‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 24 sur 47 · A un royaume, contre un royaume · texte numérisé non relu

A un royaume, contre un royaume

3. Cette abréviation du futur de laisser, remarque M, Littré, n'a pas encore dis paru du langage populaire.

4. Courage et cœur ont longtemps été synonymes : on en pourrait citer des preuves innombrables empruntées à Corneille, Get exemple est tiré de Xenophon, Cyropédie, VIII.

5. Par ce mot Montaigne indique les liaisons superficielles que forme l'intérêt ou l'habitude.

6. « C’est ainsi que j'en use; vous, faites comme vous l’entendrez » (TÉRENCE, Heautontimorumenos, {, 1, 28.)

prud-hommie !, pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil ? qui ‘eut rencontré à chevauchons sur un bâton, se jouant avec ses enfans, pria l’homme qui l’y surprint de n’en rien dire jusques à ce qu'il fust pere luy-mesme?, estimant que la passion qui uy naistroit lors en l'ame le rendroit juge equitable d’une telle action. Je souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis, mais scachant combien c’est chose esloignee lu commun usage qu'une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m'attends pas d'en trouver aucun bon juge. Car les discours mesmes que l'antiquité nous a laissé sur ce subject, me semblent lasches au prix du sentiment que j'en ay. Et, en ce poinct, les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie.

Nil ego contulerim jucundo sanus amico #,

L'ancien Menander disoit celuy là heureux, qui avoit peu rencontrer seulement l'ombre d'un amy: il avoit certes raison de le dire, mesmes s'il en avoit tasté. Car, à la verité, si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu’avec la grace de Dieu je l’'aye passee douce, aysee, et, sauf la perte d’un tel amy, exempte d’affliction poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d’autres; si je la compare, dis Je,

4. Le savoir, même sans la Em a vertueuse. Le prudent, c'est celui qui sait, le prud'homme, celui qui réunit la sagesse qui vient du savoir à la vertu, plus ou moins active, qui vient du caractère. Philippe-Auguste, dans Joinville, donne une curieuse définition de ce mot, qui ne s'applique plus aujourd'hui qu'aux hommes compétents dans un métier, élus par leurs pairs. Comme il souhaitait qu'un filleul du duc de Bourgogne fût aussi « preux homme » que son parrain, on s'étonna du mot qu'il avait employé : « Et on lui demanda pourquoi il n'avait pas dit prud'homme. « Parce que, fit-il, il y a grande différence entre preux homme et « prud'homme. Caril y a maints preux hommes chevaliers, en la terre des chrétiens «et des Sarrasins, qui oncques ne crurent à Dieu ni à sa mère. D'où je vous dis, « fitil, que Dieu donne grand don et grande grâce au chevalier chrétien qu'il « souffre être vaillant de corps et qu'il souffre en son service, en le gardant de « péché mortel; et celui qui ainsi se démène, on doit l'appeler prud’homme, parce « que cette prouesse lui vient du don de Dieu. Et ceux de qui j'ai parlé avant, « on peut les appeler preux hommes, parce qu'ils sont preux de leur corps, et ne « redoutent Dieu ni péché. » Saint Louis disait aussi : « Je voudrais avoir le nom de prud'homme , pourvu que je le fusse, et tout le reste, je vous l’abandonnerais, car prud'homme est si grand'chose et si bonne chose, que même au prononcer il emplit la bouche. »

2. Cil, masculin vieilli de celle, qui a survécu. « Cil a été, dans ses beaux jours, le plus joli mot de la langue française; il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. » (La Bruvine, XIV.)

Page 1