DES PERCEPTIONS
Strisloii dM fiaeiiltés de Taim. — Dw Mnsatlons da goût et de l'odorat. — Caraotère sabjeotif de la pereeption. — Conception de la anbetanoe et dn mol. ^ Iode sensKif de la perception. — Instniments organignes deo pereeptijons. — Attention, Bémoire et habitnde. — Iode interne de la perception. — OénonArement des pereepUons élémentaires. ^ Ses perceptions composées. ^ Oe la matière , de l'espace et dn temps. ^ Se l'aisociation des perceptions. — Associations spontanées des perceptions ches les animanx. — Association des perceptions ches rhomme. — Application des facultés rationnelles ans données de la perception.— Corrélation des perceptions et sobstitntion des nnes ans antres., — Dn nombre. — Un langage.
— Langage natnrel.— Formation des langnes.—létapliores.— Termes généraux.
— Passage des perceptions anx idées des divers êtres. ~ Usage pratiq^e des perceptions.
Après avoir fait une station obligée sur le territoire mixte qm sépare le domaine de la psychologie de celui de la physiologie ^ nous abordons directement l'étude de Famé. Et d'abord qu'est^e que l'ame ? Est*ce un être absolument un et indivisible , qui se métamorphose sans cesse , et revêt les formes les plus variées ? L'expérience n'admet pas une semblable assertion^ Les faits par lesquels se manifeste l'action de l'ame sont trop divers y pour que la logique permette de les rapporter à un principe absolument simple et unique. Il y a unité apparente dans le fait interne de sensation : en concluera-t-on que la sensibilité des organes et celle de l'ame soient identiques ^ et
qu'elles appartiennent à une même substance? De mètae il y a unité apparente dans le fait de conscience , et cependant on ne peut manquer y à première vue , de distinguer dans Tame certaines propriétés qui nous sont communes avec les animaux» et certaines autres qui nous appartiennent exclusivement. II est clair que si Tame est indivisible , comme il est d'ailleurs certain cpie nous participons de la nature psychologique desanimaux, il £aiudra admettre qu'il y a identité entre Tame des bétes et celle des hommes. On repousse cette conclusion : qu'on repousse donc aussi le principe dont elle découle.
La vérité est que, de tous les êtres, l'homme est le plus complexe , et que des divers ordres de principes qui le constituent, l'ame est celui qui présente le plus de multiplicité. Les faits l'attestent , et si la science ne- veut pas être purement imaginaire, elle doit se conformer aux faits et reconnaître la nature complexe de l'ame. Si la perception du son n'est pas celle de la couleur, si le mouvement de la haine n'est pas celui de l'amour, nous devons rapporter ces divers faits à des principes spéciaux, sous peine de tomber dans une étrange confusion. La fausse opinion de l'unité absolue de l'ame, la prétention irrationnelle de déduire tous les faits psychologiques d'un petit nombre de principes abstraits ou même d'un seul , a été l'une des causes les plus fécondes des erreurs de la philosophie.
La division la plus générale de nos facultés psychologiques repose sur la diflérence qui existe entre notre ame et celle des animaux. Gomme il y a en nous des facultés qui nous sont communes avec les animaux , et d'autres qui nous appartiennent en propre, on doit distinguer dans tiotre ame deux natures , l'une animale et l'autre spiri-
tuelle , qui se diflTérencient par des caractères tranchés , la première ayant pour objet le général et la seconde le particulier. Puis chacune de ces natures ou de ces ordres de facultés possède deux genres d'attributs. L'un nous procure l'intuition des faits, et l'autre le pouvoir de modifier les êtres extérieurs. Ainsi l'ame se partage en quatre genres de facultés, qui sont la perception , l'instinct, la réflexion et la moralité. Mais cette division n'est pas la dernière ; elle ne contient encore que des généralités abstraites , et pour arriver aux principes simples et élémentaires, aux espèces irréductibles, il faut étudier à part ehacune des facultés perceptives , instinctives , réflexives et morales. Hâtons-nous d'ajouter que cette division en espèces n'implique nullement la possibilité de l'existence séparée des diverses facultés. Elles existent chacune par elle - m^me ^ aucune ne peut être engendrée par une autre, mais aucune aussi ne peut subsister sans la coexistence de toutes les autres. C'est en cela que consiste Tunité de Tamé , sans qu'au reste cette sorte d'unité soit pour elle un privilège exclusif ; car elle partage ce caractère avec l'appareil nutritif qui est détruit, sitôt que périt l'un de ses organes.
Le premier genre de facultés qui s'offre à nous , est le plus simple , ce sont les facultés perceptives. Nous allons procéder àleur analyse; mais nous devons à l'avance prévenir le lecteur qu'il nous sera très difficile de montrer les facultés de l'ame dans leur simplicité primitive. Il est fort rare qu'un principe agisse seul en nous, et par conséquent que les faits par lesquels se manifeste l'action de l'ame , soient parfaitement simples. Le plus souvent plusieurs principes concourent à un même résultat, en sorte que les faits
obsenables présentent une grande complication. La sépsh ration ou analyse des éléments est le principal objet de la science , mais c*est un traTail aussi ardu qu'inusité. De plus le langage ordinaire dont nous sommes oM^és de nous servir , ^nt destiné aux usages de la vie, est gâséralement concret , et il ne nous fournit pas les termes strictement analytiques , dont nous aurions besoin pour traduire exactement nos idées.
Nous appelons perceptions les représentations internes des qualités physiques des objets extérieurs. Elles se produisent en nous soit spontanément, soit à la suite des impressions des sens. Leurs manifestations sont teliement liées à Faction des sens, que le vulgaire ne distingue pas ces deux ordres de faits , et que Ton croit conmiunément que la perception des sons s'accomplit dans l'oreille, cdk des formes dans Fœil , celle de la solidité dans le tact Le langage ordinaire entretient cette erreur ,. mais il ne doit être entendu qu'au sens figuré. L'œil , l'oreille , le nez , la bouche et les membranes du tact ne perçoivent pas les quaUtés objectives. Ce ne sont que des instruments admirablement disposés pour communiquer aux foyers internes de la perception les impressions qu'ils reçoivent des obj^ extérieurs. Les organes des sens communiquent les impressions qu'ils ont élaborées aux nerfs qui y aboutissent, et ceux-ci les transmettent au centre sensitif où les divises perceptions se forment par une opération mystérieuse.
Les sensations qui nous arrivent par les organes de^ l'odorat et du goût doivent peu nous occuper. Ces deux organes placés comme dans le vestibule de l'appareil nutritif , semblent plutôt destinés aux usages de la vie organique qu'à ceux de la vie animale et spirituelle. Leurs
fonctions consistent surtout à nous signaler les aliments et les gaz qui nous sont favorables ou nuisibles. Â mesure que rhomme se perfectionne , qu'il développe en lui ses facultés supérieures, ces organes diminuent d'activité. Mais chez^les animaux qui sont sans cesse occupés de leur alimentation , ils sont exercés presque constamment » et ils jouent un rôle considérable. Nonnseulement l'odorat est le moniteur de leur «stomac, c*est encore une sorte de vedette qui les avertit de l'approche et des démarches de leurs ennemis. Tout être animé exhale une odeur qui lui est particulière » et l'on peut supposer qu'il en est ainsi de tous les autres êtres. Outre les services que rendent les odeurs parleurs rapports avec les qualités nutritives des choses , elles suppléent aux sensations visuelles qui ne peuvent se produire à travers l'obscurité et les corps opaques , et remplacent jusqu'à un certain point pour les animaux la raison inductive.
Les saveurs et les odeurs n'ont à remplir pour nous qu'un rôle très borné. Les sensations qu'elles nous procurent sont confuses , fort peu instructives > et n'offrent que très peu de prise à l'action de l'intelligence. Toutefois comme au moment de leur impression qui est toujours fugitive f elles causent un plaisir très vif, beaucoup d'hommes recherchent ce genre de sensations, s'y livrent avec amour, et en font l'objet de leurs études et de leurs soins. On a interrogé des milliers de substances pour en extraire des parfums et des mets agréables ; on a essayé les combinaisons les plus variées pour exalter les propriétés sapides et olfactives des objets naturels ; on a imaginé des séries d'excitans destinés à se rehausser les uns les autres ; enfin on a inventé un art cosmétique et un art culinaire. Ces
arts qu'en général on a l'air de dédaigner , et dont cependant on chérit les prodaits y ne sont pas méprisables en eux-mêmes , en tant qu'application de TintelUgence à des &its naturels : mais ils sont les derniers de tous. Au lieu de maintenir l'esprit dans les hautes régions de son activité , ils le font descendre dans la partie la plus basse , et où il est le plus à l'étroit. Puis quels sont les fruits de tels arts ? Une surexcitation des organes qui engourdit et hébété l'esprit , une exaltation maladive et momentanée du cerveau qui retombe ensuite languissant et épuisé ; enfin la perversion des oi^anes mêmes qui deviennent soit inertes , soit irritables à l'excès. Sans doute il ne faut pas réprouver la délicatesse de la table autour de laquelle s'éveille la cordialité , ni la flamme légère que communi-^ que à l'esprit une liqueur généreuse , et qui suscite la verve et les saillies. II est des odeurs qui rafiraichissent , qui charment et qui se lient même par certains fils à des affections élevées. Mais on ne doit goûter ces raffinements qu'avec une grande retenue. Les sensations odorantes et sapides ont des entraînements qui subjuguent ; et celui qui s'y abandonne > mettant son ame dans des srasations purement organiqnes , s'abaisse au-dessous de l'animal* Celui qui en use avec sobriété , non-seulement conserve tout le ressort de son esprit, mais il se réserve dés organes toujours sains et dispos.
Les sens de la vue , de l'ouïe et du t^ct sont les vrais ministres de l'intelligence. Ils nous fournissent des images 9 des sons et des impressions tactiles , qui sous l'action de certaines facultés spéciales , se décomposent et forment nos perceptions élémentaires. Les tableaux que nous offre la vue , sont loin d'être simples ; il y a à la fois éten-
Mleur et mouvement. Le toucher nous ré-
^ la forme , la consistance et la force
. Dans le son il y a à distinguer i*in-
.csure. Nos facultés perceptives en rece-
ations , les soumettent à une sorte d'analyse,
. .^ient des éléments divers qu'elles nous présentent
ae à l'état simple. Sans ce travail de simplification nous
ae pourrions saisir avec netteté et précision les qualités
physiques des coips , nous n'en aurions que des intuitions
confuses et purement mémoratives , et nous ne pourrions
combiner à notre gré nos représentations sensibles soit
par la voie d'association , soit par la voie rationnelle.
Les perceptions ne nous donnent pas l'idée de l'existence des corps ; elles ne nous donnent que l'intuition de certaines figures , de certains sons , de certains mouveoients» en général de certains faits sensibles qui, à les bien considérer , ne sont autres que des faits de notre propre activité. Quand l'ame perçoit un son , une figure , un mouvement » c'est qu'elle-même est sonore , figurée y mobtte. Pour que nous ayons des perceptions , il faut que nous soyons nous-mêmes ces p'erceptions. Ici il n'y a pas de dualité possible ; s'il y avait hors de la perception un moi qui dût la saisir » ce moi lui serait identique , ou il lui serait complètement étranger. Si le langage sépare le moi percevant du fait de la p^ception, ce n'est que par abstraction. Dans ces mots je perçois^ le sujet et le verbe ne font qu'un ; le sens de cette expression en rend les deux termes inséparables. Qu'on ajoute un régime, il suivra le sort du verbe 9 et sera également enfermé dans le sujet. En réalité c'est nous-^mêmes que nous percevons sous les divers attributs de son , de figure , de couleur , de mouvement.
Mais si nous ne percevons que nous » il semble qu'il ne puisse y avoir pour chaque individu d'autre réalité que lui-même. Il en serait ainsi, s'il n'y avait en nous que des faits purement perceptifs. MaiB d'abord il y a en nous des sensations qui accompagnent nos perceptions^ et qui sont radicalement différentes , suivant que c'est nous^m^es , ou que ce sont d'autres êtres que nous percevons. Puis les idées que nous nous formons des substances, établissent une distinction tranchée entre nous-mêmes et les objets extérieurs. Les faits de perception sont saisis en nous par les facultés rationnelles , qui déterminent entre eux » conformément à l'expérience , des rapports de connexité et de causalité. Nous voyons certaines formes , certaines couleurs f certains mouvements être constamment ensemble; nous en concluons qu'il existe entre ces qualités physiques une connexité nécessaire et exclusive , et nous appe* Ions cette connexité substance ou existence essentielle. En outre nous remarquons que cette substance tout en conservant ses attributs constitutifs, éprouve c^tains changements qui se succèdent d'une manière invariable, et que d'autre part étant mise, suivant certaines conditions, en rapport avec d'autres substances , elle subit et produit des modifications déterminées qui sont perpétuellement les mêmes. Cette succession de faits liés entre eux d'une manière indissoluble , provoque en nous la conception de causalité ou de substance active. C'est du fond même de notre esprit que nous tirons les idées de connexité , de causalité et de substance. Si nous n'engendrions pas ces idées, si nous n'en étions par la source et l'essence, comment les aurions-nous ? Comment les comprendrionsnous? Il faut que nous soyons nous-mêmes principes de
causalité et de connexité , pour concevoir ces choses ; autrement elles nous seraient conoplétement étrangères.
Ayant acquis Tidée de substance et par cela même l'idée d'unité individuelle » nous nous représentons bientôt une multitude d'êtres rendus distincts par des propriétés caractéristiques. Beaucoup , il est vrai , se ressemblent et paraissent même identiques » cependant aucun d'eux ne partage avec un autre son individualité , parce que chacun occupe au moins dans l'espace une place qui'4ui est exclusivement réservée. Sous ce rapport il y a pour chacun d'eux une identité individuelle ^ qui d'ailleurs se fonde presque toujours sur des difTérences constitutives. Or parmi les divers êtres que nous contemplons , il en est un que nous ne pouvons nous empêcher de remarquer d'une manière toute spéciale. Cet être est le moi qui est sans cesse et partout présent en nous, et dont les représentations sont accompagnées pour nous de sensations et de sentiments d'une incomparable vivacité. Ainsi toute méprise est impossible > et parmi les divers objets qui s'offrent à notre esprit 9 nous ne saurions confondre ce qui est le moi avec ce qui est le non-moi. Toutefois cette assurance ne nous est donnée , qu'autant que nous sommes dans notre état normaL II peut arriver que le sentiment de nous-mêmes soit partiellement aboli ^ ou que par inadvertance nous ne saisissipns pas les rapports qui lient à notre individualité certains faits qui nous sont personnels , ou que nous nous livrions à des combinaisons mentales» telles que les rêves et lés hallucinations » qui nous donnent l'intuition d'un moîi^tout autre que le moi réel. Dans ces divers cas nous sommes infidèles à nous-mêmes ; mais à moins de la perte totale de quelques-uns de nos attributs , nous nous re*-
trouvons nous-mêmes, sitôt qu'en rassemblant nos moyens de connaître , nous coordonnons en nous toutes les données qui nous concernent.
