‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 4 sur 47 · Entretiens mémorables, IT · texte numérisé non relu

Entretiens mémorables, IT

2. « Je ne crois pas être dépourvu d'expérience pour la chasse des hommes. »

l'homme; la nature elle-même l’insinue dansles âmes et, avec elle, y introduit le sentiment et le désir de la justice, si bien qu'on se sent heureux de vivre, même avec moins de biens, dans une société mieux ordonnée. On le voit, Xénophon ne perd point de vue la cité grecque, où les meilleurs doivent s'unir pour le bien de l'État. Mais il parle en économiste et en politique plus qu'en moraliste désintéressé.

Si l'on veut trouver chez les Grecs une théorie vraiment philosophique de l'amitié, c'est à l’auteur de la Morale à Nicomaque qu'il faut s'adresser. Au livre II de la Rhétorique, Aristote effleure ce sujet, mais ne le traite que dans ses rapports avec l’art oratoire. Ici il étudie, dans ses rapports avec les mœurs et les passions de l’homme, ce lien universel qui rapproche tous les êtres et qui est le fondement de la société. Quelle est l’origine de l'amitié? La ressemblance des êtres entre eux? ou plutôt le contraste ? Quel en est le fondement? l’utile? ou l’agréable ? ou le bien? Sur ce point surtout Aristote se prononce avec netteté : l'amitié fondée sur l’utile ne dure qu'autant que dure la cause qui l’a fait naître, et rien n’est plus variable que l'intérêt; relativement plus durable, l'amitié fondée sur l’agréable ne subsiste pas longtemps elle-même; elle aussi s’affaiblit et s'évanouit avec les qualités changeantes qui l’ont produite. Seule, l’amitié qui a la vertu pour principe est indestructible :

L'amitié parfaite est celle des hommes vertueux et qui se ressemblent par la vertu... Leur amitié dure tout le temps qu'ils restent vertueux, et le propre de la vertu, c’est d’être durable. L'amitié alors s'appelle égalité... L'homme vertueux est à l'égard de son ami dans la même disposition où il est par rapport à lui-même, car un ami est un autre nous-même.

Il suit de là que l'amitié vraiment intime ne peut unir qu'un très petit nombre d'amis. Les amitiés les plus célèbres n'ontelles pas écarté la foule en rapprochant deux âmes? Ceux qui font à tous un accueil également amical ne sont les amis de personne; on peut louer leur humeur sociable, on ne peut pas compter sur leur dévouement. Combien rencontre-t-on de personnes qu’on puisse aimer pour elles-mêmes et à cause de leur vertu ? L'on doit s’estimer heureux d’avoir découvert un ami de cette espèce.

Ainsi donc, conclut Aristote, l'amitié des gens de bien, accrue par une con-

4. Voir les livres VIII et IX, trad. de Thurot ; Didot, 1823, in-8°,

tinuelle fréquentation, devient vertueuse; et il est naturel qu'ils s’améliorent à mesure qu'ils continuent de vivre ensemble, et qu’ils se perfectionnent par une influence réciproque; car ceux qui sont unis par une affection mutuelle se modèlent, pour ainsi dire, les uns sur les autres. Ce qui à fait dire à Théognis : « L'homme de bien t’apprendra la vertu. »

Bien que chez Aristote, comme chez Platon, l'amitié soit souvent peu distincte de l'amour; bien que l'amitié politique semble être encore, comme chez Xénophon, au premier plan (Aristote ne mêle-t-il pas à sa théorie de l'amitié une théorie des divers gouvernements ?), il faut reconnaître que la Morale à Nicomaque établit pour la première fois les fondements solides de toute discussion sur l'amitié, en prouvant que l'amitié n’est pas séparable de la vertu. C’est sans doute ce qu'après son maître affirmait Théophraste dans l'ouvrage que nous avons perdu, mais dont Cicéron semble avoir emprunté plus d'un passage dans son de Amicitia.

