‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 22 sur 47 · Diogène Laërce, V · texte numérisé non relu

Diogène Laërce, V

je me donne au besoin, quoyque dient! les stoïciens, et comme je ne me sçay aucun gré du service que je me fay, aussi l'union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d’entre eux ces mots de division et de difference, bien-faict, obligation, recognoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant, par effect, commun entre eux, volontez, pensemens ?, jugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie, et leur convenance n'estant qu’une ame en deux corps, selon la tres propre definition d’Aristote*, ils ne se peuvent ny prester ny donner rien. Voylà pourquoy les faiseurs de loix, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme, voulans inferer par là que tout doit estre à chacun d'eux, et qu'ils n’ont rien à diviser et partir‘ ensemble.

Si, en l'amitié de quoy je parle, l’un pouvoit donner à l’autre, ce seroit celuy qui recevroit le bien-faict qui obligeroit son compagnon: car cherchant l’un et l’autre, plus que toute autre chose, de s’entre-bien faire, celuy qui en preste la matiere el l’occasion, est celuy là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy d'effectuer en son endroit ce qu'il desire le plus. Quand le philosophe Diogenes avoit faute d'argent *, il disoit qu’il le redemandoit à ses amis, non qu’il le demandoitS. Et pour montrer comment cela se pratique par effect, j'en reciteray un ancien exemple singulier 7. Eudamidas, Corinthien, avoit deux amis, Charixenus, Sicyonien, et Aretheus, Corin-

1. On sait que cet ancien subjonctif était usité encore du temps de Corneille et de Molière.

Permettez que tout haut je le die et redie.

(Psyché, 11,100.)

2. George Sand et quelques modernes ont essayé de rajeunir ce joli mot, qu'em

ployait encore la Fontaine, et qui fait si bien dans l’épitaphe de Régnier : J'ai vécu sans nul pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle.

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