Pourquoi , dira-t-on , étaler toute cette analyse pou démontrer un fait pour ainsi dire palpable » et qui appa rait immédiatement à la conscience de chacun ? Nous ré pondrons qu'ici nous ne démontrons rien ; nous ne fai sons qu'expliquer. Sans doute chacun a la conscience d son moi , mais d'une manière confuse et indéterminée. C fait de conscience n'est ni simple , ni primitif; et tai qu'on ne l'a pas ramené à ses vrais éléments , tant qu'c n'est pas remonté à son origine , on ne le comprend pi bien. Quelle est la mission de la science ? Est-ce de ooi cevoir et d'enseigner des choses inobservables , et doi le vulgaire n'ait pas la moindre idée , ni le moindre pref \ sentiment. C'est ce que prétend faire l'ontologie avec s<
entités transcendentales. Mais l'ontologie n'est pas i science , elle en est souvent même la négation.- La scien<
I prend les faits tels qu'ils sont » tels que le . vulgaire 1<
! voit ; mais elle ne s'arrête pas à l'apparence qui est toi
jours complexe et confuse , elle recherche les éléments d< choses et les lois qui les régissent. Quand un fait est cou pliqué 9 elle l'explique ; telle est sa destination essentielle Or la conscience du moi étant un fait compliqué » la psj chologie ne peut , sans manquer à son devoir , se di^i ser de l'analyser; et les philosophes qui se sont bom< à le constater en lui attribuant un caractère simple et pri mitify nous semblent s'être abusés, et avoir laissé à l'éti brut la notion du moi. Parmi eux nous signalerons judicieux Reid qui poussant à l'excès la crainte louab de masquer les principes réels sous des généralités , en
prodigué Tâiumération , et a prétendu à tort que Thomme perçoit immédiatement toutes les existences substantielles, et notamment celle du moi.
Nous devions expliquer comment se forment la con-^ science du moi et la connaissance de la réalité des choses extérieures , en d'autres termes comment le moi subjectif objective ses propres notions , comment il se pose comme objet pour lui-même , et comment il parvient à concevoir qu'il existe hors de lui d'autres êtres* Grâce à nos facultés rationnelles nous prêtons une substance aux qualités phyâques que nous percevons. Certains philosophes ont cru qu'il Ëillait distinguer ces qualités en deux classes , celles qui n'ont d'existence que dans notre perception , et celles qui existent réellement dans les objets extérieurs. Celles-ci ont été appelées qualités premières et celles-là quahtés secondes. Cette distinction n'est pas fondée; c'est de la même manière que nous percevons toutes les qualités sensibles , et que nous les objectivons , c'est-à-dire que nous les attribuons aux objets extérieurs. Nous n'a- Tons ni plus ni moins de raison d'aifirmer que les objets sont en eux-mêmes figurés , étendus , solides , que nous n'en avons pour croire qu'ils sont essentiellement colorés, odorans et sapides. Dans l'un et l'autre cas nous croyons et nous affirmons , parce que nous y sommes invisiUe- Bieiit portés par la nature de notre intelligence , parce que nous ne pouvons nier l'existence réelle des corps et de leurs diverses qualités , sans renier nos perceptions , sans renier notre intelligence , sans nous renier nousmêmes. La nécessité de la déduction du non-moi par le moi , est un corollaire indispensable du célèbre axiome : je pense , donc je suis , qui déduit l'existence du moi du
fait de la pensée , et qui est le premier fondement de la théorie subjective.
Nous devons également nous prémunir contre les fausses argumentations par lesquelles on a essayé de réduire à une ou deux les qualités essentielles des corps. Nous ne connaissons ces qualités que par nos perceptions ; or nos perceptions sont essentiellement divei'ses. Il est aussi impossible::de déduire la figure et la couleur du mouvement et de l'étendue 9 que le son de la couleur ou delà saveur. Nous ne saurions dire avec une absolue précision quel est le nombre des qualités ou des perceptions élémentaires ; mais il est certain qu'elles sont multiples. A première vue l'on peut dire que l'étendue , la figure , la couleur, le mouvement , le son , l'odeur et la saveur sont des perceptions parfaitement distinctes , que nous ne saurions y par quelque procédé que ce soit, en composer aucune avec une ou plusieurs autres , et que par conséquent nous devons les considérer comme entièrement irréductibles, les unes par rapport aux autres. Il est vrai que parmi ces perceptions il en est qui se caractérisent par un privilège de netteté qui les rend éminemment propres à servir d'instruments aux facultés rationnelles. Telle est la perception d'étendue qui est susceptible de revêtir une précision numérique , et qu'à ce titre l'intelligence emploie avec succès pour raisonnei: sur les mouvements, sur les sons, sur les figures. Cette substitution d'une per- <}eption à l'autre ne peut s'opérer qu'autant qu'elles sont corrélatives ; du reste elle n'implique nullement ITdentité essentielle des deux perceptions. C'est une sorte de métaphore scientifique que fait l'intelligence pour sa propre commodité ; mais les deux termes , le signe et la chose
signifiée, demeurent essentiellement<iisiincts. Lesconfon-^ dre n'est pas sans danger , car c'est masquer la réalité , et jeter le trouble dans l'esprit. On a été porté à faire cette confusion par un désir abusif de l'unité. On croit se monftrer profond, en enveloppant des choses diverses dans un principe unique et supérieur , et en exécutant ce tour d'adresse avec une laborieuse subtilité ; mais on n'enfante en définitive que des entités vaines et obscures.
Les perceptions se produisent en nous de deux manières, soit spontanément , par un acte purement subjectif, soit à la suite d'impressions reçues par les sens. Il y â dode à distinguer deux modes dans le fait de percevoir, le mode interne et le mode sensitif. Ces deux modes alternent l'un avec l'autre , et se servent mutuellement d'auxiliaires. Nous devons débuter parle mode sensitif. Pour que des perceptions s'éveillent en nous , il faut d'abord que nos sens soient émus par les objets extérieurs. En outre nous ne pouvons avoir des représentations positives deeesobjets, qu'autant queiiotre intelligence entreen rap^ port avec eux; et elle ne .peut le faire que par l'entremise de la sensation. D'ailleurs toutes ses opérations exigeant le concours des perceptions , on voit que la première eondition mise à son exercice , est que les sens remplissent bien leurs fonctions. /
Les sens dans leur état natif sont pkts oa moins bien eonstitués. Plus tard l'usage qu'on en fait, les modifie diver-sèment, sans en changer toutefois la valeur essentielle. Mettant à part. la discipline à laquelle la raison les soumet, il est à remarquer que l'exercice les perfectionne , que l'indolence les énerve , et que les surexcitations les corrompent et les émoussent. Nous sommes beaucoup p.lu$
observables présentent une grande complication. La sépa-* ration ou analyse des éléments est le principal objet de la science , mais c'est un travail aussi ardu qu'inusité. De plus le langage ordinaire dont nous sommes obligés de nous servir , étant destiné aux usages de la vie, est généralement concret , et il ne nous fournit pas les termes strictement analytiques , dont nous aurions besoin pour traduire exactement nos idées.
Nous appelons perceptions les représentations internes des qualités physiques des objets extérieurs. Elles se produisent en nous soit spontanément , soit à la suite des impressions des sens. Leurs manifestations sont teUement liées à l'action des sens, que le vulgaire ne distingue pas ces deux ordres de faits , et que l'on croit communément que la perception des sons s'accomplit dans l'oreiller celle des formes dans l'œil » celle de la solidité dans le tact. Le langage ordinaire entretient cette erreur ^ mais il ne doit être entendu qu'au sens figuré. L'œil , l'oreille , le nez , la bouche et les membranes du tact ne perçoivent pas les quaUtés objectives. Ce ne sont que des instruments admirablement disposés pour communiquer aux foyers internes de la perception les impressions qu'ils reçoivent des objets extérieurSé Les organes des sens communiquent les impressions qu'ils ont élaborées aux nerfs qui y aboutissent, et ceux-ci les transmettent au centre sensitif où les diverses perceptions se forment par une opération mystérieuse.
Les sensations qui nous arrivent par les organes de^ l'odorat et du goût doivent peu nous occuper. Ces deux organes placés comme dans le vestibule de l'appareil nutritif , semblent plutôt destinés aux usages de la vie organique qu'à ceux de la vie animale et spirituelle. Leurs
fonctions consistent surtout à nous signaler les aliments et les gaz qui nous sont favorables ou nuisibles. A mesure que l'homme se perfectionne , qu'il développe en lui ses facultés supérieures, ces organes diminuent d'activité. Mais'chez les animaux qui sont sans cesse occupés de leur alimentation » ils sont exercés presque constamment , et ils jouent un rôle considérable. Non-seulement l'odorat est le moniteurde leur estomac» c*est encore une sorte de vedette qui les avertit de l'approche et des démarches de leurs ennemis. Tout être animé exhale une odeur qui lui est particulière , et l'on peut supposer qu'il en est ainsi de tous les autres êtres. Outre les services que rendent les odeurs par leurs rapports avec les qualités nutritives des choses y elles suppléent aux sensations visuelles qui ne peuvent se produire à travers l'obscurité et les corps opaques , et remplacent jusqu'à un certain point pour les animaux la raison inductive.
Les saveurs et les odeurs n'ont à remplir pour nous qu'un rôle très borné. Les sensations qu'elles nous procurent sont confuses , fort peu instructives , et n'offrent que très peu de prise à l'action de l'intelligence. Toutefois comme au moment de leur impression qui est toujours fugitive f elles causent un plaisir très vif, beaucoup d'hommes recherchentce genre de sensations, s'y livrent avec amour, et en font l'objet de leurs études et de leurs soins. On a interrogé des milliers de substances pour en extraire des parfums et des mets agréables ; on a essayé les combinaisons les plus variées pour exalter les propriétés sapides et olfactives des objets naturels ; on a imaginé des séries d'excitans destinés à se rehausser les uns les autres ; enfin on a inventé un art cosmétique et un art culinaire. Ces
arts qu'en général on a l'air de dédaigner, et dont cependant on chérit les produits , ne sont pas méprisables en eux-mêmes , en tant qu'application de l'intelligence à des faits naturels ; niais ils sont les derniers de tous. Au lieu de maintenir l'esprit dans les hautes régions de son activité , ils le font descendre dans la partie la plus basse , et où il est le plus à l'étroit* Puis quels sont les fruits de tels arts ? Une surexcitation des organes qui engourdit et hébété l'esprit , une exaltation maladive et momentanée du cerveau qui retombe ensuite languissant et épuisé ; enfin la perversion des organes mêmes qui deviennent soit inertes , soit irritables à l'excès. Sans doute il ne £aiut pas réprouver la délicatesse de la table autour de laquelle s'éveille la cordialité , ni la flamme légère que communique à l'esprit une liqueur généreuse » et qui suscite la verve et les saillies. Il est des odeurs qui rafraîchissent, qui charment et qui se lient même par certains fils à des affections élevées. Mais on ne doit goûter ces raffinements qu'avec une grande retenue. Les sensations odorantes et sapides ont des entraînements qui subjuguent ; et celui qui s'y abandonne ) mettant son ame dans des sensations purement organiques , s'abaisse au-dessous der l'animal. Celui qui en use avec sobriété , non-seulement cônserTe tout le ressort de son esprit, mais il se réserve dès organes toujours sains et dispos.
Les sens de la vue , de l'ouïe et du t^ct sont les vrais ministres de l'intelligence. Ils nous fournissent des im^ ges , des sons et des impressions tactiles , qui sous l'action de certaines facultés spéciales , se décomposent et for* ment nos perceptions élémentaires. Les tableaux que nous offre la vue , sont loin d'être simples ; il y a à la fois étefi-
due , figure , couleur et mouvement. Le toucher nous révèle simultanément la forme / la consistance et la force impulsive des objets* Dans le son il y a à distinguer l'intonation et la mesure. Nos facultés perceptives en recevant leB sensations » les soumettent à une sorte d'analyse, et y démêlent des éléments divers qu'elles nous présentent ensuiteà l'état simple. Sans ce travail de simplification nous ne pourrions saisir avec netteté et précision les qualités physiques des corps , nous n'en aurions que des intuitions confuses et purement mémojr atives , et nous ne pourrions combiner à notre gré nos représentations sensibles soit par la voie d'association » soit par la voie rationnelle.
Les perceptions ne nous donnent pas l'idée de Texistence des corps ; elles ne nous donnent que l'intuition de certaines figures y de certains sons y de certains mouvements, en général de certains faits sensibles qui , à les bien considérer , ne sont autres que des faits de notre propre activité. Quand l'amë perçoit un son , une figure , un mouvement , c'est qu'elle-même est sonore , figurée , mobile. Pour que nous ayons des perceptions , il faut que nous soyons nous-noêmes ces plërceptions. Ici il n'y a pas de dualité possible; s'il y avait hors de la perception un moi qui dût la saisir » ce moi lui serait identique y ou il lui serait complètement étranger. Si le langage sépare le moi percevant du fait de la perception, ce n'est que par abstraction. Dans ces mots je perçois, le sujet et le verbe ne font qu'un ; le sens de cette expression en rend les deux termes inséparables. Qu'on ajoute un régime, il suivra le sort du verbe 9 et sera également enfermé dans le sujet. En réalité c'est nous-mêmes que nous percevons sous les divers attributs de son , de figure , de couleur , de mouvement.
Mais si nous ne percevons que nous » il semble qu'il ne puisse y avoir pour chaque individu d'autre réalité que lui-même. Il en serait ainsi» s'il n'y avait en nous que des faits purement perceptifs. Mais d'abord il y a en nous des sensations qui accompagnent nos perceptions» et qui sont radicalement différentes » suivant que c'est nous-mêmes , ou que ce sont d'autres êtres que nous percevons. Puis les idées que nous noua formons des substances» établissent une distinction tranchée entre nous-mêmes et les objets extérieurs. Les faits de perception sont saisis en nous par les facultés rationnelles » qui déterminent entre eux » coaformément à l'expérience , des rapports de connexité et de causalité. Nous voyons certaines formes » certaines couleurs » certains mouvements être constamment ensemble; nous en concluons qu'il existe entre ces qualités pbysi-* ques une connexité nécessaire et exclusive , et nous appe^ Ions cette connexité substance ou existence essentielle. En outre nous remarquons que cette substance tout en conservant ses attributs constitutifs, éprouve c^tains changements qui se succèdent d'une manière invariable, et que d'autre part étant mise, suivant certaines conditions, en rapport avec d'autres substances , elle subit et produit des modifications déterminées qui sont perpétuellement les mêmes. Cette succession de faits liés entre eux d'une manière indissoluble , provoque en nous la conception de causalité ou de substance active. C'est du fond même de notre esprit que nous tirons les idées de connexité , de causalité et de substance. Si nous n'engendrions pas ces idées, si nous n'en étions par la source et l'essence, comment les aurions-nous ? Comment les comprendrionsnous? Il faut que nous soyons nous-mêmes principes de
causalité et de connexité , pour concevoir ces choses ; autrement elles nous seraient complètement étrangères.
