‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 11 sur 47 · Sur l'Amitié, à la duchesse de Mazarin · texte numérisé non relu

Sur l'Amitié, à la duchesse de Mazarin

disgrâce : « Le souvenir d'une confidence si chère m'est bien doux ; la pensée de l'état où il se trouve m'est plus douloureuse. Je me suis accoutumé à mes malheurs, je ne m'accoutumerai jamais aux siens; et puisque je ne puis donner que de la douleur à son infortune, je ne passerai aucun jour sans m ‘afliger, je n’en passerai aucun sans me plaindre. » Enfin, voilà un cri sorti du cœur, et c'est du cœur d'un épicurien qu'il sort. J'avoue que je préfère ce cri aux plus beaux traits de la Bruyère, quien a pourtant de bien beaux sur l'amitié : «Il y a un goût dans la pure amilié où ne peuvent alteindre ceux qui sont nés médiocres… C’est assez pour soi d'un fidèle ami, c'est même beaucoup de l'avoir rencontré... Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune. 11 semble qu'aux àmes bien nées les fêtes, les spectacles, la symphonie, rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos amis... L'on ne peut aller loin dans l'amitié si l’on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts!. » Mais la Bruyère se place surtout au point de vue de la vie en société, et ses observations en général sont d’un homme qui vit à la cour : « C'est beaucoup tirer de notre ami si, ayant monté à une grande faveur, il est encore un homme de notre connaissance?. » Fort digne de connaitre la grande amitié, il ne l’a qu’entrevue, n'ayant pas rencontré de la Boëétie. Certes, ils ne manquaient pas en ce siècle, les exemples d'amitié : Corneille et Rotrou, Boileau et Racine, Molière et Chapelle, La Fontaine et Maucroix, Me de la Fayette et la Rochefoucauld, Mlte de Scudéry et Pellisson (ce Pellisson qui doutait que sans l'amitié il y eût quelque chose de doux au monde), Fénelon et le duc de Beauvilliers, tant d’autres! Mais pas une de ces amitiés n’a laissé derrière elle un monument qu'on puisse comparer à celui de Montaigne.

Les écrivains du dix-huitième siècle et l'amitié,

Le xvine siècle réhabilita, pour ainsi parler, le sentiment et les passions nobles. Mais la transition ne fut point brusque. Le Traité de l'amitié, par Louis de Sacy, le traducteur de Pline

1. Du Cœur, du Mérite personnel, de l'Homme, de la Société. 2. De la Cour.

(1654-1727), est de 17021, mais par l'esprit appartient au siècle qui vient d’expirer. Il est divisé en trois livres, dont le premier traite de la nature et de l'objet de l’amitié, définie « la parfaite union des cœurs, formée par les mérites et par la vertu et confirmée par la ressemblance des mœurs. » Mais ce livre, où sont mullipliées les recommandations d'une prudence défiante, est plus une critique de la fausse amitié qu'une étude sur l’amitié véritable. Le début en est significatif : « Tout le monde vante l'amitié, peu de gens la connaissent, presque personne n’en remplit les devoirs. » Le second livre traite des devoirs de l'amitié, mais subordonnés aux devoirs religieux, civils et naturels. En ce livre tout janséniste, Louis de Sacy combat très vivement Montaigne, qui soutient qu’on peut communiquer à un ami jusqu'aux secrets dont on est le dépositaire. Il s’est cru obligé à cette réfutation parce que les ouvrages de Montaigne « sont entre les mains de tout le monde » et subsisteront longtemps, « malgré le dérangement que chacun y reconnait ». D'ailleurs, son objet n’est pas de plaire, mais d’être utile. Voilà pourquoi il s’acharne contre « les erreurs agréables » avec quelque raideur et quelque solennité : « Jamais l'amitié ne peut autoriser à manquer à Dieu. » Montaigne eût été un peu surpris d’être ainsi réfuté. Enfin le troisième livre examine les causes de désunion entre amis, les devoirs de l'amitié après la rupture, même après la mort. On le voit, cetouvrageestcomplet, s’il n’est pas aimable. L'auteur ne se fait point illusion : « Ceux qui ne sont amoureux que de ce qui brille à l'esprit n’auront pas beaucoup de goût pour cet ouvrage; » et il déclare que la simplicité de ses intentions l’aidera à supporter un tel dégoût. Nous voilà un peu embarrassés, car il est certain que les intentions de Sacy sont les meilleures du monde: il a voulu, nous assure-t-il, en expliquant la nature de l'amitié, empêcher qu'on ne pût s’y tromper; en montrant ses avantages, engager à les rechercher; en proposant ses devoirs, exciter à les remplir. À merveille; mais il eût mieux atteint son but s'il eût été moins froidement didactique.

