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Lettres à M, de Mesmes et à l'Hospital

mémoire de son ami contre les fausses interprétations de ceux qui le connaissent mal. Il se refuse même à insérer dans la première édition des Essais (1580) ce Discours que le protestant Simon Goulart avait publié dès 1578, et qui, présenté au public sous ce patronage hérétique, avait pu sembler un pamphlet dirigé contre la monarchie française. On en avail exagéré la portée et même dénaturé le sens, soit ! La Boétie n'était pas de ceux qui bouleversent les institutions au lieu de les amender; il se soumettait religieusement aux lois de son pays; il était « ennemy des remuements et nouvelletez de son temps »; soit encore ! Mais « s’il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu'à Sarlat », c'est Montaigne qui en convient, et cela seul donne plus de signification qu'il ne voudrait à ces pages, inspirées peut-être par la sanglante répression des troubles de Guyenne en 1548, reprises sans doute et retouchées dans un âge plus voisin de la maturité, et baptisées par De Thou de ce titre saisissant : le Contre un.

La mort de la Boétie et Montaigne.

L'attitude gènée de Montaigne en face de cette œuvre énergique, mais déclamatoire, suffirait à montrer quelle différence sépare les deux amis : l’un, ardent, ingénu, a « son esprit moulé au patron d’autres siecles »; l'autre, plus circonspect parce qu'il est plus sceptique, vit avec les vivants, et comprend son temps alors même qu'il le juge.

Si, après avoir comparé la Boétie et Montaigne, on était tenté d'incliner trop du côté de celui à qui une mort prématurée donne une physionomie plus mystérieuse, et partant plus séduisante, il faudrait, pour rendre pleinement justice au survivant, lire le Discours sur la mort de feu M. de la Boétie, adressé par Montaigne à son père, sous forme de lettre, et publié en 1571. On s’est demandé si cette « lettre » a été écrite dès 1563, au lendemain de la mort de la Boélie, sous l'impression d’une douleur toute récente. Il paraît probable, tout au moins, que la lettre primitive a été ensuite élargie et précisée au point de former une œuvre nouvelle, préface naturelle du chapitre de l’'Amilié.

Montaigne, en effet, déclare lui-même qu'il s'était promis

d'avance d'observer tousles détails de la catastropheimminente, sûr qu'il n’échapperait au mourant rien qui ne fût grand et « plein de bon exemple ». Il voulait à la fois faire son propre apprentissage de la mort et immortaliser la mort de son ami. Tel que nous le connaissons, il a dû noter ses impressions jour par jour, puis en composer un ensemble. Ne nous laissons pas tromper par l'apparent désordre du récit : nous sommes en présence d’un drame véritable, qui a son exposition, ses péripéties, son dénouement, et où l’on pourrait même reconnaître, sans trop de complaisance, comme les cinq actes successifs d’une tragédie héroïque.

D'abord, l'exposition, brève, et qui se hâte vers l’action annoncée. Jouant à la paume, « en pourpoint, sous une robe de soye », la Boétie a pris froid et s’alite. Il ne s'inquiète pas encore, mais sa femme et son ami sont déjà en proie à de tristes pressentiments.

Puis, l’action s'engage et met tout d’abord en plein jour le caractère des deux amis : « Il me dit que sa maladie estoit un peu contagieuse, et outre cela qu'elle estoit mal plaisante et melancolique, qu’il cognoissoit très bien mon naturel, et me prioit de n’estre avec luy que par boutees!, mais le plus souvent que je pourrois. Je ne l’abandonnay plus... » Il y a de la grandeur dans cette simplicité. Si Montaigne s’en doutait, nous lui en voudrions de nous parler ainsi; nous lui en savons gré, parce que son dévouement est spontané, presque inconscient. Désormais le héros du drame aura près de lui un confident qui le vaudra.

Le mal fait de rapides progrès, et l’action se précipite. C’est Montaigne lui-même qui engage la Boétie à mettre ordre à ses affaires. Mais il s’acquitte de ce triste devoir avec autant de délicatesse que de fermeté. Il ne donne pas d’espérances mensongères, mais il ne veut pas inspirer de terreurs inutiles. Entre celui qui veut rassurer et celui qui ne veut pas être trompé s'engage un dialogue qu’on ne lit pas de sang-froid. « Cela n’est rien, fis-je, mon frere : ce sont des accidents ordinaires à telles maladies. — Vrayement non, ce n'est rien, mon frere, me respondit-il, quand bien il en adviendroit ce que vous craindriez le plus. » Ce qui surtout nous touche, c’est ce stoïcisme qui sait rester humain. La Boétie ne regrette de

1. Par boutades, par intervalles irréguliers. C'est la forme la plus ancienne et la plus française.

mourir que parce qu'il abandonnera les siens ; mais aussitôt il ajoute, en mêlant un sentiment d'orgueil#ugitif à la résignation chrétienne : « Et puis, mon frere, par adventure n'estois-je point nay si inutile que je n'eusse moyen de faire service à la chose publique; mais, quoi qu'il en soit, je suis prest. à partir quand il plaira à Dieu. » Et ici nous ne voyons plus Montaigne, mais quelqu'un de plus grand et de plus vraiment sage que lui.