Ayant acquis l'idée de substance et par cela même l'idée d'unité individuelle y nous nous représentons bientôt une multitude d'êtres rendus distincts par des propriétés caractéristiques. Beaucoup , il est vrai » se ressemblent et paraissent même identiques » cependant aucun d'eux ne partage avec un autre son individualité y parce que chacun occupe au moins dans l'espace une place qui'4ui est exclusivement réservée. Sous ce rapport il y a pour chacun d'eux une identité individuelle y qui d'ailleurs se fonde presque toujours sur des différences constitutives. Or parmi les divers êtres que nous contemplons y il en est un que nous ne pouvons nous empêcher de remarquer d'une manière toute spéciale. Cet être est le moi qui est sans cesse et partout présent en nous, et dont les représentations sont accompagnées pour nous de sensations et de sentiments d'une incomparable vivacité. Ainsi toute méprise est impossible y et parmi les divers objets qui s'offrent à notre esprit , nous ne saurions confondre ce qui est le moi avec ce qui est le non-moi. Toutefois cette assurance ne nous est donnée y qu'autant que nous sommes dans notre état normal. Il peut arriver que le sentiment de nous-mêmes soit partiellement aboli , ou que par inadvertance nous ne saisissions pas les rapports qui lient à notre individualité certains faits qui nous sont personnels y ou que nous nous livrions à des combinaisons mentales, telles que les rêves et les hallucinations y qui nous donnent l'intuition d'un moviout autre que le moi réel. Dans ces divers cas noua sommes infidèles à nous-mêmes ; mais à moins de la perte totale de quelques-uns de nos attributs , nous nous re-
trouvons nous-mêmes, sitôt qu'en rassemblant nos moyens de connaître , nous coordonnons en nous toutes les données qui nous concernent.
Pourquoi ^ dira~t-on , étaler toute cette analyse pour démontrer un fait pour ainsi dire palpable » et qui apparaît immédiatement à la conscience de chacun ? Nous répondrons qu'ici nous ne démontrons rien ; nous ne faisons qu'expliquer. Sans doute chacun a la conscience de son moi y mais d'une manière confuse et indéterminée^. Ce fait de conscience n'est ni simple , ni primitif; et tant qu'on ne l'a pas ramené à ses vrais éléments, tant qu'on n'est pas remonté à son origine , on ne le comprend pas bien. Quelle est la mission de la science ? Est-ce de concevoir et d'enseigner des choses inobservables , et dont le vulgaire n'ait pas la moindre idée , ni le moindre pressentiment. C'est, ce que prétend faire l'ontologie avec ses entités iranscendentales. Mais l'ontologie n'est pas la science , elle 6n est souvent même la négation/ La science prend les faits tels qu'ils sont, tels que le. vulgaire les voit ; mais elle ne s'arrête pas à l'apparence qui est toujours complexe et confuse , elle recherche les éléments des choses et les lois qui les régissent. Quand un fait est compliqué , elle l'explique ; telle est sa destination essentielle. Or la conscience du moi étant un fait compliqué , la psychologie ne peut , sans manquer à son devoir , se dispenser de l'analyser; et les philosophes qui se sont bornés à le constater en lui attribuant un caractère simple et primitif, nous semblent s'être abusés, et avoir laissé à l'état brut la notion du moi. Parmi eux nous signaleroBS le judicieux Reid qui poussant à l'excès la crainte louable de masquer les principes réels sous des généralités , en a
prodigué Tâiumération , et a prétendu à tort que rhomme perçoit immédiatement toutes les existences substantielles, et notamment celle du moi.
Nous devions expliquer comment se forment la con-^ science du moi et la connaissance de la réalité des choses extérieures , en d'autres termes comment le moi subjectif objective ses propres notions , comment il se pose comme objet pour lui-même , et comment il parvient à concevoir qu'il existe hors de lui d'autres êtres. Grâce à nos facultés rationnelles nous prêtons une substance aux qualités physiques que nous percevons. Certains philosophes ont cru qu'il fallait distinguer ces qualités en deux classes j celles qui n'ont d'existence que dans notre perception , et celles qui existent réellement dans les objets extérieurs. Celles-ci ont été appelées qualités premières et celles-là quahtés secondes. Cette distinction n'est pas fondée ; c'est de la même manière que nous percevons toutes les qualités sensibles , et que nous les objectivons , c'est-à-dire que nous les attribuons aux objets extérieurs. Nous n'avons ni plus ni moins de raison d'affirmer que les objets sont en eux-mêmes figurés , étendus , solides , que nous n'en avons pour croire qu'ils sont essentiellement colorés, odorans et sapides. Dans l'un et l'autre cas nous croyons et nous affirmons , parce que nous y sommes invisible- Blent portés par la nature de notre intelligence , parce que nous ne pouvons nier l'existence réelle des corps et de leurs diverses qualités , sans renier nos perceptions , sans renier notre intelligence , sans nous renier nousmto)es. La nécessité de la déduction du non-moi par le moi , est un corollaire indispensable du célèbre axiome : je pense , donc je suis y qui déduit l'existence du moi du
fait de la pensée , et qui est ie premier fondement de la théorie subjective.
Nous devons également nous prémunir contre les fausses argumentations par lesquelles on a essayé de réduire à une ou deux les qualités essentielles des corps. Nous ne connaissons ces qualités que par nos perceptions ; or nos perceptions sont essentiellement diverses. Il est aussi impossibleîde déduire la figure et la couleur du mouvement et de l'étendue 9 que le son de la couleur ou delà saveur. Nous ne saurions dire avec une absolue préciiûon quel est le nombre des qualités ou des perceptions élémentaires ; mais il est certain qu'elles sont multiples. A première vue Ton peut dire que l'étendue , la figure , la couleur, le mouvement , le son , l'odeur et la saveur sont des perceptions parfaitement distinctes , que nous ne saurions y par quelque procédé que ce soit, en composer aucune avec une ou plusieurs autres , et que par conséquent nous devons les considérer comme entièrement irréductibles les unes par rapport aux autres. Il est vrai que parmi ces perceptions il en est qui se caractérisent par un privilège de netteté qui les rend éminemment propres à servir d'instruments aux facultés rationnelles. Telle est la perception d'étendue qui est susceptible de revêtir une précision numérique , et qu'à ce titre l'intelligence emploie avec succès pour raisonnei: sur les mouvements, sur les sons, sur les figures. Cette substitution d'une per- <5eption à l'autre ne peut s'opérer qu'autant qu'elles sont corrélatives ; du reste elle n'implique nullement ITdentité essentielle des deux perceptions. C'est une sorte de métaphore scientifique que fait l'intelligence pour sa propre commodité; mais les deux termes , le signe et la chose
signifiée, demeurent essendeUement^iistiiicts. Lesconfon-^ dre n*est pas sans danger , car c'est masquer la réalité , et jeter le trouble dans l'esprit. On a été porté à faire cette confusion par un désir abusif de l'unité. On croit se montrer profond, en enveloppant des choses diverses dans un principe unique et supérieur , et en exécutant ce tour d'adresse avec une laborieuse subtilité ; mais on n'enfante en définitive que des entités vaines et obscures.
Les perceptions se produisent en nous de deux manières» soit spontanément , par un acte purement subjectif, soit à la suite d'impressions reçues par les sens. Il y a donc à distinguer deux modes dans le fait de percevoir, le mode interne et le mode sensitif. Ces deux modes alternent l'un avec l'autre , et se servent mutuellement d'auxiliaires. Nous devons débuter par le mode sensitif. Pour que des perceptions s'éveillent en nous , il faut d'abord que nos sens soient émus par les objets extérieurs. En outre nous ne pouvons avoir des représentations positives de ees objets, qu'autant quenotre mtelligence entreen rapport avec eux; et elle ne. peut le faire que par Tentremise de la sensation. D'ailleurs toutes ses opérations exigeant le concours des perceptions , on voit que la première eondition mise à son exercice , est que les sens remplissent bien leurs fonctions.
Les sens dans leur état natif sont pkis oa moins bien constitués .Plus tard l'usage qu'on en fait, les modifie diversement, sans en changer toutefois la valeur essentielle. Mettant à part.la discipline à laquelle la raison les soumet , il est à remarquer que l'exercice les perfectionne , que l'indolence les énerve , et que les surexcitations les corrompent et les émoussent. Nous sommes beaucoup plus
aptes que les sauvages à porter des jugements sur les qualités physiques, des choses ; mais en revaache ils sont bien plus habiles que nous à percevoir ioEnédiatement par h sensation les indices apparents. Tandis que nous reposant sur les secours que nous offre la vie civilisée » lious laissons la vue » l'ouïe » le tact agir en nous avec nonchalance^ le sauvage sans cesse en quête de sa subsistance, ou en éveil vis-à-vis de l'ennemi» épie 1^ moindres s^nes , tient ses organes dans luie vigilance continue i et parvient ainsi à les doter d'une exquise finesse et d'une très grande portée. Le peintre et le musicien saisissent dans les couleurs et les sons des^ nuances qui échappent au vulgaire. S'il est permis d'ajouter quelque foi auxefifets qu'<« attribue au magnétisme animal , c'est en considérant les sens comme exaltés momentanément par une excitation savamment condensée. Ils peuvent ainsi acquérir une puissance extraordinaire mais fugitive, et bientôt après ils retombent abattus et stupéfiés , comme il arrive à la vue qui après avoir contemplé un objet trop éclatant , s'éblouit et s'obscorcitthet à l'ouïe qui s'assourdit, après avoir vibré sous des sons trop bruyans. Tout excès dans les sensations 'entraine des dangers ; et si la lucidité magnétique n'est pas une chimère , on doit croire qu'elle est chèrement achetée par la dépense de vitalité qu'elle exige.
Si kl concours des sens nous est nécessaire pour que nous puissions connaîtra les corps extérieurs , comment l'aveugle , le sourd , le paralytique se réprésenteronfr-âs les qualités physiques dont les perceptions requièrent l'emploi des organes dont ils sont destitués ? Seront-ils réduits , sur ces divers points , à une ignorance absolue ? Nous ne le croyons pas. La perception n'est, ilest vrai^com-
plète qoe lorsqu'elle est à la fois interne et sensûtive » qu'elle s'accomplit dans son propre siège sous l'influence des impressions extérieures. Mais ces impressions ne sont pas rigoureusement indispensables pour que la pei*ception ait lieu. Nous nous donnons à nous-mêmes une multitude d'intuitions qui n'ont pas de modèle hors de notre esprit. Nous les composons avec les éléments représentatifs des figures » des couleurs » des étendues» des mouvemens qui sont en nous , qui y étaient virtuellemait à l'instant de notre naissance, et dont nous provoquons l'apparitiob interne par notre propre spontanéité. Sans doute nous qui pouvons exercer notre perception suivant le mode sensible, nous ne pouvons nous empêcher de mêler à nos intuitions subjectives des représentations externes; néanmoins nous pouvons très bien constater que dans ces produits mixtes il y a des provenances purement internes qui s*unissent, sans s'y confondre entièrement , avec celles qui nous sont arrivées par la voie sensitive. Chez l'aveugle , le sourd, le paralytique rien ne peut venir par les sens qui leur manquent , mais les perceptions peuvent se former par un travail purement interne. Seulement ce travail sera très in*grat et très incomplet.
n est à remarquer que les sens peuvent se suppléer les uns les autres. Nous jugeons de la plupart des choses senstt)les par la vue. Ce qui nous autorise à agir ainsi est la liaison qui existe entre les caractères visibles et les qua-^ lités tangibles , sonores , odorantes et sapides dés choses physiques. Quand nous Usons un discours imprimé, nous en percevons intérieurement les sons articulés. Quand nous voyons un objet se mouvoir , nous nous rendons compte de la force qui le pousse. Le simple aspect d'un
hiets désagréable bous inspire de la répulsion , et va quelquefois jusqu'à susciter en nous des nausées. Nous aimons h nous servir de la vue pour nos divers usages» parce que c'est le S^ns le plus net , le plus expéditif, le plus fertile y qu'il embrasse le plus Vaste espace ; et qu'il nous cause le moins de fatigue. C'est vraiment le premier des sens. Quelquefois nous nous servons du tact à défaut de la vue. Nous sommes obligés d'y recourir dans l'obscurité , pour reconnaître les formes des objets. Une simple impression ressentie par la main éveille en nous des perceptions de plusieurs sortes , des intuitions d'étendue , de forme, de couleur. Mais l'action du tact est lourde, lente et obtuse. Il réside daiis des organes qui ne lui sont pas uniq[uement destinés , et ne sont pas précisément conformés pour la sensation , puisqu'ils ont aussi à remplir des fonctions locomotives. Cet exemple montre que le principe de la division du travail s'applique aussi bien à notre propre organisation qu'à celle de l'industrie.
Un sens pouvant se substituer à un autre , on conçoit comment il est possible de faire l'éducation d'un aveugle et d'un sourd , et d'éveiller dans l'un les perceptions visuelles et dans l'autre les perceptions sonores, par l'entremise d'autres sens que ceux qui correspondent directement à l'un et à l'autre genre de ces perceptions. Nous ne pouvons entrer à ce sujet dans des détails de pathologie et de thérapeutique intellectuelles. Mais le psychologiste qui veut approfondir l'étude de la perception doit aller consulter les ingénieux procédés et les expériences curieuses, que lui offrent les établissements créés pour l'éducation des sourds et des aveugles.
I /homme n'est pas purement contemplatif; c'est un étro
essentiellement actif. Il se met en rapport par ses sens avecr les objets extérieurs, et grâce à ces organes.il perçoit les qualités apparentes des choses placées dans son horizon ; mais sitôt qu'il s-'est formé certaines notions » j\ est poussé par ses divers besoins à agir sur les choses qui Tentourent , à se les approprier , à se les attacher » à les transformer , et à notifier à ses semblables ses désirs et ses volontés. Pour réaliser ainsi ses intentions sous une forme sensible , des instruments spéciaux lui sont nécessaires. Aussi l'appareil de relation dont il est doué, présente-t-il à côté des organeâ sensitifs , les oi^anes de la voix , de la prél^ension et de la locomotion. Les organes actifs comme les organes sensitifs veulent être exercés pour acquérir tout leur pouvoir. L'inertie les énerve » l'excès de fatigue les use , et les efforts violens les brisent. Parmi eux la voix est le plus éminent ; car elle est l'interprète essentiel de la pensée. Elle doit cette prérogative à sa souplesse, à sa netteté , à l'étendue de sa portée , et aux formes innombrables qu'elle est susceptible de revêtir. La civilisation produit deux effets sur nos organes actifs. Elle met à notre service une multitude d'outils et de machines qui soulagent nos organes , et en accroissent singulièrement le pouvoir. Puis elle engendre des inégalités sociales par suite (lesquelles certains individus sont dispensés d'une grande partie des tâches matérielles dévolues à l'homme. Ces privilégiés usant seulement de la parole et du geste commandent et dirigent les travaux d'autrui, et se servent de membres étrangers pour accomplir leur propre volonté. Ainsi les organes actifs se substituent les uns aux autres conraie les organes sensitifs. On apprend au sourd-muet qui n'a jamais entendu ni articule un son , à exprimer sa^.
— foi —
pensée avec des gestes , à former des mots avec ses doigts diversement agités» à articuler en quelque sorte des paroles avec des signes manuels.