Dans sa dédicace à son amie la marquise de Lambert (1647-1733), il nous apprend que c’est à elle qu’il doit les principales idées de son livre. Celle-ci sentit pourtant le besoin d'écrire, elle aussi, une sorte de traité de l’'Amitié, mais plus

1. D'autres donnent 1703. Je n’en ai eu entre les-mains que la seconde édition, publiée chez la vouve Barbin en 1704.

court et moins janséniste que celui de Sacy. Le ton est plutôt celui d'une causerie grave. En chemin, elle rencontre à son tour, plus d’une fois, l’inévitable Montaigne, mais elle ne le rudoie pas, et elle remarque même qu'il était plus propre que tout autre à jouir de l'amitié, car il était « dégagé des passions, voué à la raison ». Elle-même, elle est raisonnable avant tout ; mais parfois elle s’anime, et sa raison devient alors chaleureuse, presque éloquente.

Nous jouissons dans l'amitié de ce que l’amour a de plus doux : du plaisir de la confiance, du charme d'exposer son âme à son ami, de le voir à découvert, de montrer ses propres faiblesses ; car il faut penser tout haut devant son ami, Il n’y à que ceux qui ont joui du doux plaisir de l’amitié qui sachent quel charme il y a à passer les journées ensemble. Que les heures sont légères, qu'elles sont coulantes avec ce qu’on aime!.. C’est une société, c’est un commerce, enfin ce sont des engagements réciproques, où l’on ne compte rien, où l'on n’exige rien, où le plus honnête homme met davantage et se trouve heureux d’être en avance. On partage sa fortune avec son ami : richesses, crédit, soins, services, tout est à lui, excepté notre honneur,

A côté de ces effusions d’une âme sincère (Me de Lambert avoue elle-même qu'elle se livre trop dans l’amitié), bien des observations et des maximes détachées ont leur prix.

Le premier mérite qu’il faut chercher dans votre ami, c’est la vertu ; c’est ce qui vous assure qu'il est capable d'amitié et qu’il en est digne... Les services doivent être à la suite de l'amitié, et non pas !’amitié à la suite des services. L’estime appuyée sur la reconnaissance du mérite ne se dément point. Le bandeau qu'on donne à l'amour, on l’ôte à l'amitié. Elle est éclairée, elle examine avant que de s'engager, elle ne s'attache qu'aux mérites personnels, car ceux-là seuls sont dignes d’être aimés qui ont en eux-mêmes la cause pourquoi on les aime... Choisissez votre ami entre mille : rien n’est plus important qu’un tel choix, puisque le bonheur en dépend. On désire l’estime de ce qu’on aime, et ce désir nous porte à imiter les vertus qui y conduisent, La parfaite amitié nous met dans la nécessilé d’être vertueux. Les qualités du cœur sont beaucoup plus nécessaires que celles de l’esprit; l'esprit plaît, mais c’est le cœur qui lie... Ne faites jamais sentir à vos amis aucune supériorité. Le plus vertueux excuse et pardonne davantage. On doit du respect même à l’ancienne amitié. Il faut éviter même de trop charger l'ami infidèle. Il faut avoir le coùürage de déplaire à nos amis en leur disant la vérité; mais, en même temps qu’on les avertit en particulier, il faut les défendre en public, et ne point souffrir, s’il est possible, qu'ils aient une réputation incertaine.

Au fond, sans doute, les idées générales ne varient pas: après avoir défini les caractères de l'amitié, on en énumère les

1. Œuvres morales de Me de Lambert, précédées d'un Essai de M®e L, Colet; Gosselin, 1843, in-12. On ne citera que pour mémoire une lettre déclamatoire sur l'amitié entre femmes, de Mwe de Maussion en tête d'une traduction du de Amicitia, et un écrit français de l'ambassadeur napolitain Caraccioli, ami des encyclopédistes, et un de Montmorel, de l'Amitié, Amst. 1764, in-8°,

devoirs, en insistant toutefois — signe des temps — sur les devoirs de justice bienveillante, de probité, de tolérance et d'indulgence mutuelles. Mais l’accent est nouveau. Il l'est plus encore chez Vauvenargues, dont l'âme tendre et mélancolique est tout entière en ces quelques lignes :

