Diogène Laërce, IT
qui, quand on le pressoit de l'affection qu'il devoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant que cela en estoit aussi bien sorty; que nous engendrions bien des poux et des vers.
C'est, à la verité, un beau nom et plein de dilection ! que le nom de frere, et à celte cause en fismes nous luy et moy notre alliance : mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre?, cela detrampe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle, les freres ayans à conduire le progrez de leur avancement en mesme sentier et mesme train, il est forcé qu'ils se heurtent et choquent souvent.
Davantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouvera elle en ceux cy? Le pere et le fils peuvent estre de complexion entierement esloingnee, et les freres aussi : c’est mon fils, c’est mon parent; mais c'est un homme farouche, un meschant ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commandent, il y a d'autant moins de nostre choix et liberté volontaires; et nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l'affection et de l'amitié. Ce n’est pas que je n'aye essayé de ce costé là tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui feut onques, et le plus indulgent jusques à son extreme vieillesse, et estant d’une famille fameuse de pere en fils et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle :
Et ipse Notus in fratres animi paterni ÿ,
D'y comparer l'affection envers les femmes, quoiqu'elle naïsse de nostre choix, on ne peut ny la loger en ce rolfe. Son feu, je le confesse,
Neque enim est dea nescia nostri, Quæ dulcem curis miscet amaritiem #,
est plus actif, plus cuisant et plus aspre; mais c'est un feu
1. Ce mot ne s'applique plus à la tendresse humaine et est surtout usité comme terme de dévotion.
2, Montaigne fait allusion au droit d'ainesse,
3. « Connu moi-même par mon affection fraternelle pour mes frères. » (Horace, Odes, u, 2, 6.)
4. « Car je ne suis pas inconnu à la déesse qui mèle une douce amertume aux peines de l'amour. » (Carucce, LXVIIT, 17.)