique n'a pu être fait.)
OBSERVATION III (Personnelle)
Amblyopie binoculaire.
J...., cordonnier, demeurant à Grenelle, âgé de 61 ans, se présente à la clinique du docteur Galezowski le 7 janvier 1878. Il nous raconte que, depuis cinq mois environ, il remarque que sa vue s'affaiblit peu à peu, qu'il lit difficilement les caractères ordinaires de l'impression, même en les rapprochant très-près de ses yeux. Attribuant d'abord la faiblesse de sa vue aux progrès de l'âge, il n'y accorde aucune importance, et ne s'en inquiète nullement. Mais, depuis un mois, son état est devenu plus sérieux, et ce qui nous l'amène aujourd'hui, c'est l'impossibilité dans laquelle il se trouve de gagner sa vie. Le jour, il peut encore faire son ouvrage, mais le soir il coupe le cuir a des lignes qui lui sont tracées, et abîme toutes les
chaussures qu'il confectionne. Aussi son patron l'a-t-il renvoyé de son atelier.
La vision au loin est tellement diminuée, qu'il ne peut reconnaître les personnes placées à deux ou trois mètres de lui. Dans la rue, il ne distingue pas un homme d'une femme à quelques pas de distance. Quand nous nous éloignons de lui de deux mètres seulement, il ne voit plus nettement notre figure et ne nous reconnaît qu'à la parole. Un brouillard grisâtre masque tous les objets, et l'empêche de les apercevoir.
Diminution de l' acuité visuelle. Les deux yeux ne sont pas également malades ; de l'œil droit, il peut lire les caractères n° 3, de l'œil gauche les caractères n" 12 seulement de l'échelle typographique, h la distance de 20 à 25 centimètres.
Le malade ne présente pas le phénomène du contraste successif des couleurs ; mais le vert et le bleu lui paraissent gris fer, le rouge orangé lui semble jaune.
Pas de scotome ; le champ visuel est normal. Au début de l'affection, le malade a remarqué qu'il distinguait mal les objets placés à sa gauche, ce qui ferait supposer l'existence d'un scotome situé à la partie externe du champ visuel, dans l'œil gauche.
Pas de mouches volantes, pas de diplopie, pas d'étincelles ; pas de tremblement ni de rêves effrayants.
La sensibilité est normale sur toute la surface du corps. Le malade se plaint d'une diminution sensible de la mémoire ; il bredouille en parlant.
Les pupilles sont excessivement rétrécies, presque punctiformes. L'iris se contracte très-énergiquement sous l'influence de la lumière.
A l'examen ophthalmoscopique, on ne constate nen d'anormal, si ce n'est un peu d'anémie de la papille du côté. gauche, avec diminution du calibre des artères dans
les deux yeux. Par place les vaisseaux disparaissent presque complètement.
Le malade fume pour 20 centimes de tabac par jour, et en chique environ pour 10 centimes. Il ne boit qu'un demilitre de vin par jour. Pas d'alcool ni de café.
OBSERVATION IV (Personnelle)
Amblyopie monoculair* avec scotome central.
Th. G., artiste peintre, demeurant à Joinville-le-Pont, n'a jamais éprouvé le moindre trouble de la vue, lorsqu'il y a huit jours, le 27 novembre 1877, vers le soir, achevant un travail très-délicat et demandant une grande application, il sentit tout à coup la vue se voiler du côté droit. Il passa sa main sur l'œil, mais inutilement ; le brouillard, de couleur grisâtre, persista ; depuis lors il est resté le même, est moins intense quand le malade laisse les deux yeux ouverts, mais le gêne beaucoup pour son travail. Dès qu'il ferme l'œil gauche, le brouillard est beaucoup plus fort ; il ne voit plus que très-difficilement.
Avec l'œil droit, il arrive à lire les caractères n° 2 de l'échelle typographique, mais très-difficilement ; il voit les lettres comme au travers d'un voile, et doit pour les distin guer approcher le livre très-près de sou œil.
Toutes les teintes pâles de l'échelle chromatique lui paraissent d'un gris sale. La teinte violette de toutes les nuances est méconnue.
