Pensées, art
4. Maximes 81, 83, 427, 473. Le traité de l'Amitié de M®e de Sablé (papiers de Conrart) n’est pas moins dur.
l’on doit essayer de faire en sorte qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes pour leur laisser le mérite de s’en corriger 1,
C'est que la pratique de la vie de société avait corrigé chez ce modèle de l’« honnête homme » ce que la théorie avait de trop sec et d'absolu. Un autre délicat, Saint-Evremond, vit se modifier de même ses sentiments. Les amitiés « violentes » lui faisaient peur; il leur préférait « une liaison douce et honnête, aussi agréable à nos amis qu'à nous-mêmes », et se déclarait incapable de rien fournir davantage. Même il traitait de misanthropes les amis comme Oreste et Pylade : « Se réduire à n’aimer qu'une seule personne, disait-il, c'est se disposer à haïr toutes les autres, et ce qu’on croit une vertu admirable à l'égard d'un particulier est un grand crime envers tout le monde. Celui qui nous fait perdre le commerce des hommes par un abandonnement pareil au sien nous fait perdre plus qu'il ne vaut, eût-il un mérite considérable. » Quelle tyrannie et quelennui ! Combien les discrètes amitiés de cour l’emportent sur « ces amitiés toujours citées et jamais mises en usage parmi les hommes »! Comme «il n’y a rien qui contribue davantage à la douceur dela vie que l'amitié, il n’y a rien qui en trouble plus le repos que les amis, si nous n'avons pas assez de discernement pour les bien choisir ». Apportons donc à ce choix les précautions les plus prudentes ; quand nous l’aurons fait, évitons les excès de zèle; n’en croyons pas à la lettre Sénèque, ni Montaigne, « qui enchérit sur Sénèque par des expressions plus animées », ni même Gassendi, qui explique les avantages de cette vertu. « Vivons pour peu de gens qui vivent pour nous; cherchons la commodité du commerce avec tout le monde et le bien de nos affaires avec ceux qui peuvent nous servir. » C’est la conclusion d'un épicurien et d’un homme du monde. On conçoit que la duchesse de Mazarin ait donné à ce morceau ce titre ironique: l’Amitié sans amitié?. Il semble que la conclusion naturelle en soit le mot d’Aristotes : « O mes amis, il n’y a pas d'amis! »
Eh bien, la conclusion serait hâtive, et il ne faut point juger sivite Saint-Evremond incapable d'une amitié profonde. Voici un autre morceau, dont le titre est bien différent : Maæime : qu'on ne doit jamais manquer à ses amis (1647). Il semble antérieur,
1. Marimes 84, 319, 376, 410, 437, 473, 544. — Réflexions diverses, de la Société.
2. Publié à Londres en 1681 ; tome I°r des Œuvres mélées, ed. Giraud ; Techener, 1866, 3 in-12.
3. Ce mot n'est rien moins que certain; c'est Diogène Laërte qui le rapporte, d'après Favorinus.
non seulement au premier, mais aux écrits mêmes des moralistes que nous venons de citer. Mais Saint-Evremond n'est pas encore exilé; il fait plus équitablement la part de la vraie et de la fausse amitié, bien qu'il voie surtout la fausse et fasse trop de l'amitié un trafic :
Le monde est plein de fanfarons et d’hypocrites en amitié. I1 est certain que l'amitié est un commerce; le trafic en doit être honnête, mais enfin c’est un trafic. Les offices des vrais amis ont je ne sais quoi de vif et d’animé qui va toujours au-devant de nos besoins, et qui prévient même jusqu'à nos désirs. Ils trouvent tout facile; on est quelquefois contraint de les retenir et de tempérer cette ardeur qui les porte au bien. C’est d’eux qu’on peut dire véritablement qu’ils croient avoir perdu leur journée où ils n’ont rien fait pour ce qu’ils aiment. Mais l'honneur qui se déguise sous le nom d’amitié n’est qu’un amour-propre qui se sert lui-même dans la personne qu'il fait semblant de servir. L’ami qui n’agit que par ce motif va seulement au bien à mesure que le besoin de sa réputation l’entraine.
Et maintenant, voici que le même auteur, exilé, mais soutenu dans l'exil par des amitiés délicates, fait de l'amitié un éloge sans réserve, et, ce qui vaut mieux, sincèrement ému :
J'ai toujours admiré la morale d’Épicure, et je n'estime rien tant de sa morale que la préférence qu’il donne à l’amitié sur toutes les autres vertus. En effet, la justice n’est qu’une vertu établie pour maintenir la société humaine. C’est l'ouvrage des hommes ; l'amitié est l’ouvrage de la nature; l'amitié fait toute la douceur de notre vie, quand la justice, avec toutes ses rigueurs, a bien de la peine à faire notre sùrelé. Si la prudence nous fait éviter quelques maux, l'amitié les soulage tous; si la prudence nous fait acquérir des biens, c’est l’amitié qui en fait goûter la jouissance. Avez-vous besoin de conseils fidèles? Qui peut vous les donner, qu’un ami? A qui confier vos secrets, à qui ouvrir votre cœur, à qui découvrir votre âme qu'à un ami? Et quelle gêne serait-ce d’être tout resserré en soi-même, de n’avoir que soi pour confident de ses affaires et de ses plaisirs? Les plaisirs ne sont plus plaisirs dès qu'ils ne sont pas communiqués... Les sévérités de la justice ne conviennent pas avec les tendresses de l'amitié. Qui se pique d’être juste, ou se sent déjà méchant ami, ou se prépare à l’être.. L'amitié demande une chaleur qui l’anime. Elle doit toujours se rendre maitresse des biens et quelquefois de la vie de ceux qu’elle unit... La dispute doit être une conférence pour s'éclaircir, non pas une contestation qui aille jusqu’à l’aigreur.…. 11 se forme une certaine liaison entre deux àmes où la sûreté seule ne suffit pas : il y entre un charme secret que je ne saurais exprimer et qui est plus facile à sentir qu’à bien connaître.
Tout ce morceau est singulièrement relevé et animé par le souvenir des malheurs de Fouquet, alors prisonnier à Pignerol, jadis protecteur et ami de Saint-Evremond, qui partagea sa