IL ne faut point demander tant d'élévation dans les idées à Plutarque, le moraliste pratique. Plusieurs fois il a parlé de l'amitié avec charme, en multipliant les conseils de détail et les maximes, sans essayer de voir de plus haut son sujet et d'en découvrir la philosophie. Dans le traité sur la Manière de distinguer un flatteur d'un ami, il est de l'avis d’Aristote. « Ce qui forme et cimente l'amitié, c’est la ressemblance des inclinations et des mœurs; » mais il préfère se demander dans quelle mesure l'amitié doit être sévère ou facile : « L’honnêteté de l’amitié ne consiste point dans une farouche austérité de mœurs. Sa beauté et sa dignité même est douce etattirante. « Ne même, lorsqu'il écrit sur le Grand Nombre d’amis, il distingue bien trois causes qui concourent à former une amitié véritable : la vertu, qui en fait l'honnêteté; l'habitude de se voir, qui en fait la douceur, et l'utilité réciproque, qui en est le lien nécessaire. C'est ainsi qu'il concilie Aristote et Xénophon, le philosophe et l’'économiste, les principes opposés du bien, de l'agrément et de l’utile. Mais il se détourne vers une question secondaire, qu’Aristote n'avait fait qu'’effleurer, qui devient pour lui l'essentiel.

Entre plusieurs causes qui font que nous avons peu d’amitiés durables, une des principales, c’est le désir de les multiplier. Il en est de l’amitié comme de ces animaux qui, contents d'une seule compagne, ne vont jamais en troupe. Le titre d’un autre soi-même qu’on donne à un ami suppose que l’amilié se renferme ordinairement entre deux personnes, Un fleuve s’affaiblit à mesure qu’on divise son cours. Ainsi l'amitié perd de sa force à proportion de ce qu'on

la partage. Ce qui s'oppose principalement à ce qu'on ait beaucoup d'amis, c'est que l’amitié ne se forme que par la conformité des caractères 1,

Malgré Plutarque, qui rajeunissait les souvenirs et les enseignements d'une antiquité déjà oubliée, l'amitié, sous sa forme héroïque, n'existait plus que de nom. En écrivant son dialogue de Toæaris, le satirique Lucien constatait plutôt la disparition d’une grande chose qu'il n'avait l'espoir de la faire revivre. A la vérité, le Grec Mnésippe proclame l'amitié le bien le plus précieux et le plus beau que possèdent les hommes, et glorifie l'amitié illustre des Oreste et des Pylade. « C’est cette amitié, cette communauté de périls, celte foi, cette confiance, cette sincérité, cette solidité de tendresse réciproque, que nous avons regardée comme n'étant pas de l'homme, mais d’une intelligence supérieure à celle de l'humanité. » A quoi bon ces grands mots? Le Scythe Toxaris observe ironiquement que les Grecs savent faire sur l'amitié les plus beaux discours du monde, mais ne se soucient guère de faire passer leurs théories dans la pratique. Les Scythes, eux, ne voient rien de plus grand que l'amitié; mais ils mettent leurs actes d'accord avec leurs paroles. Tout le dialogue consiste dès lors en une comparaison trop symétrique des amis de Grèce et de Scythie, et aboutit au pacte d'amitié par lequel Mnésippe et Toxaris s'engagent à renouveler, au sein de la Grèce corrompue, l'exemple consolant d’une vertu qui se meurt. Mais il était bien tard pour la ressusciter.

Quels auteurs latins ont parlé de l'amitié ?

Plus pratiques que les métaphysiciens grecs, les Romains n'ont envisagé l'amitié qu’en moralistes. Toutefois, dans son de Amicilia, Cicéron, qui se souvient d'Aristote et de Théophraste, se demande aussi quel est le fondement de l'amitié vraie. Le besoin et l'utilité, il le montre, ne suffisent pas à expliquer ce sentiment rare entre tous. C'est la nature qui rapproche les hommes vertueux par une sympathie nécessaire. Il n’écarte pas l'idée de l’utile, comme le fera Montaigne, qui supprime jusqu'aux noms de services et de bienfaits entre amis;

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