Henriade, ch. VIII, v
3. Quatrième Discours sur l'homme. La plupart de ces citations sont réunies par Voltaire lui-même dans le morceau intitulée : Connaissance des beautés et des défauts de la poésie.
Un ami vertueux, éclairé, doux et sage, Est un présent du Ciel et son plus digne ouvrage.
Toutes ces belles maximes ne valent pas les simples versaux mânes de Genonville. Croyons donc que Voltaire a connu la pure amitié dans sa jeunesse; puis, que la plupart de ses autres amitiés ont été des alliances philosophiques, politiques, littéraires. Lui-même écrivait à Me du Deffand: « Les anciens amis sont les seuls qui tiennent au fond de notre être; les autres ne les remplacent qu’à moitié?. » En tout cas, il n’eût pas pu dire ce que disait cet « amoureux de l'amitié », Montesquieu : « Pour mes amis, à l'exception d’un seul, je les ai tous conservés 5. » J.-J. Rousseau l’eût dit moins encore. Ge misanthrope pourtant, qui vit dans tous ses amis des ennemis, sentait la grandeur et la force de l'amitié. « Les âmes humaines, écrivait-il, veulent être accouplées pour valoir tout leur prix; et la force unie des amis, comme celle des lames d’aimant artificiel, est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulières. Divine amitié, c’est là ton triomphe‘! » C’est le premier sentiment qu’il met au cœur de son Émile, suivant en cela, comme toujours, l’ordre de la nature. Diderot fait la même remarque : «L'amitié est la passion de la jeunesse; c’est alors que j'étais lui, qu'il était moiÿ; » ensuite, l'intérêt personnel l’affaiblit peu à peu. Mais Diderot, qui ne pouvait se lasser de contempler ses amis retrouvés, après la plus courte absence, qui les baïignait de ses larmes faciles, sentait mieux qu'il n’enalysait ses sentiments. Qu'importe! ils parlent d'euxmêmes, avec une irrésistible éloquence, en certains passages que, seul peut-être, Diderot pouvait écrire :
Un plaisir qui n’est que pour moi me touche faiblement et dure peu. C'est pour moi et pour mes amis que je lis, que je réfléchis, que j'écris, que je médite, que j'entends, que je regarde, que je sens ; je songe sans cesse à leur bonheur. Une belle ligne me frappe-t-elle, ils la sauront. Ai-je rencontré un beau trait, je me promets de leur en faire part. Ai-je sous les yeux quelque spectacle enchanteur, sans m’en apercevoir j'en médite le récit pour eux. Je leur ai consacré l’usage de tous mes sens et de toutes mes facultés; et c'est
1. Deuxième Discours sur l'homme. — L'Envicux, 1, 8. Voyez aussi le quatrain iopromptu tait en 1750 à un souper de cour en Allemagne.
2. Lettre du 27 décembre 1758. Dans une lettre du 14 février 1770, M® du Deffand lui demande s’il y a des amis dans le monde. On n'a pas la réponse de Voltaire.