« C’est l'insuffisance de notre être qui fait naître l’amitié, et c'est l'insuffisance de l’amitié même qui la fait périr.… Les hommes extrêmes ne sont pas les plus capables d’une constante amitié. On ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux dont l’âme modérée connait la vertu, car elle soulage leur cœur oppressé sous le mystère et le poids du secret, détend leur esprit, les rend plus confiants et plus vifs, se mêle à leurs amusements, à leurs affaires et à leurs plaisirs mystérieux ; c’est l'âme de toute leur vie. »

Il est impossible de ne pas deviner là une arrière-pensée personnelle. Vauvenargues est moins touchant quand il s’attaque à l'amitié héroïque et fait dialoguer Brutus et César, clément à son meurtrier : « Va, je t’ai pardonné même en mourant. L'amitié va plus loin que la vertu et passe en magnanimité la philosophie que tu as professée ?. » Mais ïl ne faut pas voir en Vauvenargues un optimiste aveugle, à qui échappent les côtés faibles des sentiments généreux. Il le sait : « Quelque tendresse que nous ayons pour nos amis, il n'arrive jamais que le bonheur d'autrui suffise pour faire le nôtre. » Il sait que l'amitié la plus tendre est volage, surtout chez les jeunes gens; que dans le malheur il ne faut compter sur aucun ami, qu'à aucun il ne faut demander cette perfection qu'il exige de nous$. Oui, il sait tout cela, et pourtant il croit à l'amitié, et il l’inspire, et il a pour ami Voltaire lui-même. C’est exagérer que de dire avec M. Nisard : « Voltaire n’a aimé que son esprit. » Il est certain que l'esprit avait plus de part que le cœur dans les amitiés d’un homme qui subordonnait tout au succès d’une grande entreprise intellectuelle. Mais, sans parler des stances délicieuses à Cideville*, Voltaire n'eut-il pas son la Boétie en ce Genonville à qui il écrivait en 1719:

Ami, que je chéris de cette amilié rare Dont Pylade a donné l'exemple à l'univers, Et dont Chaulieu chérit La Fare...

. Introduction à la connaissance de l'esprit humain : de l'Amitié.

. Dialogues, dans les Œuvres posthumes et inédites; Furne, 1857, in-8°. . Mazximes, 537 ; de l'Amitié; Conseils à un jeune homme.

. Lettre du 11 juillet 1741.

= Co LO

JE MONTAIGNE y

L'image épicurienne de La Fare gâte un peu ces vers juvéniles ; mais rien ne gâte les vers que, dix ans plus tard, Voltaire consacrait à la mémoire du même ami, mort prématurément :

Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,

Indignes du beau nom, du nom sacré d'amis,

Ou toujours remplis d'eux, ou toujours hors d'eux même, Au monde, à l'inconstance ardents à se livrer, Malheureux dont le cœur ne sait pas comme on aime,

Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer !!

Il est malheureux que Voltaire cite et admire lui-même ces vers dans le morceau où il critique ceux de la Fontaine. Il y citait également les vers de la Henriade :

Henri de l'amitié sentit les nobles flammes : Amitié, don du Ciel, plaisir des grandes âmes; Amitié, que les rois, ces illustres ingrats ,

Sont assez malheureux pour ne connaitre pas 2.

Mais il trouvait infiniment plus agréables encore d’autres vers, qu'il empruntait toujours à M. de Voltaire:

Pour les cœurs corrompus l'amitié n’est point faite.

O tranquille amitié ! félicité parfaite,

Seul mouvement de l’âme où l'excès soit permis, Corrige les défauts qu’en moi le Ciel a mis;

Compagne de mes pas dans toutes mes demeures,

Et dans tous les états et dans toutes les heures.

Sans toi, tout homme est seul; il peut, par ton appul, Multiplier son être et vivre dans autrui.

Amitié, don du Ciel et passion du sage,

Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage;

Qu'il préside à mes vers comme il règne en mon cœur !

«On en aime mieux son ami, ajoute-t-il, quand on a lu ce passage. » C'est beaucoup dire. Il y a plus de « sagesse » que de dévouement dans l'amitié ainsi comprise, et ce n’est pas sans raison que le même mot revient toujours lorsqu'il s’agit de la définir ou de la vanter:

Un ami, don du Ciel, est le vrai bien du sage. .… Jamais l’amilié ne fuit du cœur du sage.

Page 1