Plutarque, de l'Amitié fraternelle
toute, aux quatre annees qu'il m'a esté donné de jouir de la douce compagnie et societé de ce personnage, ce n'est que fumee, ce n’est qu'une nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy, : quem semper acerbum, Semper honoratum (sic, Di, voluistis) habebo 1,
je ne fay que traisner languissant, et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout, il me semble que je luy desrobe sa part.
Nec fas esse ulla me voluptate hic frui Decrevi, tantisper dumille abest meus particeps ?.
J'estois desja si faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.
Illam meæ si partem animæ tulit Maturior vis, quid moror altera, Nec carus æque, nec superstes Integer? Ille dies utramque Duxit ruinam
Il n'est action ou imagination où je ne le trouve à dire‘, comme si eust-il bien faict à moy : car de mesme qu'il me surpassoit d’une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit il au devoir de l'amitié.
Quis desiderio sit pudor, aut modus Tam cari capitis6?
.… O misero frater adempte mihi!
Omnia tecum una perierunt gaudia nostra, Quæ tuus in vita dulcis alebat amor.
Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater; Tecum una tota est nostra sepulta anima ;
1. « Jour fatal, que je dois pleurer, que je dois honorer à jamais, puisque telle à été, grands dieux, votre volonté suprême. » (VirciLe, Enéide, V, 49.)
2. « Et je ne pense pas qu'aucuu plaisir me soit permis, maintenant que je n'ai plus celui avec qui je devais tout partager. » (Térexce, Heautontimorumencs, E, 1, 97.) Le texte est ici légèrement modifie.
3. « Puisqu'un sort cruel m'a ravi trop tôtcette douce moitié de mon âme, qu'ai-je à faire de l’autre moitié, séparée de celle qui m'était bien plus chère? Le même jour nous a perdus tous deux. » (Horace, Odes, II, xvrr, 5.)
4. Nous avons vu plus haut : Trouver à dire (à redire) à quelque chose, Iei la locution est plus remarquable, mais le sens est analogue : où je ne trouve à regretter l'absence d'un homme qui m'eût été nécessaire, « On me trouvait à dire dans le sérail. » (FONTENELLE.)
5. De même qu'il eût regretté mon absence s'il m'avait perdu.
6. « Puis-je rougir de pleurer une tête si chère ? » (Horace, Odes, L, 24.)
Cujus ego interitu tota de mente fugavi Hæc studia, atque omnes delicias animi.
Alloquar ? audiero nunquam tua verba loquentem ? Nunquam ego te, vita frater amabilior, Adspiciam posthac? At certe semper amabo f,
Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans.
Parce que j'ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en. lumiere, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l’estat de nostre police ?, sans se soucier s'ils l’amenderont, qu'ils ont meslé à d’autres escrits de leur farine, je me suis dedit* de le loger icy. Et affin que memoire de l’autheur n’en soit interessee en l'endroit de ceux qui n’ont peu cognoistre de pres ses opinions et ses actions, je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance par maniere d’exercitation seulement, comme subject vulgaire, et tracassé* en mil endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu'il ne recust ce qu'il escrivoit ; car il estoit assez conscientieux pour ne mentir pas mesmes en se jouant : et scay davantage que s'il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu'à Sarlac * ; et avec raison. Mais il avoit un’autre maxime souverainement empreinte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre tresreligieusement aux loix sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son pais, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez® de son temps; il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu'à leur fournir de quoy les emouvoir davan-
1. « O mon frère, que je suis malheureux de t'avoir perdu! Ta mort a détruit tous nos plaisirs. Avec toi s'est évanoui tout le bonheur que me donnait ta douce amitié ; avec toi mon âme est tout entière ensevelie. Depuis que tu n’es plus, j'ai dit adieu aux muses, à tout ce qui faisait le charme de ma vie... Ne pourrai-je donc plus te parler ni t'entendre ? O toi qui m'etais plus cher que la vie, à mon frère, ne pourrai-je plus te voir ? Ah ! du moins, je t'aimerai toujours. » (Caruzre, LXVIII, 20; LXV, 9.) Ici, comme en plus d'un autre endroit, Montaigne prend quelques libertés avec le texte du poète.
2, Police a ici le sens grec de gouvernement, organisation politique. On sait à quel point Montaigne est respectueux des gouvernements établis : « L'excellente et meilleure police, dit-il ailleurs, est, à chacune nation, celle sous laquelle elle s'est maintenue ; sa forme et commodité depend de l'usage. »
3. Je me suis dedit de, j'ai renoncé à. La première édition du discours de la Boëtie avait été donnée en 1578 par un president du synode de Genève, Simon Goulart, dans le troisième volume des Mémoires de l'état de la France sous Charles IX. Voir notre Cours de littérature sur les opinions religieuses de Montaigne.