Rien de plus élevé sans raideur, rien de plus attendri sans fausse sensibilité, que la scène, nous allions dire que l'acte où le mourant entretient les trois personnes qui lui sont les plus chères au monde : l'oncle qui lui a servi de père, M. de Bouillonnas ; la femme qu'il a aimée et chantée, et qu’il a épousée veuve, celle qu’il appelle «ma semblance »; l'ami, ou plutôt le « frère » à qui il lègue sa bibliothèque, comme un souvenir à l'ami des lettres d'abord, à l’ami personnel ensuite. « Ce vous sera, dit-il, uynuôovvov fui sodalis, » un souvenir de votre ami. Sans effort, sans pédantisme, il parle grec et latin sur son lit. de mort, si bien qu'on croirait parfois avoir sous les yeux l’œuvre d’un philosophe antique, dont on aurait respecté certains mots, plus malaisés à faire passer dans notre langue. Oui, c’est bien un philosophe d'autrefois, celui qui compose son visage pour rassurer les siens, pour leur parler d'une voix plus forte et d’un teint «plus vermeil » que d'ordinaire, « comme tout esjouy », tandis qu’eux aussi affectent une sérénité d’âme dont ils sont bien éloignés. Mais je ne sais si un philosophe antique eût trouvé des paroles si douces : « Comment, mon frere, me voulez-vous faire peur? Si je l’avois, à qui seroit-ce de me l’oster, qu’à vous ? » Pour parler et pour agir de la sorte, il ne suffit point de s'être longtemps préparé à la mort et d’avoir appris d'avance sa leçon par cœur, comme Ja Boétie dit qu’il l’a fait. Le christianisme a passé par là, et son souffle a tout attendri.

A cette scène en succède une autre d'un charme moins intime, mais d’une grandeur égale. Peu à peu, la chambre du mourant s’est emplie de témoins émus; il semble que chacun vienne là pour assister à un spectacle grave et emporter une utile leçon. Lui, comme s’il prenait à cœur de bien remplir le rôle que la nécessité lui impose, a pour tous un mot sérieux et amical, prodigue les conseils paternels à sa nièce, M!te de Saint- Quentin, à sa belle-fille, M!te d’Arsat, qu'il engage à joindre aux biens extérieurs « les biens de l'esprit », s'adresse enfin

au frère aîné de Montaigne, M. de Beauregard, protestant, et s'élève à la véritable éloquence en plaidant la cause d’une piété éclairée, capable de reconnaitre les vices des prélats et les imperfections de l'Église, incapable de se porter aux extrêmes, ennemie de l’àpreté violente, ennemie surtout de ces discordes impies qui introduisent la guerre civile jusque dans le sein de la famille. On sent que le dénouement approche, et pourtant plus que jamais le héros du drame est maitre de lui.

Maintenant la mort peut venir; il l'attend « gaillard et de pied coi» ; il s'écrie: An vivere tanti est? À quoi bon la vie? Il s'est mis en règle avec Dieu, il a fait profession publique de sa foi. Les souffrances se multiplient et s’aggravent; ‘il a encore la force pourtant de tromper sa femme par une ruse qui devient ici sublime ; il la congédie, mais ne veut pas que son ami le quitte. « Mon frere, tenez vous auprès de moi, s’il vous plait. » La tendresse conjugale est volontiers lâche; plus virile, l'amitié suffit au sage à l'heure de la crise suprême. C'est à son ami qu'il songe jusque dans son délire; dans les intervalles encore lucides, il ne s’informe que d’une chose : son ami est-il près de lui? Il meurt enfin, et c'est en prononçant le nom de son ami.

Ce n’est pas sans raison que Sainte-Marthe a uni les deux amis dans le même éloge. Comment les séparerait-on? La Boétie a donné le plus grand exemple peut-être de l'amitié victorieuse de la soutirance, presque de la mort; et par delà aussi de la mort, Montaigne a fait vivre la Boétie, en l’aimant, en le faisant aimer. Commencée en 1557, leur liaison s'est ainsi brusquement dénouée en 1563. Mais ce n'en est là que le terme apparent : dix-huit ans après, pendant son voyage d'Italie, le souvenir, soudain réveillé, de l'ami perdu lui causait la plus aiguë des souffrances. Aimer avec cet emportement, surtout quand on est Montaigne, c'est se rendre bien digne d’avoir été choisi entre tous par un la Boétie.

Quels auteurs grecs ont parlé de l'amitié avant Montaigne, et comment en ont-ils parlé ?

Très sincère d’accent , très vivant et original d'ensemble, le chapitre de l'Amitié n'en est pas moins un curieux composé

d'impressions personnelles et de souvenirs antiques. Il n'est donc pas inutile de savoir ce qu'ont écrit de l'amitié les auteurs auxquels Montaigne a pu emprunter, non point le sentiment profond qui l'anime, mais les idées et les exemples dont il l'appuie.