Par moment tous les objets lui paraissent teints en jaune, en bleu, comme s'ils étaient éclairés par des feux de Bengale.
Le malade ne présente aucun antécédent pathologique. Il n'a pas d'étincelles qui lui passent devant les yeux, pas
de diplopie, pas de caucliemars, ni de rêves, pas de tremblement. La sensibilité est normale sur toute la surface du corps.
La pupille du côté droit est rétrécie.
Aucune lésion appréciable à l'ophtlialmoscope, si ce n'est un peu d'anémie de la papille que l'on constate dans l'œil droit, en le comparant avec l'œil gauche qui ne présente aucun symptôme morbide. Les artères sont diminuées de calibre par places, et lês veines présentent des varicosités sur quelques points de leur trajet.
Le champ visuel périphérique est intact, excepté au centre, où est un scotome qui n'est pas complètement opaque ; le malade ne voit qu'un brouillard à ce niveau.
Nous avons mesuré l'étendue de ce scotome, en faisant fixer avec l'œil droit un point situé à 25 centimètres. Suivant le diamètre horizontal, il s'étend à droite à 10 centimètres, à gauche à 5 centimètres du point central ; suivant le diamètre vertical, à 9 centimètres en bas, à 5 en haut. • Le malade fume 30 grammes de tabac par jour, en cigarettes. Il boit très modérément, et ne présente aucun symptôme d'alcoolisme.
OBSERVATION V (Personnelle.)
Amblyopie mixte par V alcool et par le tabac.
Truet (Jean), âgé de 62 ans, vient consulter à sa clinique M. Galezowski, le jeudi 27 décembre 1877, pour une amblyopie très-prononcée des deux yeux. Il nous dit être atteint de cette affection depuis six mois, et nous raconte que le début en a été très-brusque, pour ainsi dire foudroyant. Tout à coup il a été pris d'un étourdissement, de vertiges, et s'est aperçu de suite qu'il ne voyait plus les
objets et les personnes qui étaient près de lui. Depuis lors cet affaiblissement de la vue a persisté, augmentant trèslentement, si bien que le malade, croyant tout d'abord n'avoir qu'un coup de sang- dont il espérait la guérison rapide, se voit obligé de consulter.
La vision au loin est tellement diminuée qu'à une dizaine de pas il ne peut reconnaître personne, distinguer un homme d'une femme.
Il n'y a pas de scotome, pas de lacunes dans le champ
visuel.
Le malade voit tous les objets colorés en jaune, au travers d'un brouillard jaunâtre. Il lui semble aussi avoir devant les yeux une sorte de grillage. Le rouge orangé lui paraît jaune, le vert est pris pour le gris. La couleur garance lui semble absolument jaune, mais les impressions lumineuses ne se fusionnent pas de façon à amener le contraste successif des couleurs.
L'acuïté visuelle est tellement diminuée que le malade ne peut lire les caractères 1, 2, 3, 4, 5 et 6 de l'échelle typographique ; il peut avec peine déchiffrer à 20 centimètres les caractères n° 8. Les deux yeux présentent à peu près le même degré d'affaiblissement.
L'iris se contracte énergiquement sous l'influence de la lumière. La sensibilité est intacte sur toute la surface du corps. Le malade accuse des étincelles qui lui passent devant les yeux ; il a des cauchemars, des rêves effrayants ; le matin il a la pituite et vomit des matières acides et glaireuses. Pas de tremblement.
La mémoire est un peu diminuée. Le malade ne bredouille pas en parlant.
Les pupilles sont fortement rétrécies dans les deux yeux. A l'examen ophthalmoscopique, on ne constate rien d'anormal.
Le malade fume pour 30 ou 40 centimes de tabac par
jour, en pipe. Il boit un demi-litre de vin à chaque repas, mais bon nombre de petits verres dans la journée.
Le 10 janvier, il revient à la clinique. Il a cessé complètement l'usage du tabac et boit beaucoup moins. Le brouillard devant ses yeux est bien moins obscur, il distingue plus facilement les personnes qui l'entourent, mais il a encore de la dyscbromatopsie, et voit toujours les objets colorés en jaune. Le matin il a la pituite, et se plaint de quelques rêves pendant les nuits.