Les perceptions tant internes que sensitives ont, ainsi que les autres modes d'activité de l'ame , divers d^és d'intensité. Tantôt elles sont indolentes et comme passives. Des objets variés sont devant nous; nous voyons, nous entendons , nous touchons » mais sans être vivement impressionnés y sans avoir un sentiment bien défini de ce qui se passe en nous et hors de nous» et sans retenir l'empreinte des formes que nos facultés ont prises momentanément. Nous avons des intuitions » mais nous ne nous y arrêtons pas y nous en avons à peine conscience et ne cherchons pas à les préciser. Elles flottent dans notre esprit , puis s'évanouissent » sans laisser de trace durable. Tantôt au contraire nous sortons de cet état de mollesse et de relâchement, nous tendons nos facultés, et leur donnons cette excitation qui est nécessaire pour que nous puissions soit par la sensation , soit par la contemplation interne , saisir fortement les qualités des objets présents ou absents, les discerner avec netteté et nous les représenter avec exactitude. Alors nous ne nous bornons plus à voir , à entendre, à loucher ; nous regardons , nous écoutons, nous palpons. Nous ne nous contentons plus d'apparitions vagues et fugitives , nous voulons avoir et obtenons des intuitions précises qui se gravent dans notre esprit, et sont propres à être élaborées par les facultés rationnelles. Cette excitation forte et soutenue est ce qu'on appelle l'attention. Ce n'est pas , comme on l'a souvent professé, une faculté, un principe spécial d'action ; c'est simplement un mode , un d^ré, un moment particulier de l'action perceptive. Ce fait n'est
pas exclusivement propre aux facultés perceptives , il est commun à toutes nos facultés. La réflexion peut être lâche et flottante, ou tendue et. fixée; nos dispositions morales peuvent être molles et indécises ou vivement portées vars un but. Notre ame tout entière oscille sans cesse entre deux états , l'un qui est le relâchement et qui va jusqu'à l'inertie, l'autre qui est la contention et qui parcourt beaucoup de degrés divers depuis l'excitation modérée jusqu'à l'exaltation et au délire.. Pour que l'a me s'entretienne dans un bon hygiène , et qu'elle trouve à un moment donné toutes les forces dont elle a besoin , il convient qu'elle passe alternativement de l'éfat de tension à celui de relâchement , qu'à la veille succède le sommeil^ à la £atigue le délassement, et au travail la distraction. Ajoutons que lorsque l'ame prête son attention ou s'applique à un objet déterminé , dans te but soit d'acquérir des idées justes et précises , soit d'accomplir une tâche régulière , il faut qu'elle concentre son activité sur l'objet qu'elle a en vue , et qu'elle laisse dans le repos toutes celles de ses facultés qui ne se rapportent pas directement à la fin qu'elle se propose. L'attention et l'iur tention impliquent dans l'ame l'unité d'action et la 4ivi- ^on du travail. Ce n'est qu'en passant successivement d'un objet à l'autre , et en réservant à chacun un temps déterminé , que nous pouvons parvenir à la connaissance de la vérité , ou accomplir une œuvre parfaite.
Lorsque nous avons mis de l'attention ou de l'intention à examiner ou à faire quelque chose , ces faits intellectuels ou pratiques se reproduisent en nous avec une intégrité et une facilité remarquables. Les perceptions et les conceptions nous reviennent alertes , précises , en-
tîëres et luoiifieuses , et dos actes se renouvellent avec promptitude, ampleur , cohérence et dextérité. Ces avantages sont dus à une propriété de Tame que Ton appelle mémoire ou habitude , suivant qu'elle a rapport aux faits intellectuels ou pratiques. Ce n'est pas , comme on le £t souvent , une £siculté de l'âme , ce n'est qu'une fadlité que possède l'ame de refaire plus aisément et plus correctement ce qu'elle a déjà fait. Cette propriété est si peu une faculté f qu'elle appartient à toutes les facultés de notre ame et même à nos organes sensitifs et actifs. Elle est inhérente à tout notre être , et elle lui est exta*êmement précieuse. Sans elle nous serions plongé dans une enfance perpétuelle » nous aurions sans cesse à rapprendre ce que nous avons déjà appris ; il n'y aurait aucune suite dans nos travaux , aucun développement dans nos afièctions , aucun lien constant entre les hommes. Nos facultés^ spirituelles qui tendent à unir et à combiner entre elles les choses particulières à travers le temps et l'espace , ne pourraient poursuivre aucun plan , ni établir aucun système. Les animaux eux-mêmes qui ne raisonnent pas, mais qui groupent leurs perceptions et leurs instincts suivant certaines associations , seraient sans cesse déconcertés et hagards , s'ils étaient destitués de toute mémoire et de toute habitude , et s'il leur fallait à tout instant revenir au point de départ de leur éducation.
La mémoire et l'habitude se perfectionnent par l'usage. Les enfants n'ont ces attributs qu'à un faible degré » parce qu'ils n'ont pas encore eu le temps de s'exercer. Us ont seulement un grand désir de connaître et d'agir , et le plus souvent quand ils se montrent paresseux , c'est moins^ leur faute que celle de leurs maîtres. En effet ceux-ci, au
lieu d'offrir â leur appétit ce que leur intelligence peut digérer > leur présentent des aliments d'un autre âge qui exigent une capacité et une expérience que le cours des ans peut seul donner. Ce sont des principes abstraits , ce sont des faits arides qui n'ont de valeur que par l'intelligence de la vie dont ils sont les manifestations ; ce sont des entités qui infectent encore l'enseignement , parce qu'elles subsistent dans la science. Si au contraire on présentait à l'enfant des tableaux , des faits réels et vivans, comme il les aime et les recherche» il les saisirait avec avidité , et s'en approprierait avec plaisir le sens et la leçon. Il n'y aurait plus cette scission profonde que nous remarquons avec regret, entre ses exercices volontaires et son éducation pédagogique et forcée. Il se porterait alternativement , avec un goût égal , de ce qu'on appelle le plaisir à ce qu'on appelle l'étude, et ses progrès seraient à la fois plus rapides, plus solides et plus surs. Quand nous sommes sortis de l'école, les occupations nous plaisent, et nous sentons même qu'elles nous sont nécessaires , parce qu'alors elles nous sont adaptées, que nous les choisissons et les poursuivons spontanément. La reproduction fréquente des mêmes actes qui est le fait de la mémoire et de l'habitude , nous les rend plus agréables, en les rendant plus faciles et mieux ajustés. C'est ainsi que l'on dit que les habitudes attachent. Quant aux souvenirs , ils nous plaisent non-seule-* ment par les ressources qu'ils nous fournissent , mais encore parce qu'ils nous font assister de nouveau à des scènes passées, et ressentir des émotions qui semblaient éteintes. Mais si l'habitude et la mémoire ont des plaisirs qui leur sont propres , ceux-ci en revenant empreints de Taisancc qui les caractérise , vont peu à peu perdant de
leur vivacité. Â mesure que le temps nous y attache davantage, ils s'émoussent et s'affaiblissent. U arrive un moment où la monotonie engendre Tennui , et par une réactron inévitable , nous sommes poussés alors à rompre nos habitudes , et à courir après la nouveauté. Les personnes compassées et uniformes deviennent bientôt fastidieuses, et celles qui sont pourvues d'une copieuse mémoire, sont ordinairement insipides. On incline à penser et avec raison que la reproduction incessante des mêmes idées et des mêmes actes témoigne d'un fonds assez pauvre.
La percieption » avons-nous dit » commence par être sensation. Nos facultés perceptives mises en rapport avec les objets extérieurs par l'entremise des sens » reçoivent des impressions qui correspondent à l'ensemble des qualités des objets , mais ne peuvent , dans cet état de complexité , être ni bien nettes ni bien précises y et ne peuvent en conséquence offrir des matériaux convenables aux travaux de la réflexion. Lorsque la main palpe un objet, elle en reconnaît à la fois la solidité , la forme et les mouvements. Lorsque l'œil s'applique à contempler quelque chose , il observe immédiatement des couleurs , une figure , des mouvements , et en même temps l'esprit perçoit par intuition certaines autres qualités tangibles , sonores , odorantes qui se lient ordinairement dans les objets aux qualités visuelles qui nous apparaissent. Tout cela form.e un amas un peu confus , et pour que nous puissions nous former des représentations nettes et distinctes , il est nécessaire que nous procédions au triage , à la séparation des qualités sensibles qui nous sont apparues dans un état de mélange et de complexité. Cette opération se fait au siège intime de la perception. Lorsqu'elle
est accomplie , nous pouvons, en fermant les yeux» en bouctiant noS'OreîHes, en nous isolant de nos sens, avoir des intuitioDs séparées et distinctes de la couleur , de la forme , du mouvement , du son , de retendue. Nous n'avons pas y il est vrai , le même pouvoir à T^rd des odeurs et des saveurs. Il est difficile de dire si ces sensations sont susceptibles de devenir perceptions ; elles senK bleot tellement attachées au jeu de leurs organes respectifs y que nous penchons pour la négative. Nous ne saurions non plus affirmer positivement que dans la formation interne de perceptions séparées et distinctes la sensation ne joue aucun rôle. Ce qui nous inspire des doutes sur ce point , c'est que dans les intuitions résultant d'un état exalté des facultés perceptives » les objets se peignent à notre esprit d'une manière tellement vive » que le sentiment que nous éprouvons ne diffère presque pas de la sensation causée par des objets réels. De ce fait il serait permis de conclure que les perceptions internes ne sont que des sensations moins vives et moins saillantes » mais plus distinctes , plus durables et mieux appropriées aux besoins de l'intelligence.
Les perceptions étant ainsi devenues distinctes et indépendantes les unes des autres » il convient d'en détermiaer les véritables éléments. En laissant de côté les odeurs et les. saveurs^ » il nous semble que l'étendue » la figure» la couleur » le mouvement, la disposition des lieux, Fintooation, le temps musical, l'articulation vocale, et la distinction matérielle des choses , sont autant d'objets élémentaires, de produits primitifs de nos facultés perceptives. Il nous semble que ces divers caractères au moyen desquels nous nous représentons les choses ex-
térieures, et qu'en réalité nous créons en nouiHinènies sous l'influence des impressions externes , sont vrsdfiaeDt primordiaux » et ne sont pas susceptibles de $e fédère les uns des autres. Comment nous former l'idée dé k tx)uleur , ridée de la figure , l'idée de l'étendue , l'idée du son , l'idée du mouvement autrement qu'avec ces idées mêmes? Si nous voulons embrasser ces divevses idées sous une idée plus large et en apparence plus simple» nous composerons une idée générale qui retiendra quelcpie chose des idées primitives , mais en omettra les caractères essentiels. Nous aurons une généralité Ic^que, ncp n'aurons plus de principes réels et substantiels. Si par exemple nous considérons l'idée d'espace , nous pourrons dire qu'elle est impliquée dans les idées de mouvement, de figure , de couleur , de son et d'étendue , parce que sans espace les corps ne peuvent ni se mouvoir, ni déployer leurs dimensions , ni dessiner leur figure , ni étaler leurs couleurs, ni propager leurs vibrations. Mais l'espace ne donne nullement l'être aux qualités physiques qui se manifestent dans son sein ; il ne les crée , ni ne les constitue, ni n'en fournit l'idée. 11 est tout au plus une condition de leur existence ; encore à vrai dire , il n'est qu'un rapport conçu par l'esprit entre toutes les étendues , toute étendue particulière étant supprimée par une abstraction purement subjective. La même observation s'applique aux idées de temps , d'étendue , de solidité que certains philosophes considèrent comme les idées génératrices des perceptions qui, suivant nous, sont élé-^ mentaires.
Si les perceptions de l'étendue , des figures , des cou-» leurs et des mouvements sont irréductibles , en est-il de
it
fiiéme ile celles qui sont relatives à l'intonation , au temps musical , à l'articulation vocale , à la distinction matérielle des parties » et à. la disposition des lieux ? Nous croyons devoir Taffirmer» parce que telle est notre pensée, tout en avouant qu*il nous reste des doutes à ce sujet. Il nous semble que la perception du son n'est pas en nous un fait simple y que la perception du ton n'est nullement celle du temps, et que si elles s'unissent nécessairement dans la phrase musicale , elles gardent cependant chacune leur mture distincte. Ce savait aux musiciens à se prononcer siir ce point ; or ils mettent entre l'intonation et la mesure une différence essentielle et qui nous parait justifier celle -que nous étabUssons dans notre analyse psychologique. Quant aux articulations vocales ou expressions verbales , nous les formons en nous, au sein de nos acuités per- ^tlves, avant de les émettre par l'organe de la voix. Ce sont encore des sons , mais des sons articulés , dont la forme , dont la quaUté physique ne résulte nullement ni de l'intonation , ni de la mesure. Ces deux derniers éléments entrent dans la formation de la parole > mais comme parties accessoires. Nous nous croyons donc fondé à regarder comme élémentaire la perception des articulations vocales , source du langage que la bouche profère.
La faculté par laquelle nous saisissons les détails matériels des choses , est communément appelée mémoire des faits. Nous croyons qu'elle est un principe spécial de perlîeptions, parce qu'elle existe évidemment en nous, et ]ue nous ne saurions en rapporter les produits à aucune autre faculté. Il y a sans doute une mémoire spéciale pour i^haque faculté , mais le pouvoir que nous avons de nous i^appeler les divers faits particuliers , sans pénétrer du
reste dans leur nature , nous parait n'être dû a aucune de ces mémoires spéciales » et constituer un attribut original de notre intelligence. L'expérience nous montre des individus n'ayant qu'une très faible aptitude pour certaines classes de connaissances » et possédant cependant à un degré merveilleux le don de saisir et de retenir les faits matériels qui en sont pour ainsi dire l'enveloppe. Ainsi des gens qui n'ont pas de goût ou de discernement politique auront néanmoins la tête remplie de souvenirs littéraires ou de détails historiques, tandis que des hommes qui sentent vivement les beautés de la poésie , ou comprennent très bien le mécanisme des état? , auront beaucoup de peine à citer un morceau de littérature » on à raconter avec exactitude une suite d'événements politiques. On voit des écoliers réciter mot à mot et imperturbablement des leçons d'histoire ♦ de grammaire , de physique et de géométrie , à l'admiration des maîtres et des parents , et avec cela ne comprendre à peu près rien de ce qu'ils débitent avec tant d'aplomb. Malheureusement la direction séculaire de l'enseignement tend beaucoup trop à développer cette étude extérieure des choses , cette mémoire matérielle et verbale^ et de son côté le pédantisme s'applique à perpétuer cette fausse méthode. Quoi qu'il en soit, les observations qui précèdent, attestent, il nous semble , l'existence d'une faculté spéciale par laquelle nous saisissons les détails matériels des choses , et qu'on appellera soit mémoire des faits, soit perception des particularités , soit pouvoir de distinguer et de se rappeler les diversités matérielles.
Nous signalerons encore une espèce particulière de pe^ ceptions qui consiste à saisir l'ordre matériel suivant le-
iquel sont disposées les choses. Ce n'est ni la figure , ni les dimnoisions , ni le détail y ni les rapports logiques des choses qui nous en révèlent la distribution topographique , et cependant nous avons , à ce qu'il semble , des perceptions directes et spéciales de l'ordonnance des lieux. 11 y a dans l'art du tacticien, du chasseur, du joueur d'échecs, une habileté à saisir l'arrangement matériel des objets, qui dénote une faculté originale. Toutefois nous conviendrons que c'est ici le point le plus faible de notre dénombrement des facultés perceptives , et qu'il serait possiUe que nos intuitions de la disttîbution des lieux résultassent simplement du» groupement des objets sur le théâtre de nos représentations internes.
