‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 29 sur 47 · Quand tout est dit, pour tout dire · texte numérisé non relu

Quand tout est dit, pour tout dire

3. « C'est un util et merveilleux service que la mémoire; elle me manque du tout. » (MonTAIGxE.)

je n'aye oublié beaucoup de choses que je voudroisestre sceucs : mais celles desquelles il m'est souvenu, je les vous manderay le plus au vray qu'il me sera possible ; car, pour le representer ainsi fierement arresté en sa brave desmarche ; pour vous faire veoir ce courage invincible dans un corps atterré et assommé par les furieux efforts de la mort et de la douleur, je confesse qu'il y faudroit un beaucoup meilleur style que le mien ; parce qu'encores que durant sa vie, quand il parloit de choses graves et importantes, ilen parloit de telle sorte , qu'il estoit malaysé de les si bien escrire, si est ce qu'à ce coup! il sembloit que son esprit et sa langue s'efforceassent à l’'envy, comme pour luy faire leur dernier service : car sans doute je ne le veis jamais plein ny de tant et de si belles imaginations, ny de tant d'’eloquence, comme il a esté le long de cette maladie. Au reste, monseigneur, si vous trouvez que j aye voulu mettre en compte ses propos plus legiers et ordinaires, Je l'ay faict à escient?; car estant dicts en ce temps là, et au plus fort d’une si grande besongne*, c’est un singulier tesmoignage d'une ame pleine de repos, de tranquillité et d'asseurance.

Comme je revenois du palais, le lundy neufviesme d’aoust 4563, je l’envoyay convier à disner chez moy. Il me manda qu'il me mercioit*; qu'il se trouvoit un peu mal, et que je luy ferois plaisir, si je voulois estre une heure avec luy, avant qu'il partist pour aller en Medor. Je l’allay trouver bientost aprez disner : il estoit couché vestu, et montroit desjà je ne scais quel changement en son visage. Il me dist que c’estoit un flux de ventre avecques des trenchees, qu'il avoit pris le jour avant, jouant en pourpoinct sous une robbe de soyef, avecques monsieur d'Escars; et que le froid luy avoit souvent faict sentir semblables accidents. Je trouvay bon qu'il continuast

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