Sans remonter jusqu’à l'amitié héroïque d'Achille et de Patrocle, dont celle de Roland et d'Olivier! ne sera guère, chez nous, qu'une copie; sans citer même les plaintes du poête grec Théognis sur le petit nombre des amis, on peut remarquer que ce noble sujet a Lenté presque tous les philosophes. Platon, Xénophon, Aristote, Théophraste et le stoïcien Chrysippe, ces deux derniers en des ouvrages que nous n'avons plus, l'ont abordé tour à tour.

On parlera peu de Platon, souvent aussi poète que philosophe, lorsqu'il touche moins à l'amitié en particulier qu’au sentiment général de sympathie, tantôt amitié, tantôt amour, qui rapproche les êtres sensibles et intelligents. Dans le Lysis, pourtant, c'est bien sur l'amitié qu'il fait parler Socrate; mais le Lysis est un dialogue critique qui affirme peu et ne conclut pas. Les différentes définitions de l'amitié y sont énumérées et réfutées, du moins en ce qu'elles ont de trop absolu, car elles peuvent contenir chacune leur part de vérité. Les uns soutiennent que les amitiés sont déterminées par les ressemblances, les autres par la différence des amis. D’autres encore leur donnent pour fondement je ne sais quelle convenance mystérieuse entre les esprits et les Âmes de ceux qui s'aiment. De quel côté penche le maître de Platon? A de certains moments, on serait tenté de croire qu'il n'admet aucune explication qui soit exclusive des autres, parce qu'il les admet toutes, partiel lement, à la fois. Aucune n'est assez large. Cela veut-il dire qu’elles soient toutes fausses de tout point? Non, mais qu’elles sont insuffisantes. Les semblables nous attirent, mais les contraires ne nous repoussent pas; ici, nous sympathisons avec autrui par ce qu’il a de commun avec nous; là, nous sentons le besoin de nous compléter, en quelque sorte,

1. Voyez nos études sur la Chanson de Roland. Cette amitié est surtout une association héroïque, fondée sur l'admiration mutuelle et entretenue par elle. Il y a quelque chose de moins viril et de plus tendre dans l'amitié dévouée de Pylade otre Oreste. Voyez, dans l'Zphigénie en Tauride d'Euripide (trad. Pessonneaux), ‘admirable lutte de générosité qui s'engage entre les deux amis lorsque la liberté est offerte à l'un d'eux à l'exclusion de l'autre; et, dans l'Oreste du même poète, la sollicitude touchante avec laquelle Pylade veille sur Oreste menacé (car « tout est commun entre amis »), ne reculant pas devant les accès de son delire, décidé à le suivre jusque dans la mort.

en prenant à autrui ce qui nous manque. De toute manière, nous obéissons au vague instinct d’une convenance secrète, et nous aspirons, de facon bien diverse, à réaliser l'harmonie entre les autres et nous. Mais Socrate et Platon ne se prononcent pas; il leur suffit de montrer par où pêchent les définitions communes. Ce dialogue, dont le cadre est charmant, nous laisserait dans une indécision embarrassante, si nous n’avions ces beaux poèmes philosophiques, le Phèdre et le Banquet, pour nous éclairer sur les vrais caractères de l'amitié idéale, qui cherche, à travers les beaux corps, les belles âmes.

Passer de Platon à Xénophon, c’est descendre de l'idéal à la réalité. Le rayon de poésie est absent des pages, d’ailleurs agréables, où Xénophon, avec plus d’exactitude sans doute que Platon, mais aussi avec plus de sécheresse, expose la doctrine de Socrate sur l’amitié!. C’est à un point de vue tout utilitaire qu'il l’envisage. Un véritable ami est à ses yeux le plus précieux de tous les biens; mais il l’entend trop à la lettre, et voit dans l'amitié un « bien » plus avantageux que tous les autres, un placement qui rapporte davantage, un xtux (ce mot lui est familier), c'est-à-dire un « acquêt » dont la valeur marchande n’est guère inférieure à la valeur morale. Aussi en parle-t-il comme d’une entreprise où toutes les chances doivent être calculées avec soin. Tout se réduit à une enquête préalable, puis à une « chasse » aux amis, toutes deux faites dans les règles. Les qualités à rechercher, les défauts à éviter chez un ami sont soigneusement énumérés. IL conviendra de prendre des informations sur les amitiés antérieures de ceux qu’on veut choisir, car d’après elles on pourra prévoir le sort des amitiés futures. On n’oubliera pas non plus d’invoquer les dieux, dont la protection fera beaucoup pour la réussite de l'affaire. Puis la chasse aux âmes commencera, et Socrate se vante de s’y connaître : Oùx dmslows olmar Eyerv mod Opay &v0pwrwv?. Et combien cette poursuite est difficile ! Combien rares sont les amitiés véritables ! Point d'amitié possible des méchants avec les méchants, ni des méchants avec les bons. Pour les amitiés des bons avec les bons, que de difficultés les traversent ! Que de causes de rupture! Au premier rang parmi elles, Xénophon signale les rivalités politiques. Faut-il donc désespérer de l'amitié? Non, elle est au fond du cœur de

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