Nous avons dit qu'à nos diverses perceptions élémentaires répondent dans les corps autant de qualités intrinsèques ; toutefois cette assertion ne doit pas être émise sans , quelques réserves. Il nous parait certain que les corps sont doués essentiellement d'étendue , de figure, de couleur et de certains pouvoirs locomotifs tels que l'affinité , l'attraction et la force d'adhérence. Il est moins clair qu'ils soient sonores par eux-mêmes , et il n'est pas impossible que le son ne résulte simplement de l'impression des mouvements vibratoires sur le sens auditif. On peut croire de même que l'odeur et la sapidité ne sont pas dans les objets , mais seulement en nous, et qu'elles sont produites par nos orgaties de l'odorat ou du goût , sans que rien de semblable à ces sensations n'existe réellement hoi*s de nous. Cependant îl faut bien qu'il y ait quelque chose de particulier , qu'il 3r -ait des qualités spéciales dans les objets extérieurs , pour produire dans nos sens de l'ouïe, du goût et de l'odorat , des sons , des saveurs et des odeurs. S'il n'y avait
rien, pourquoi tous les objets ne nous impressionneraientils pas de la même manière ? Il est vrai que Yesèêùce de ces qualités objectives reste pour nous fort obscure ; notre moi n'est pas en elle , et nous ne la connaissons que par nos facultés de perception, qui ne nous la présentent que suivant leurs propres conditions. Au surplus ces formes que nos facultés imposent aux objets perçus , se trouvent aussi bien dans nos perceptions les plus nettes et les plus claires , dans celles de l'étendue , de la figure 9 de la couleur , du mouvement. Nous ne pouvons affirmer d*iËi6 manière absolue que ces qualités slkit dans les objets telles qu'elles sont en nous dans les facultés subjectives qui nous les montrent. 11 est certain que , si nous étions organisés autrement, nos perceptions seraient différentes, et que par conséquent les objets extérieurs se montrétraient à nous sous un nouveau jour. La mesure de l'étendue lie change-t-elle pas pour nous à mesure que nous grandis^ sons? Les myopes ne voient-ils pas autrement que les presbytes? N'y a-t-il pas des maladies qui font apparaître les objets extérieurs sous des couleurs étranges? N'entendons-nous pas parfois résonner à nos oreilles des bruits et des modulations qui n'ont pas de cause externe? Ne composons-nous pas une multitude d'airs, de tableaux, défigures qui n'ont aucun exemplaire dans la nature. U est clair que toutes nos perceptions sont relatives à nous , parce qu'elles sont formées en nous par nos facultés subjectives. Les perceptions des particularités , de la configuration des lieux et des articulations vocales représentent-elles des qualités inhérentes aux objets? Le pouvoir d'articuler des sons existe dans tous les êtres animés , dans les animaux comme dans l'homme, et il est en eux une qualité essen-
lielle. Le faitd'être une chose distincte , et le f»it d'occuper UD certaiD lien par rapport aux autres objets , sont positifs et permanents ; mais peut-on considérer ces faits c<Hnme des éléments constitutifs d^ corps ? Évidemment non; cra deux qualités des objets perçus, ces deux manières d'çcmsaf^r les objets physiques sont des formes pureijient subjectives qui ne résident qu'en nous.
B'if^r^ti'TfciW^kttualités qui sont souvent présentées «Mauqé'âétlpCrfSii^, mais qui ne sont réellement que -dA'tiDJApoaMJaapou des généralisations des qualités primUivâs:' T^ës sont la dureté, la mollesse, l'élasticité, l'âpreté, la douwur, la chaleiir, l'électricité. Tels sont encore le temps, l'espace, la matière, les états solide, liquide , gazeux. Suiv;mt nous , les sept premières de ces qualité ne sont(fue des modifications de l'étendue, de la figure, de la couleur et du mouvement. La douceur et l'âpreté se signalent au tact par (T s impressions spéciales , mais la perception uediscernc dans les surfaces rudes ou polies que des moléoulea diversement figurées et arrangées. Là dureté , la mollesse et l'élfistictté ne sont que les sensations diversement modifiées des mouvements qui se produisent dans nos oi^ancs tactiles , au contact des corps qui répercuteut entièreuient l'impulsion que nous Içur communiquons, ou qui y cèdent passivement, ou qui, après y avoir obéi , feviennent sur eux-mêmes et reprennent la forme ou la place qu'ils avaient auparavant. I^ lUHêiflfÀét l'électricité se résolvent en certains effets de Dwu^EKnent et ds lumière. La lumière est un faisceau de couleurs éclatantes. Quant aux mouvements caloriques et éleobriqun , ils sont très violents , ils donnent des secousses qui^ffois mortelles , ils agitent les molécules orga-
— neniques au point de déchirer et de détruite les tissus. Comment doit-on considérer ces effets? Doit-on les regarder comme des manières d'être communes à totis les corps et se liant aux principes de l'afQnité chimique et de la force vitale? Ou bien doit-oo eu induire l'existence d'éléments spéciaux , de Quides omniprésens; et qui seraient les causes essentielles du mouvement? C'est aux physiciens et aux physiologistes à résoudre ce pMiMéme. Jusqu'à présent, malgré les locutions qui .y ji Iraires, la première hypothèse paraît laitIbB Alais rien n'est décidé , et c'est un champ enecHre 'aavart à la discussion.
On avait avancé dans l'antiquité , et on a répété pendant tout le moyen-âge que le solide , le liquide et l'air ou les gaz étaient les principes élémentaires de tous les corps ; mais il est maintenant de notion vulgaire que la solidité , la liquidité et la gazéité sont simplement trois états que tous les corps sont susceptibles de revêtir. Ces états dépendent du d^ré d'écartement des molécules qui se détachent et s'éloignent les unes des autres sous l'inHuence de la chaleur et de certains dissolvans. Noua percevons ces états sous le rapport de l'étendue qui croît on '^Sëcroit à mesure que les molécules s'écartent ou se r^pftMbént» du mouvement qui a lieu incessamment au sein des '{ttr^ ticules liquides ou gazeuses , de la couleur qui Tarie SBÎvantque les corps sont plus ou moins denses, et pw suite plus ou moins transparens, réfléchissans , réfrh^ltà, et du son dont le retentissement est proportiroiné aux milieux qu'il traverse.
Des philosophes modernes ont voulu faire de la soli' dite l'essence des corps , et ont prétendu qu'on pouvait
enlever aux corps toutes leurs autres qualités snns suppri^ mer leur existence , pourvu toutefois qu'on leur laissât la solidité. Cette opinion est entièrement erronée ; on ne peut ni percevoir, ni concevoir un corps réel , sans lui attribuer une figure , des couleurs , des mouvements , de la sonorité f une température quelconque , des affinités spéciales. £n cherchant ainsi des unités factices , on dénature k réalité , et on n'aboutit qu'à des abstractions vaines et vagues. C'est aussi pour avoir voulu simplifier abusivement des faits très complexes , qu'on a dit que le sentiment de l'existence personnelle a sa source dans l'impression que nous ressentons par le fait de la réaction musculaire qui se produit en nous , lorsque nous rencontrons un obstacle^ C'est peut-être, au point de vue chronologique , le premier fait de conscience ; encore y a-t-il lieu d'en douter. Dans tous les cas, ce fait est accompagné d'une multitude d'autres £iits non moins primitifs.
Le mot matière est l'un des termes les plus ambigus et les plus obscurs de l'idiome philosophique. Tant&t il signifie la nature physique par opposition aux natures physiologique et psychologique ; tantôt il exprime les deux premières de ces trois natures par antithèse à la troisième ; on l'emploie encore pour désigner nos facultés animales mises en contraste avec nos facultés spirituelles. Les philosophies péripatéticienne et scholastique en ont ^it un usage immodéré. Par ce mot elles ont voulu représenter la substance dépouillée de ses attributs ou de ses formes , et c'est là encore un sens usuel. Si l'on prend cette définition au pied de la lettre , on la trouvera absurde. Qu'est-ce qu'une substance destituée de tous ses attributs ? Ce n'est rien, c'est un non-sens. Il est abso-*
lunient impossible de se représenter une substance sans en percevoir ou en concevoir quelque attribut. Mais il arrive fréquemment que Ton considère une substance en faisant abstraction soit de quelques-unes d( ses qualités intrinsèques, soit de quelque forme spé-
ciale qu'elle possède , qu'elle a revêtue ou qu'elle doil revêtir. Cette opération de l'esprit peut être utile et même nécessaire. EUe.fixe l'attention et facilite l'étude des chosescomplexes qui , pour être complète , doit être successive. Mais en considérant ainsi un demi, un tiers , une fraction de substance, nous ne nous représentons aucun être réel. Il n'y a alors dans notre esprit qu'une conception purement subjective à laquelle ne correspond aucun objet existant.
Kant a fait de l'espace et du temps les formes essentielles de la sensibilité , ou pour mieux dire , de la perception. C'est une erreur : ces idées ne sont pas des produits immédiats des facultés perceptives ; elles sont engendrées à posteriori par la réflexion. Pour concevoir l'idée d'espace , il faut faire abstraction de toutes les qualités physiques des objets, à l'exception de l'étendue, et embrasser d'une seule vue l'ensemble des étendues particulières. L'espace n'est que l'étendue généralisée ; c'est une conception abstraite , et nullement une perception qui corresponde à quelque chose de positif dans les objets extérieurs. Le temps est une idée du même genre ; nous la produisons en comparant les faits simplement au point de vue de leur continuité, et abstraction faite de tous leurs caractères intrinsèques. Nous nous faisons une idée du temps, mais personne ne Ta vu, touché ou senti; il n'a rien d'objectif, il n'est dans aucun être
réel , il n'a aucune essence propre. Pour en avoir une intuition quelconque , nous sommes obligés de nous servir de signes empruntés aux qualités réelles des objets , au xnouvement du soleil , à la figure et aux dimensions d'un €)adran.
Est-41 besoin de rappeler ici la polémique engagée par Heid contre l'école de Locke , au sujet de l'essence des idées perceptives. Le langage de Locke permettait jusqu'à un certain point de croire qu'il regardait les idées comme douées d'une existence propre; mais nous pensons qu'il y a eu plutôt malentendu que dissidence sur le fonds. Quoi qu'il en soity Reid combattit avec opiniâtreté ce qu'il appela l'idéalisme. Il soutint avec raison qu'il n'y a de réel que Tame qui perçoit , pense et veut, et les objets extérieurs qui nous provoquent à percevoir , à penser et à vouloir. En dehors de ces deux termes , il n'y a rien. Nos idées comme nos volitions n'ont pas d'existence véritable , c'està-nlire d'existence substantielle. Ce sont des faits accidentels et passagers , qui s'évanouissent aussitôt après qu'ils ont été produits , ne laissant après eux rien autre chose qu'une aptitude plus grande de nos facultés à les reproduire. Du reste ce n'est pas seulement Locke et Hume qu'il faut critiquer sur ce point. La plupart des philosophes ont traité des idées comme si elles fussent des êtres réels , et n'ont pas songé à les rapporter à leur cause substantielle , à l'esprit qui les engendre , qui les forme , et hors duquel elles ne sont rien. Platon , Aristote , Descartes , Leibnitz ont abondé dans ce sens , et Rant lui-même n'a pas édiappé à cette méprise. Ce n'est qu'en approfondissant la théorie subjective que Ton se convainc que tout fait psychologique doit être ramené à sa source qui est l'ame,
de même que, tout fait physiologique, normal ou morbide, doit trouver son explication dans l'action organique. On a vu dans ce siècle la science physiologique se réformer en proscrivant les entités qui l'avaient si longtemps obscurcie ; il faut espérer qu'un progrès semblable s'accomplira en psychologie. Reid a indiqué le but , mais sans le bien définir. D'une part il n'a pas discerné toutes nos kcultes élémentaires ; et de l'autre il a admis comme simples beaucoup de produits intellectuels et moraux qui sont composés.
Nous avons procédé à l'analyse des perceptions élémentaires. Un sentiment naturel de défiance ne nous permet pas dé regarder notre dénombrement comme par&it Si du moins les principes que nous avons suivis dans ce travail, sont jugés satisfaisants, nous aurons assez fait pour notre part. Nous n'avons pas à définir les perceptions que. nous avons regardées comme élémentaires. Les choses qui sont simples ne se définissent pas ; il suffît de les observer pour en avoir des idées adéquates , et nulle explication n'en saurait éclaircir la notion. Maintenant nous avons à examiner comment les perceptions une fois formées se comportent dans l'esprit. A leur première apparition , c'est-à-dire lorsqu'elles ne sont encore que des sensations, elles se trouvent groupées et se présentent dans un état de complexité. La vue nous révèle simultanément des étendues , des formes , des couleurs , des mouvements ; le tact nous fait reconnaître la figure des corps , leur consistance et la pression qu'ils exercent. Mais lorsque les perceptions se sont dessinées au sein de la conscience, elles deviennent distinctes et peuvent être envisagées isolément. Alors elles s'unissent de nouveau par l'action de
causes internes, et subissent des combinaisons variées soit par le fait de leur propre affinité , soit sous l'influence des facultés réflexives et actives.
Les produits de nos facultés perceptives se lient entre eux sans l'assistance d'aucune autre faculté, de même que se trouvent liés entre eux les divers objets qui r^plissent un espace , et les faits qui se succèdent dans l'ordre des temps. Les rapports de contiguïté et de contiiiuité n'impliquent nullement des rapports de connexité et de causalité. Ils groupent et unissent les produits de nos facultés perceptives , sans que ces facultés conçoivent la notion de rapport et ne nous donnent d'autre intuition que celle de qualités physiques. Ce modei'de représentation interne a été appelé association des idées , ou plus exactement, des perceptions. Nous allons en donner des exemples qui en faciliteront l'intelligence. Je suis allé voir une personne qui m'a tenu certains discours , qui portait certains habits et était entourée de certains objets. Je ne me suis pas attaché ou je ne suis pas parvenu à discerner le sens de ces discours , de ces habits , de ces objets ; je n'ai pas découvert danp oçs choses les rapports de connexité et de cau-
^té ^¥À|i|[âk^^i6i^t ^^^^^ ell^s ou à d'autres choses ; je les ai sirîpKntent perçues sous leur aspect physique. Cependant les perceptions que j'en ai' gardées, s'associent constamment dans mon esprit, lorsque l'une d'elles y revient. Elles semblent s'appeler et se tirer les unes après les autres. Je suis dans mon cabinet, et j'ai contracté Thabitude de prendre une certaine posture , de remuer les doigts d'une certaine façon, de diriger mes yeux vers certains objets, lorsque je veux méditer. Assurément il n'y a aucun rapport d'essence entre mon attitude , le
mouvement de mes doigts » une corniche ou un papier de tenture et les idées à la poursuite desquelles je m'applique ; et cependant si ces diverses particularités me fcmt défaut, je suis , au moins pour un instant , déconcerté et hors de la voie de mes réflexions habituelles. On raconte que des .prateurs suspendent les divers membres de leur discours aux diverses parties de la salle où il doit être prononcé , Texorde à une estrade , la discussion des faits i la frise , la péroraison au plafond , et que sans ces associations de choses si dissemblables , il leur serait difficile de suivre le fil de leur composition. C'est sur cet ordre de phénomènes que sont fondés les procédés mnémoniques dont nous faisons à notre inaçu un si fréquent usage. Remarquons ici que dans les derniers exemples que nous avons donnés , l'association n'a pas seulement lieu entre des perceptions d'étendue , de figure , de couleur et des perceptions de langage , mais entre des perceptions physiques et des conceptions rationnelles.
Les animaux qui n'ont pas à leur service la raison et la moralité pour se conduire , pensent et agissent à la faveur des associations que les perceptions forment entre elles» ou qu'elles contractent avec les penchanti^juji^Q^ Le chien rattache dans .sa mémoire aux traits ^ÏRvn exbalaisons de son maître les bons traitements qu'il en a reçus. Le cheval retient dans son cerveau la disposition des chemins qu'il a parcourus , et qui le ramèneront à l'écurie où il trouve le repos et la nourriture. Les oiseaux nomades rapprochent k première impression de froid reçue dans un lieu des rigueurs plus grandes dont l'approche est signalée par le concours de plusieurs circonstances, et ils rapportent les souvenirs d'une meilleure température à
(tes sites qui se lient à celui où ils se trouvent par une série de contrées qu'ils doivent traverser. Mais l'animal n'est pas seulement servi par des associations qui s'effectuent à l'aide de la mémoire ; il crée en lui spontanément des intuitions instinctives. Aucune leçon , aucune expérience n'enseignent au palmipède qui vient d'éclore à courir vers la rivière » ni au carnassier élevé dans la domesticité à se jeter sur sa proie. Il faut que le premier ait à la seule vue de l'eau , le pressentiment des impressions de mollesse et de fraîcheur que doit lui causer le contact de cette substance liquide. Il faut que le second se représente certaines saveurs comme liées à certaines odeurs et à certaines formes qu'il perçoit dans un autre animal.
Le castor est un véritable architecte ; il sait élever des digues , édifier des loges , des galeries , des toitures .sans avoir appris la géométrie , et avant même d'avoir ^ de^ pareils ouvrages être exécutés par des animaux de son espèce. C'est , dit-on , son instinct qui le guide ; mais comment agit cet instinct ? U faut que le castor éprouve ea lui le besoin d'un liquide qui l'abreuve et où il se plonge, d'uD abri contre les intempéries et les attaques de ses ennemis, et d'un magasin où il puisse déposer ses provisions. Il faut que les émotions de ses instincts de bienêtre, de défense et d'alimentation suscitent en lui les intuitions ou perceptions internes des formes , des poids, des dimensions, en un mot des qualités particuhëres qui conviennent aux constructions qu'il doit élever sans maître f sans modèle , sans étude et sans tâtonnement. Des observations analogues s'appliquent à la fabrication des nids des volatiles et des ruches des abeilles , aux chansons des oiseaux , à l'éducation des petits , et aux stratagèmes
(ju'inventeiît les adultes soit pour attaquer, soit pour se défendre. Toutes ces œuvres des animaux montrent qu'il se forme dans leur tête certains modèles de constructioDi, d'opérations de guerre , d'itinéraires , de soins matenieb, de modulations vocales, qui ne sont autre chose que des perceptions disposées suivant un ordre spécial, et qui, irne fois dessinés dans Famé , se réalisent bientôt au moyen d'organes qui se trouvent ajustés à cet effet parla natorej Ces modèles ne se forment pas de même dans le cerveau de l'homme, parce que les associations perceptives sug^ rées par les instincts y sont dérangées par l'interventiiHi . des facultés supérieures. liCS intuitions typiques des ammaux sont perçues par eux, sans qu'ils se rendent compta de leur formation , et sans qu'ils discernent les conditimis rationnelles des objets qui y correspondent. Ces întuitiott se coniposent d'éléments qui se groupent spontanément, immédiatement et d'une manière invariable. Elles ne sont pas soumises à des conditions d'apprentissage , et en revanche elles ne sont susceptibles d'aucune modificatioiif ni d'aucun progrès. Les perceptions de l'homme édixfpeut à cette fataUté ; élaborées par la raison , elles repr^ sentent toutes les combinaisons possibles que res{Nnt peot concevoir en sondant les rapports essentiels des choseB, les rapports de connexité et de causalité. Youlons-noiiB construire une demeure , nous n'en trouverons pas dans notre tète un type préformé ; mais connaissant la natom des divei's matériaux susceptibles d'être employés» la manière do les mettre en œuvre , et les lois de la statique , nous pourrons nous représenter des myriades d'habitations diflorontes |>armî lesi|uelles il nous sera loisible de choisir à noirt' gn\ Mais cette variété indéfinie dans les
^conceptions possibles impliquant ta connaissance des rapports essentiels des clioses , nous ne pourrons y atteindre qu'après nous être acquittés de longues et pénibles i^tudes. En outre notre esprit se tenant habituellement dans la sphère des possiliilités ou des généralités, nous ne nous adonnons qu'accidentellement à l'intuition d'un type particulier ; nous ne prêtons à cette perception qu'une attention bornée etfiigitive; et nous ne saurions en 'conséquence la saisir, la modeler et la réaliser avec autant de précision et d'exactitude qu'on en remarque dans les œuvres des animaux dont les facultés sont perpétuellement concentrées sur un objet unique. Nous perdons ainsi en promptitude et en fmi d'exécution ce que nous font gagner en richesse d'invention nos facultés rationnelles et généralisatrices.
Les associations perceptives de l'hflmme, tout en étant très inférieni'os en efficacité à celles des animaux , n'en sont pas moins fort multipliées. Nous associons dans iMftre esprit une multitude de faits qui n'ont d'atitre. cause de rapprochement que leur contiguïté ou leur continuité. Nous associons entre elles nos perceptions , ainsila per- «^tion de la figure avec celle de l'étendue diversement modelée et avec celle du njouvemenfqui en prenant diverses iliflexions trace certaines lignes , la perception du inoiïTemeat avec celle de l'espace parcouru , la perception- des intonations avec celle d'une échelle figurée. Nous rapprochons la gamme des sons de celle des couleurs. Nous ratUichons un sens n^oral à certains traits physiques; le geste, la physionomie, l'accentuons dépeignent soi! les inclinations permanentes de l'ame , soit ses dispositions accidentelles. Certaines couleurs et certains sont
acquièrent pour nous des significatii^ns [)sycliulugii|iitis. Il y a des airs gais , tendres, graves ou tristes. Le noir exprime le deuil, le violet la mélancolie, le rosé l'allégresse, le bleu la placidité , le rouge l'ardeiu'. Lu orage est l'emblème des agitations du cœur , une; rivière de la mobilité des choses humaines , une montagne do la grandeur des desseins. Toutes ces simihtudes dont riniiigÎQatioD s'empare*, et qu'elle développe en métaphores et en figures de style, sont originairement de simples associations qui se forment entre les phénomènes moraux. Le tangage résulli; d'associations qui se forment entre les articulations vocales et tes perceptions , les idées et les sentiments que nous voulons exprimer. Il se manifeste à l'état primitif ch« les animaux comme chez l'homme. Il traduit leurs sensations et leurs besoins comme nos conceptions et nos volontés réfléchies ; smilement chez nous il est susceptible de 1res grands perfectionnements qui s'accomplissent sous l'infiuence de nos facultés ratiooacllos et morales. Enfin c'est par des associations pareilles à celles qui régissent la vie des animaux, que nous nous représentons instantsnémeot une multitude d'actes que nous devons exécuttf avant toute réflexion , pour satisfaire à des nécessités urgentes ou échapper à des dangers imminents. Un coup nous menace , nous savons de suite comment nous y soustraire. Un aliment s'offre à notre vue , uous l'appréheadons et nous l'incorporons sans étude. Un enfant puisf nourriture dans le sein de sa mère , sans avoir d'aucune leçon.
C'est durant l'enfance et dans les intelligences bornt que les associations jouent le plus grand rôle. L'inex[«jrience et l'incapacité excluent également l'abondanoi^fl^
justesse des conceptions rationnelles et morales qui ne se développent et ne s'épurent qu'au moyen et par l'exercice {Mrolongé de facultés puissantes. Les enfants ont peu d'idées , ils suivent difficilement un raisonnement étendu » Isa riéû les distrait, et leur esprit est sans cesse attiré hors delà voie prescrite» par une suite d'images qui n'ont nAréS d'aBtre lien que les associations perceptives. Aussi Mur fixef leur attention , doit-on recourir aux démonstra- ÛxA sensibtes » aux analogies tirées des choses qui les ôomipènt habituellement » et Saisir les Tiens, si ce n'est «ËÉentiels» du moins apparens qui peuvent rattacher leurs «déw spontanées aux études auxquelles ou veut les appliqoer. Sous ce point de vue beaucoup de personnes restent toujours enfants , et ne parviennent jamais à péné- Iqar la nature essentielle des choses soit physiques, soit nioirales. Elles regardent comme permanens et nécessaires ^ rapports purement accidentels , qui n'ont eu de raison ' 4'4tre(ineparla rencontre passagère de certains faits. Post )!É0 f ergo propter hoc. Des faits ont eu lieu l'un après ^ilitre ^<ionc ils doivent se suivre nécessairement. Un exdlqple Eût la règle , et cette règle une fois établie , il n'est pHétf" permis/de la contester ni de l'enfreindre. Tel est le ftoiâÈnentlk la. coutume qui s'impose despotiquement , it (d|<»*dhe a se perpétuer indéfiniment. Mais de ce qu'une "MÛtuiffie ait prévalu , s'en suit-il , aux yeux de la raison, fli'^eiie doive s'imposer à l'avenir , et commander le res- -^pM-aux générations nouvelles? Tout au contraire, elle imi desser précisément parce qu'elle a duré. L'esprit hiuniûn ne procède en tout que par des ébauches successives. Tout ce qu'il fait, est relativement mal fait. Il a 4aA§ eesse devant lui un idéal qu'il n'atteindra jamais ,
mais dont il peut se rapprocher de plus eo plus. S'arrêter ou reculer , se tenir asservi à la coutume ou remonter le cours de la tradition , c'est ineptie ou illusion , c'est débilité d'intelligence ou faiblesse de cœur. Nous avons , il est vrai y à garder tout ce que nos ancêtres et nous avons acquis; mais cette conservation d^énérerait en corruption 9 si nous nous en tenions lâchement à la possession réalisée. Se laisser guider par les exemples » accepter machinalement l'ordre des faits tel qu'il résulte de rencontres accidentelles, livrer ainsi son intelligence aux associations perceptives , tel est le mode de pensée des animaux et des enfants , telles sont aussi malheureusement les habitudes d'esprit de beaucoup de personnes appartenant à toutes les classes sociales» et auxquelles manque soit l'éducation , soit la capacité» soit le bon vouloir.
Trop souvent les associations sont dominantes dans la pensée de l'homme, mais elles n'y régnent jamais exclusivement 9 et les facultés réflexives y interviennent toujours pour une part plus ou moins considérable. Les perceptions une fois formées sont appréhendées par les facultés rationnelles qui en discernent certains traits principaux y les comparent et leur appliquent deSî^pports de connexité et de causalité. Nous avons vu comment la raison produit les idées de principe, de substance et d'individualité; mais elle ne se borne pas à constituer les êtres dans leur réalité individuelle. Tantôt elle considère les êtres dans leur ensemble et dans leurs relations universelles ; tantôt elle se fixe sur des perceptions d'une espèce particulière , et elle examine tant les rapports qui $e manifestent entre les dtflérents caractères de ces per-
ceptions, que les rapports qui unissent ces perceptions avec des perceptions d'autre espèce. La raison décompose les perceptions primitives en éléments abstraits ; elle fait pénétrer son analyse dans ce qui est naturellement simple ; saisissant dans tout objet un rapport , elle établit deux termes , crée la dualité où est l'unité réelle , et grâce à ces abstractions elle parvient à des conceptions d'une netteté parfaite. Puis elle procède à des recompositions, et restitue dans son ensemble la réalité qu'elle considère alors oomme à travers un réseau d'idées plus ou moins abstraites ou plus ou moins représentatives.
Ëclaircissons cet exposé par un exemple. L'abeille a f intuition spontanée de l'alvéole qu'elle doit bâtir avec ses pattes. L'homme pourra trouver dans sa pensée la même perception , mais il ne se bornera pas à l'envisager dans son état complexe , il s'appliquera à la réduire à des éléments de plus en plus simples. Dans l'alvéole d'une ruche il considère une figure hexagonale ; il distingue des surfaces et des angles , il suppose un plan qui se meut parallèlement à lui-même et forme ainsi un polyèdre, puis il évide ce corps solide pour en faire une cellule. Dans le plan qu'il a conçu , il détermine un point central , d'où partent des rayons aboutissant aux sommets des angles et dessinant ainsi des triangles. Puis dans ces triangles il discerne une base, une hauteur et des angles plus ou moins ouverts. Comparant ces divers éléments du triangle , il observe qu'aucun angle ne pouvant croître sans que les autres angles ne décroissent dans la même mesure , la somme des trois angles est constamment la même, et moyennant certaines constructions il arrive à conclure que la somme des angles d'un triangle est égale à deux
droits. Il se livre à des réflexions analogues sur les lignes droites, sur les lignes courbes. Et lorsqu'il a ainsi atteint le terme de ^on analyse, il revient sur ses pas et se meta recomposer. Avec des lignes il forme des angles , avec des angles des triangles, avec des triangles des polygones, avec des polygcmes des polyèdres. Or ce n'est pas une seule figure que Thomme parvient ainsi à décomposer et à recomposer , c'est une multitude de figures infiniment variées dans leurs dimensions et leurs contours. L'abeille au contraire qui s'est représenté spontanément et immédiatement la figure de son alvéole hexagonal , n'a aucune perception des éléments géométriques de cet objet. Elle a perpétuellement en elle une intuition particulière» unique et identique.
Les facultés réflexives, en s'appliquant aux perceptions, forment des conceptions rationnelles qui ne s'adressent pas à un objet particulier mais à une quantité indéfinie d'objets existants ou possibles. Ainsi les idées de triangle, de mouvement uniformément accéléré , d'accord musical sont relatives à une multitude de surfaces , de forces et de mélodies. L'intelligence a besoin à la fois , pour fournir sa carrière , de notions extrêmement simples , et par conséquent analysées et abstraites jusqu'au dernier degré , et de vues extrêmement générales , qui vont s'étendant au-delà de toute limite. Elle pousse la réduction jusqu'au point idéal ou mathématique , et l'induction jusqu'à l'universalité des choses physiques et morales. De l'infiniment petit elle s'élève jusqu'à l'infiniment grand ,et elle accomplit toutes ces évolutions au moyen des conceptions de rapport.
Nous n'exariiinerons pas tous les rapports, même les
^lus généraux , que l'inteUigence a découverts dans nos diverses perceptions. C'est la tâche de sciences spéciales dont nous respecterons le domaine. C'est à la géométrie à traiter de l'étendue y à la mécanique du mouvement , à l'optique des couleurs et de la lumière , à l'acoustique de l'intonation et du temps musical. C'est à la science du dessin à rendre compte de la perception des figures , à la géodésie à enseigner comment les lie^x peuvmt être figurés y à la grammaire à tracer les règles des articulations vocales 9 à l'histoire ou à la mnémotechnie à poser des règles qui facilitent la mémoire des faits, à l'électro-dynamique et à la calorimétrie à rechercher les lois qui régissent les phénomènes électriques et caloriques. Enfin les saveurs et les odeurs ont donné naissance à des arts qu'on a appelés culinaire et cosmétique. Ces diverses théories ne sont pas de notre ressort. Il est cependant quelques points qui doivent appeler notre attention.
Les sciences s'attachent à découvrir des rapports à la fois précis et généraux. Les éléments sur lesquels elles opèrent, doivent avant tout présenter un caractère de netteté. Or il est des perceptions dont nous avons une vive conscience , mais qui semblent se dérober à une exacte appréciation. Ainsi la perception de mouvement ou de force parait très claire , et cependant il nous est très difficile de porter des jugements précis sur cette espèce de faits , sans recourir à certains artifices. Â ce propos nous remarquons qu'il existe une relation , une association en-^ tre l'intensité du mouvement d'un corps et le chemin qu'il parcourt en un temps donné. Grâce à cette observation nous pouvons ramener l'idée de mouvement à l'idée d'une jiigne €t à celle d'un espace de temps déterminé. Unj^
ligne est une chose qui est facilement mesurable y c'est-àdire qu'on peut facilement en concevoir une idée nette au moyen d'une unité linéaire multipliée un certain nombre de fois. Quant à l'idée de temps, elle consiste, il est vrai, dans l'idée de succession , c'est-à-dire de mouvement , et nous tomberions dans un cercle vicieux , si le mouvement qui constitue le temps , n'était pas d'une natura Spéciale qui permet de le déterminer parfaitement, et le rend propre à servir lui-même de régulateur. Ce mouvement est celui qui résulte de la rotation diurne de la terre , que nous rendons sensible à la vue par le mouvement correspondant d'une horloge , lequel est représenté par le chemin que parcourt l'aiguille sur le cadran. Ainsi tout se réduit, dans ce premier aperçu du mouvement, à des chemins parcourus , c'est-à-dire à des grandeurs linéaires* Mais outre ce caractère que nous appelons vitesse , nous observons que l'intensité du mouvement ou de la force . dépend aussi de la densité du corps qui se meut. Or la densité des divers corps se mesure par les différentes pressions qu'ils exercent à volume égal sous l'action d'une force constante qui est la pesanteur, et cette pression s'évalue par le chemin que parcourt l'aiguille d'une balance sur le limbe de l'indicateur. Nous voyons donc qu'en dernière analyse l'idée de mouvement ou de force peut se réduire à l'idée de ligne ou d'étendue. Mais , prenons-y garde , cette substitution d'une idée à l'autre n'implique nullement l'identité fondamentale de leurs objets. Jamais ridée d'étendue ne saurait engendrer celle de mouvement. Quand on emploie la première à la place de la seconde , on sous-entend toujours celle-ci , à laquelle on doit finalement revenir. Aussi quand les mathématiciens disent que
la force d'un corps est en raison composée de sa vitesse* et de sa densité y et qu'ainsi ils ramènent l'idée de force à l'idée d'étendue , ils ne doivent pas prétendre donner une définition de la force ou du mouvement qui git dans une perception irréductible et qui est indéfinissable. Ils ne font que montrer comment à l'idée de mouvement on peut substituer l'idée d'étendue qui se laisse mieux manier par le calcul.
C'est en vertu de semblables associations qui se révè*lent avec plus ou mpins de spontanéité à notre esprit y que l'on a pu jusqu'à un certain point échanger contre la perception de l'étendue les perceptions du son ^ des articulations vocales , des figures 9 des lieux et des détails. Lorsqu'on eut apprédé la propriété particulière qu'a la perception de l'étendue de s'oflfirir à l'esprit avec un caractère^ d'inoDittparable netteté , on chercha à y ramener les autres perceptions qui sont loin de présenter le même avantage. Ainsi la perception d'étendue deyint le signe commua de toutes les autres ; de là l'erreur des philosophes qui soutiennent que l'étendue est la qualité fondamentale deè corps et la seule qui leur soit essentielle. On a imaginé , pour représenter les diverses intonations, des points placés sur des lignes horizontales qui correspondent par leurs distances respectives aux divers tons ou d^rés de hauteur des sons; puis des lignes verticales ont marqué par leur écartement la mesure musicale , c'està--dire le temps qu'il convient d'accorder à chaque son , ou à chaque groupe de sons. Les articulations vocales ont été traduites par diverses sortes d'écritures qu'on appelle idéographiques , lorsque leur forme se rapproche de celle des objets , et alphabétiques lorsqu'elles se composent de
signes de pure convention , qui correspondent avec plus ou moins de précision aux inflexions de la voix. Les figures et les lieux ont été indiqués à Tesprit par des lignes idéales que Ton trace entre les points les plus saillans y et qui facilement perçues aident singulièrement à retrouver les contours et les emplacements des objets. Ekifin les dé tails s'arrangent plus commodément dans la tête , lors^ qu'ils sont alignés , embrassés par des accolades , disposés en figures régulières.
La perception des grandeurs est par elle-même fort nette , cependant Tesprit aspire et parvient à une pression encore plus grande dans ses intuitions matérielles. Lorsque nous contemplons une étendue et dans eette étendue des lignes avec leiâqtielles nous la formons idéalement , nous avons assurément une perception très simple ; mais ces lignes sont plus ou moins longues y elles s'infléchissent plus ou moins par rapport à elles-mêmes; et à ce point de vue il reste du vague dans notre esprit. Examinant de plus près les choses , nous remarquons qu'K existe des relations entre une fraction de ligne que nous percevons parfaitement bien , et cette ligne indéfiniment prolongée. En ajoutant successivement la petite ligne à elle-même dans une direction donnée, nous obtenons une ligne aussi longue que nous voulons. Or ce fait de composition par addition successive d'un objet à lui-même nous suggère une uDuveile idée qui est celle du nombre, et au moyen de laquelle nous pouvons ramener toutes les grandeurs de même espèce à des grandeurs parfaitement simples et déterminées , en d'autres termes à des unités. Une grandeur quelconque , une ligne droite par exemple, étant ainsi précisée, on y rapporte, par certains
artifices que la géométrie enseigne ^ d'autres lignes phis compliquées , qui ne sont pas immédiatement mesurables^
Le nombre ne s'applique pas seulement aux grandeurs, mais à toutes les autres perceptions, seulement il s'y adapte plus ou moins bien , suivant que leur nature est plus ou moins précise. C'est le moyen le plus efficace qui soit à notre usage pour assurer l'exactitude des jugements que nous portons sur nos perceptions. Nous nous représentons les diverses combinaisons du nombre sous la forme de mots inventés à cet effet, et de figures particulières qu'on appelle chiffres. Il consiste essentiellement dans le rapport qui exprime le fait d'un objet ajouté à luimême; car la multiplication n'est qu'une addition de sommes , la soustraction et la division ne sont que des opérations inverses de l'addition et de la multiplication, et l'on* sait que ces quatre règles renferment «n elles toute la science des nombres. Tantôt on considère le nombre uni à l'objet auquel il s'applique , tantôt on l'eu sépare mentalement , afin d'en simplifier l'idée. Dans le premier cas , il est dit concret , et dans le second abstrait. Enfin lorsque l'on a à combiner plusieurs nombres entre eux, et que rt)pération est compliquée , on cherche encore à simplifier, et l'on remplace les expressions numériques par des signes plus abstraits que l'on appelle algébriques , et qui sont ordinairement des lettres.
Outre les associations qui ont lieu entre la perception de l'étendue et nos autres perceptions , et que nos facultés réûexives mettent à profit pour déterminer les rapports essentiels des choses , il en est d'autres servant au même, usage qui se manifestent d'une part entre certains sons ^ certaines figures, certaines couleurs et certains mouve-
tnents , et d'autre part entre ces caractères physiques et certains actes moraux. Les épithëtes éclatant, doux»^ sévère s'appliquent à des sons comme à des eouleurs. On dit d'une mélodie comme d'une figure , qu'elle est large et bien dessinée. Une ame est grande ou petite, ses mouvements sont tempérés ou impétueux ; elle est dans un état d'harmonie ou de discordance. Nous ne croyons pas devoir nous arrêter sur ces diverses sortes d'associations qui sont autant du ressort de l'imagination que de la raison; nous allons seulement dire quelques mots d'un genre d'association qui appelle à un haut degré l'attention du psychologiste. Nous voulons parler du langage.
On sait que le langage considéré comme expression de la pensée ne consiste pas seulement dans les articulations de la voix, mais que les gestes, la démarche, l'accent, et surtout la physionomie abondent en signes qui témoFgnent de l'état intérieur de l'ame. Ces derniers signes se manifestent instantanément , ils frappent vivement les sens , et sont perçus par instinct et sans étude, tandis que la parole ne signifie rien par elle-même , n'est pas immédiatement intelligible , et exige pour être promptement comprise un esprit exercé par l'étude. En revanche, elle peut s'ajuster à toutes les combinaisons de la pensée. Elle doit ce privilège à sa nature presqu'immatérielle , à son extrême flexibilité et à la faculté que nous avons de divei^ sifier à l'infini la composition de ses éléments. L'animal a aussi son langage ; les expressions mimiques lui sont familières , il parle nvême ; mais sa parole est peu différente du simple accent. Elle correspond à sa pensée , c'est-à-* dire qu'elle se borne à traduire des sensations brutes, ou des associations accidentelles et contingentes. Formée im-
médiatement et sans travail intérieur, elle est comprise de même. Elle n'est susceptible ni d'analyse » ni de pro^ grès; elle demeure identique comme la manière de penser et d'agir dont elle est l'interprète. Du reste son imperfection ne tient pas précisément à la défectuosité de l'organe. Sans doute la structure de celui-ci est en harmonie avec l'intelligence qu'il doit servir ; mais c'est avant tout de la portée de cette intelligence que dépend la nature du langage qui en est Texpression.
Le langage proprement dit se compose de sons articulés. Il y a tout lieu de croire que les premiers hommes émirent spontanément certains sons qui se liaient à leurs pensées par une association naturelle. Sans cette parole inspirée, comment auraient-ils pu s'entendre? Pour inventer une langue, pour s'accorder sur le choix de certains mots, il faut que les hommes communiquent entre eux, non par une pantomime toujours vague et confuse» mais par des signes clairs et définis; or, ces signes ne peuvent être autres que des paroles. On voit donc qu'on est forcé d'admettre l'existence d'un langage naturel, à moins de tomber dans un cercle vicieux* Les hommes étant organisés de même et étant portés par leur nature à traduire par des articulations vocales ce qu'ils sentent, ce qu'ils conçoivent et ce qu'ils veulent , il est tout simple que placés dans les mêmesi conditions et obéissant à des impulsions spontanées , ils aient trouvé è Tori^ gine les mêmes mots pour rendre leur pensée. Il y a donc eu des mots primitifs qui ont dû varier suivant les races ^ les climats et les circonstances , et qui ont été les premiers matériaux des langues développées ultérieurementr Ces mots exprimaient les idées qui peuvent naître chez des
— ISSpeuples enfants ; ils étaient en petit nombre, sans doute pittoresques, et avaient trait aux perceptions les plus ion médiates, aux besoins les plus pressants et aux. conceptions les plus grossières. Plus tard les points de vue s'étant multipliés, la vie sociale étant devenue plus compliquée, la nature des choses ayant été mieux comprise et les esprits s'étant tournés vers les généralités et les abstractions, il fut nécessaire d'inventer des expressions et des formes , nouvelles. Les idées analytiques qui se formaient, ne pouvaient plus se traduire par les émissions spontanées de la voix, par des sortes d'exclamations. Elles se composaieQt d'éléments multiples et solidaires dont les combinaisons rationnelles ne pouvaient trouver dans les articulations primitives des expressions qui leur fussent adéquates^. Au langage naturel succéda un langage de convention qui devint de plus en plus artificiel à mesure que les intelligences se perfectionnèrent.
Pour toutes les perceptions et les idées nouvelles doit-on songer à créer des mots nouveaux? Si l'on avait agi ainsi, la mémoire la plus vaste n'aurait pas suffi pour contenir le vocabulaire des mots, nous ne dirons pas techniques, mais simplement usuels. L'exemple du langage écrit des Chinois peut donner quelque idée des embarras inextricables oîi Ton se fut trouvé. Les Chinois représentant dans leur écriture des objets concrets et non des mots abstraits et généraux, il s'ensuit qu'ils doivent avoir autant de signes que d'intuitions composées. Lire leur écriture , ce n'est pas s'enquérir de produits intellectuels que l'on ne connaît pas encore, à l'aide de signes élé-^ mentaires qui sont connus, c'est déchiffrer dans chaque mot ridée particulière qui y est incluse. C'est en vain que
Ton a appris un nombre considérable de signes écrite ^ on en ignore autant qu'il y a de combinaisons particulières de l'esprit auxquelles on n'a pas encore été initié , de sorte qu'on n'a jamais achevé d'apprendre à lire, et que ce travail matériel continue, tant que dure celui de l'intelligence.
Chacun voit les vices d^un pareil système. Pour que l'esprit se livre commodément à ses opérations , il faut que les signes dont il se sert soient bornés dans leur nombre, et qu'ils lui soient assez fômiliers pour qu'il puisse en user presque sans avoir à s'occuper d'eu:^. Il faut qu'il n'en ait pas plus de souci qu'un général habile cavalier n'en a de sa monture au milieu de l'armée qu'il dirige. Or, les mots, pour pouvoir être immédiatement compris, doi^ vent être à la fois précis et peu nombreux, conditions qui semblent s'exclure, et que cependant il faut concilier. C'est là une des grandes difficultés de l'art du langage , et elle n'a jamais été qu'imparfaitement surmontée.
Il y a eu dani^ toutes les langues un certain nombre de mots primitifs , qui provinrent des articulations spontanément émises par la voix , sous l'influence des ^npressions, des conceptions et des sentiments internes: Ce& mots n'exprimèrent pas directement et précisément les objets dont l'esprit avait l'intuition , mais les diverses manières d'être qu'éprouvait l'esprit mis en rapport avec ces objets. Or ces manières d'être, toutes variées qu'elles fussent, pouvaient cependant se réduire à certaines espèces dont les expressions étaient boméesdans leur nombre. Certes ces expressions ne correspondaient pas aux éléments essentiels des choses ; elles se rapportaient à des intuitions grossières et concrètes , mais du moins elles impliquaient
une certaine généralité. Plus tard lorsqu'on voulut définir et analyser les idées qui s'étaient formées spontanément , on dut y afin de pouvoir s'entendre , travailler sur le fonds primitif 9 et le modeler conformément aux besoins hou^ veaux. À cet effet on mit à profit certains ra^orts et certaines associations que l'on observa entre les choses déjà dénommées et celles qu'il s'agissait de désigner. En mettant^ parexemple, les couleurs en paraUèle âvecf les sons, on remarqua que ces perceptions s'ordonnaient d'une manière analogue , et s'appuyant sur ce feit/bn transféra des unes aux autres les dénominations qui leur appartenaient en propres. Ainsi Ton attribua aux couleurs de» tons et de l'harmonie , et aux sons un caractère chromatique. On parla du volume de la voix , de la légèreté d'un parfum, de la finesse d'une saveur^ D'autre part on s'attacha aux analogies qui se remarquent entre les phéno^ mènes moraux et les faits d'ordre inférieur. On assimila les conceptions de l'intelligence aux opérations orgânlques, et l'on en vint à dire que l'esprit voit, entend, saisât, goûte, pénètre , embrasse. On dit également que l'ame est touchée, qu'elle se porte vers un objet, qu'elle l'étreint, qu'elte est mue en sens divers , qu'elle est grande ou petite , haute ou basse , douce ou rude , molle ou solide. Par réciprocité on appliqua aux choses matérielles des locutions qui à l'origine étaient propres aux choses morales. Une montagne s'éleva fièrement dans les nues , une rivière coula paisiblement dans la plaine , une for^ battue par la tempête eut des accents plaintifs. Ces diverses translations de mots d'un objet à un ordre ont été appelées figures ou métaphores. Elles ont dû leur introduc-^ tion définitive dans nos langues policées aux critiques de
littérateurs autorisés, mais leur naissance a été spontanée. Ce ne sont ni les savans , ni les poètes et encore moins les rfiéteurs , qui eurent le privilège de créer le langage métaphorique ; il provint d'associations et de rapports qui se révèleot à tous les esprits avec plus ou moins d'a-^ bondance. Les gens incultes et les sauvages font des métaphores comme les académidens , et si elles sont moins correctes, -elles sont souvent plus vives et plus originales. Outre les rapports qui sont de simples associations , il en est qui tiennent aux qualités essentielles des êtres , ou ont trait à leur manière d'être occasionnelle, ou constituent des substances individuelles, ou embrassent des collections d'objets divers. Quelques-uns de ces rapports trouvent lefir expression dans le langage naturel , en tant toutefois -qu'ih se présbantent sous une forme concrète, mais lorsqu'ils se convertissent en abstractions , ils réclament des désignations qui , si elles ne sont entièrement nouvelles ^ doivent du moins être convenablement spécifiéts. Supposons que le mot force ait été primitivement apl^ué è Tefiort musculaire , et ait représenté le principe ^ l'action que nous exerçons à l'aide de nos membre» Sur le^ objets physiques : assurément l'action de notre ame .furies êtres moraux est d'un ordre tout dififiéreiily^ l'on attrait pu en désigner le principe par un terme particulier; cependant l'usage a voulu que le mot force exprima le principe de l'action morale comme le principe de inaction physique. L'usage ayant fait loi, cela suffit, et Ton- s^entend. Mais il fs^^âii^n prendre garde , lorsqu'on emploie le mot force âSîiS le sens psychologique , de ne pdlK;«e méprendre , et de ne pas confondre les idées multiples que ce mot représente. Quelquefois dans sa trans*
ktion d'ut) sens à un autre , le mot est légèrement modH fié 9 et reçoit alors une acception spéciale : ainsi le mot prendre se dit des faits physiques conmie des faits moraux, mais les mots apprendre et surprendre sont résarvés à des actes de Famé.
Il y a des mots dont les éléments originels ou les radicaux représentent des choses réelles et concrètes, mais qui adaptés ensuite à des abstractions , retiennent exclusivement ce dernier sens. Tel est le mot substance qui se oompose de deux mots dont Tun exprime le fait d'être debout, et Tautre le fait d'être sous une autre chose. Ce sont deux faits physiques 9 mais leurs expressions combinées en forment une troisième dont le sens est tout rationnel. Le mot esprit qui à l'origine voulait dire soufle , et qui pendant longtemps a joint à cette signification celle de principe de la pensée » n'a plus maintenant que la dernière. Nous ne savons pas si les termes les plus généraux , tels que cause , action , effet , qui semblent primitifs y le sont réellement ; l'expérience nous manque à cet égard : mais nous penchons fortement pour la négative, et nous croyons que ces termes ont une origine concrète.
Les termes collectifs se tirent semblablement de quelque particularité qui a été généralisée. Le mot armée vient du mot arme qui est l'objet le plus saillant d'une réunion d'hommes disposés pour le combat. C'est d'abord par une figure appelée métonymie que l'on substitue à la désignation des hommes celle des instruments dont ils sont munis, et que l'on comprend l'idée d'un tout dans celle de l'une des parties. Puis on confond les images de toutes les armes particulières dans une idée générale qui exprime Veffet total de toutes les armes et par suite Tac-'
tion de tous les individus armés. On conçoit qu'il n'est pas indifférent de prendre un signe quelconque , pour représenter, parce qu'ils ont de commun, tous les individus d'une collection , mais qu'il importe de choisir des traits qui soient vraiment caractéristiques. Quant aux substances individuelles , ou elles reçoivent des appellations primitives , ou on les désigne par le nom de leur espèce qu'on particularise , ou bien on leur donne une qualification empruntée à quelque caractère physique ou moral. La plupart des noms d'homme rappellent une condition y un métier , un attribut quelconque.
Un vocabulaire étant formé , on y trouvera un certain nombre de mots exprimant des états , des actions , des qualités , des principes , des espèces d'êtres. Ce sont des éléments qui sont loin d'être le produit d'analyses exactes, mais qui sont cependant susceptibles de satisfaire, en se combinant, aux besoins ordinaires de la pensée. Pour représenter avec ces éléments les divers objets de la pensée , il faut savoir les composer. Leur sens et leur valeur varient singulièrement , suivant la place qu'ils occupent et les liaisons qu'ils contractent entre eux. L'art de la composition ou de la syntaxe supplée à ce qu'il y a d'insuffisant et d'indéterminé dans leur propre essence. L'attribut et le verbe définissent le sujet , et les propositions successives se définissent l'une l'autre^ Mais nous devons nous arrêter ici , ayant à reprendre l'étude du langage, lorsque nous traiterons spécialement des facultés réflexives.
Nous avons étudié nos diverses perceptions en tant qu'elles nous représentent les qualités des corps , nous avons maintenant à examiner comment se forment en nous
les idées des êtres. Les simples associations perceptives nous représentent, comme aux animaux, des êtres individuels ; mais les intuitions que nous obtenons ainsi ne sont que des images , et n'impliquent nullement l'idée de substance y laquelle repose sur des rapports nécessaires et permanents entre certains attributs. Cette idée nous est fournie par la raison qui consiste dans la conception des rapports de connexité et de causalité y et en déduit ridée d'essences constituées par des faits qui se supposent et s'engendrent nécessairement les uns les autres. Les notions des existences individuelles que nous devons aux facultés réflexives y sont donc toutes différentes de celles qui proviennent des perceptions associées, lundis que ce dernier mode de pensée ne nous offre que des représentations locales et contingentes y le premier nous procure des conceptions qui tout en se particularisant revêtent un caractère de généralité, de permanence et de nécessité.
Les premières conceptions que nous nous formons des substances, ne sauraient y être adéquates et en reproduire tous les éléments. Nous en saisissons d'abord quelques traits saillants qui nous servent à les dénommer , et ce n'est qu'après de longues observations que nous parvenons à en discerner tous les principes constitutifs. Les principes sont les liens logiques et les expressions générales des divers faits qui composent les existences individuelles. Ils doivent être tels que leur conception implique celle de tous les faits qu'ils sont censés contenir en eux: Avec les principes des substances , on doit pouvoir reproduire celles-ci intégralement. Ajoutons que les principes doivent être simples , c'est-à-dire correspondre à des faits qui ne
puissent se résoudre en d'autres faits plus simples. Enfin il faut se garder de confondre les principes substantiels qui représentent directement des faits réels, avec les principes purement logiques qui ne sont que des généralités abstraites, dont l'intelligence fait usage pour ordonner ses connaissances.
Il y a un très grand intérêt à connaître les principes des êtres. Nous ne comprenons bien que les choses simples, et nous ne parvenons à nous rendre un compte exact des choses complexes, qu'après les avoir réduites à leurs éléments. Gomment d'ailleurs pourrions-nous nous orienter au milieu de la multitude infinie des êtres et des phénomènes de la nature , comment pourrions-nous prétendre à la connaissance de toutes ces choses , que nous ne saurions, il est vrai , complètement posséder, mais à laquelle un instinct puissant nous convie , s'il ne nous était donné de saisir, à travers la mobilité et la variété prodigieuses des faits, certains rapports constants et universels qui résument en eux toute la réalité ? Notre intelligence n'a toute sa portée et tout son prix , que lorsqu'elle s'est initiée à ces rapports , et qu'elle a soumis au pouvoir de l'analyse tous les objets que lui oifre la mémoire. Le fruit de ce travail est la philosophie , qui ne constitue pas une science spéciale , cellede l'ame , mais est la forme suprême de toutes les sciences , la détermination des principes de tous les ordres de substances. La science spéciale de l'ame est la psychologie , de même que la physiologie est la science des corps organiques. La psychologie , la physiologie et la physique peuvent être tour-à-tour expérimentales et philosophiques, suivant que ces sciences s'appliquent à observer les faits- ou à en rechercher les prin-
cipes. Aucune d'elles ne doit répudier ni s'arroger comme un privil^e exclusif, l'un ou l'autre de ces caractères, mais elles doivent les réunir tous les deux» sous peine d'être étroites et stériles » ou vagues et chimériques. Si la psychologie s'est longtemps appelée philosophie , terme qui à raison de sa généralité , manquait de précision , c'est que cette science n'était pas bien définie » et qu'elle n'avait pas encore une connaissance exacte d'elle-même. Disons cependant que la psychologie étudiant dans l'intelligence la formation première de toutes les idées , se tient à la source de toutes les sciences , et doit sous ce rapport être considérée comme la science éminemment philosophique.
Grâce aux recherches des savants » on connaît maintenant certains faits primitifs qui se reproduisent suivant les mêmes rapports dans les diverses espèces , dans les divers genres et dans les divers ordres d'êtres dont se compose la nature; et en combinant ces principes suivant certaines lois constatées par le raisonnement et l'expérience, on peut parvenir à représenter tous les faits complexes et contingens qui apparaissent sur la scène du monde. Nous n'avons pas à discuter ici la valeur de ces principes en ce qui concerne les êtres physiques et physiologiques. Cette tâche n'est pas de notre compétence , elle revient aux hommes spéciaux. Pour nous, nous avons dû seulement poser les conditions logiques que les principes doivent remplir , et sous ce point de vue nous n'ajouterons que quelques observations à ce que nous avons déjà dit.
On a reconnu dans les êtres inorganiques un certain nombre de principes qu'on a appelés corps simples ou éléments chimiques. Ces éléments n'existent pas ordinairement à l'état primitif, mais ils se combinent entre eux
suivant des proportions définies. De plus , ces premiers composés se groupent entre eux suivant des modes très variés » et forment ainsi une multitude InnombrabiB de corps dont la diversité constitutive est encore accrue par des différences secondaires dues au manque de détermination des figures et à des modifications accidentelles de structure et d'état. Cependant on a pu faire régner l'ordre dans ce désordre apparent et soumettre tous les corps à une classification méthodique» en les analysant, en retrouvant souB leur variété indéfinie un certain nombre de principes identiques , et en les groupant ^n espèces , d'après la conformité de leurs éléments, puis en genres , en tribus, en ordres, suivant les ressemblances que ces éléments présentent dans leur nature et dans leur manière de s'unir. C'est ainsi que la minéralogie et la météorologie , cpii consistent dans la description des corps solides et fluides , ont emprunté leurs règles à la chimie qui est la science des principes matériels.
n est à remarquer que les principes objectifs qu'établit la chimie, et qu'elle considère comme simples, ne correspondent pas auxéléments subjectifs de nos perceptions. Ces éléments ont en nous une réalité vivante ; nos intuitions ^e l'étendue» de la couleur, du mouvement sont des faits réels et primitifs qui supposent des principes internes qui les produisent en nous. Quant aux faits objectifs qui y <K)rresp(mdent , sans doute ils ont quelque réalité , mais pris isolément ils ne sont que des abstractions. Pour qu'ils aient une réalité complète, il faut qu'ils soient unis dans ces objets. La première forme sous laquelle ils acquièrent une véritable existence , est celle des principes chimiques. Aussi doit-on regarder la chimie comme la vraie
science de la réalité matérielle. La géométrie , la méca-^ nique, l'optique, l'acoustique et les diverses autres sciences phygico-mathématiques sont des démembremens ou des instrumens de la chimie qui est la partie essentielle de la physique générale. D'autre part il faut observer que nos perceptions élémentaires, toutes réelles qu'elles soient, n'ont aussi de véritable existence au sein de l'ame que par l'union de leurs principes qui sont nos facultés percepti-^ ves avec les autres facultés de l'ame.
Dans les êtres oi^aniques on distingue différents tissus, mais on ne saurait y rattacher les divers ordres de faits par lesquels la vie se manifeste. Les faits se groupent autour des organes qui sont les vrais principes physiologiques, et qui, en s'unissant entre eux, constituent des appareils dont le concours forme le système de l'organisme. C'est par la comparaison des organes que l'on est parvenu à classer rationnellement les divers êtres des règnes végétal et animal. On a placé en haut de l'échelle les êtres dont l'organisation est la plus complète, et l'on est descendu successivement vers ceux dont la constitution est de plus en plus imparfaite. Les grandes classes étant ainsi établies , on les a distribuées en familles , en genres , en espèces, en ayant soin de suivre l'ordre de dégradation qui se manifeste depuis le type supérieur jusqu'au type inférieur de chaque division.
Ces classifications rationnelles ne datent guères que d'un siècle. Auparavant elles étaient impossibles ; on observait peu et sans méthode , et l'on raisonnait sans l'appui de l'expérience , sur des idées à priori d'où ne pouvaient guères sortir que des entités. D'un côté on avait des amas indigestes de faits , et de l'autre des spéculations
ontologiques. C'est, malgré leur mérite relatif , le doublé^ caractère que Ton observe dans les traités d'Aristote , qui firent loi chez les modernes jusqu'à la grande réforme de Bacon. Le dix-septième siècle n'obtint de grands résultatsque dans les sciences physico-mathématiques, et c'est au, dix-huitième siècle que revient l'honneur d'avoir créé laphysiologie et la chimie, qui sont les lumières indispensables de l'histoire naturelle.
Les principes de l'ame humaine sont les facultés perceptives et réflexives, instinctives et morales. C'est d'après la proportion et le développement relatifs de ces facultés dans les différentes parties de l'humanité , qu'il conviendrait de classer les individus et les peuples, les groupes^ sociaux et les diverses formes de la civilisation ; et c'est ainsi que la psychologie remplirait envers l'histoire humaine le même office que la chimie et la physiologie ont rempli envers l'histoire naturelle. Mais la psychologie n'a pas encore atteint le degré d'avancement où la physiologie était parvenue aux temps de Linnée et de Cuvier. Il faut qu'elle soit définitivement fondée, pour qu'elle puisse four-^ nir à l'histoire humaine les bases de sa classification. Nous avons sur ce point beaucoup à désirer, à espérer et surtout à travailler.
Nous terminerons cette étude de nos facultés perceptives, en observant que si, pour agir, il leur suffit d'éprouver l'excitation qui leur est propre et le plaisir qui est attaché à leur exercice , le plus souvent elles sont mises en Jeu par les besoins généraux de notre personne. A peine avons-nous perçu les objets extérieurs et nous en sommes-nous rendus compte, que nous ressentons le désir d'agir sur eux et de les accommoder à notre usage. Un
instinct anal(^ue à celui des animaux nous a-t-il révélé les propriétés nutritives de certaines pkntes , aussitôt nous voulons multiplier ces plantes autour de nous. Ayant reconnu qu'elles se reproduisent au moyen de graines qui pénètrent dans la terre » nous recueillons ces graines , et après avoir ameubli convenaUement un terrain » nous les y déposons avec l'espoir de voir se renouveler les phénomènes de germination , de floraison et de fructification r que nous avons observés. Tout homme porte en soi un Triptoléme. De même la vue des corps durs qui entamont les corps tendres a suggéré l'idée des outils. Un minéral fondu par la foudre ou par le feu d'un ineendie a susdté les réflexions d'où sont sorties les inventions métallurgiques. Une coquille de noix flottant sur l'eau a été le premier type des vaisseaux à trois ponts. On voit qu'il n'y a rien de miraculeux dans les créations industrielles » et qu'elles sont des produits naturels des facultés de notre ame mises en action tant par nos propres, besoins que par les stimulant extérieurs. C'est par le jeu spontané de notre propre organisation ^ que nous parvenons à connaître les objets matériels qui nous entourent , à en discerner les propriétés et à les placer dans les conditions qui satisfassent à nos désirs.