Sur pieca, voyez la note de la p
2. Madamoiselle se disait d’une femme qui n’était pas noble, et même, — c'est le cas ici, — d'une femme qui n'était pas titrée. Montaigne lui-même écrivant à sa femme l'appelle « Madamoiselle de Montaigne ».
3. Aucunement, en quelque sorte, quelque peu. Ce mot, pas plus qu'aucun, n'avait primitivement la signification négative :
Qui s’avoue insolvable aucunement s'acquitte. (ConweiLze, Suite du Menteur, 796.)
4, Ce néantmoins se retrouve encore dans le Comtesse d'Escarbagnas. 5. Boutée, ancienne forme de boutade, et d'origine plus directement française Ici: par intervalles.
plus souvent que je pourrois. Je ne l’abandonnay plus. Jusques au dimanche, il ne m'avoit tenu nul propos de ce qu'il jugeoit de son estre, et ne parlions que de particulieres occurrences de sa maladie, et de ce que les anciens medecins en avoient dict; d’affaires publicques bien peu, car je l'en trouvay tout desgousté dez le premier jour. Mais le dimanche, il eust une grand'foiblesse : et comme il feut revenu à soy, il dict qu'il luy avoit semblé estre en une confusion de toutes choses et n'avoir rien veu qu'une espesse nue, et brouillart obscur, dans lequel tout estoit pesle-mesle et sans ordre; toutesfois qu'il n'avoit eu nul desplaisir à tout cet accident. « La mort n’a rien de pire que cela, lui dis je lors, mon frere. — Mais n’a rien de si mauvais, » me respondit il.
Depuis lors, parce que dez le commencement de son mal il n’avoit prins nul sommeil, et que, nonobstant tous les remedes, il alloit tousjours en empirant, de sorte qu’on y avoit desjà employé certains bruvages desquels on ne se sert qu'aux dernieres extremitez, il commencea à desesperer entierement de sa guarison; ce qu'il me communiqua. Ce mesme jour, parce qu'il feut trouvé bon, je luy dis : « Qu'il me sieroit mal pour l’extreme amitié que je luy portois, si je ne me souciois, que comme en sa santé on avoit veu toutes ses actions pleines de prudence et de bon conseil autant qu'à homme du monde, qu'il les continuast encores en sa maladie; et que, si Dieu vouloit qu’il empirast, je serois tres-marry qu'à faute d’advisement il eust laissé nul de ses affaires ! domestiques descousu, tant pour le dommage que ses parents y pourroient souffrir, que pour l'interest de sa reputation: » ce qu'il print de moy de tres-bon visage; et, aprez s’estre resolu des difficultez qui le tenoient suspens en cela, il me pria d’appeller son oncle et sa femme, seuls, pour leur faire entendre ce qu'il avoit deliberé quant à son testament. Je luy dis qu’il les estonneroit ?. «Non, non, me dict-1l, je les consoleray ; et leur donneray beaucoup meilleure esperance de ma santé, que je ne l’ay moy mesme. » Et puis, il me demanda si les foiblesses qu'il avoit
1. Ce mot, dit M. Littré, était masculin dans l’ancien francais, dans le provençal ; il l'est encore dans l'italien. Le premier exemple du féminin est du xv° siècle. Ce mot était nécessairement, à l'origine, du masculin, puisque c’est unsinfinitif, et que tous les infinitifs pris substantivement sont de ce genre. Ce qui aura pro-
bablement induit à le faire féminin, c'est sa terminaison féminine. Dans le xvn® siècle, la chancellerie avait conservé l’ancien genre, et sur les dépêches du roi on mettait : « Pour les exprès affaires du roi. »
2. Estonner, a ici quelque chose encore de sa force étymologique : frappés de la foudre, consternés.
eues ne nous avoient pas un peu estonnés. « Cela n'est rien, luy feis-je, mon frere, ce sont accidents ordinaires à telles maladies. — Vrayement non, ce n'est rien, mon frere, me respondit-il, quand bien il en adviendroit ce que vous en craindriez le plus. — A vous ne seroit ce que heur, luy repliquay je; mais le dommage seroit à moy, qui perdrois la compaignie d’un si grand, si sage et si certain amy, et tel que je serois asseuré de n'en trouver jamais de semblable, — Il pourroit bien estre, mon frere, adjousta 1l : et vous asseure que ce qui me faict avoir quelque soing que j'ay de ma guarison, et n’aller si courant au passage que j'ay desjà franchy à demy, c'est la consideration de vostre perte, et de ce pauvre homme et de cette pauvre femme (parlant de son oncle et de sa femme), que j'ayme tous deux uniquement, et qui porteront! bien impatiemment, j'en suis asseuré, la perte qu'ils feront en moy, qui de vray est bien grande pour vous et pour eux. J'ay aussi respect au desplaisir? qu'auront beaucoup de gents de bien qui m'ont aymé et estimé pendant ma vie, desquels, certes je le confesse, si c'estoit à moy à faire, je serois content de ne perdre encores la conversation ?; et, si je m'en vois, mon frere, je vous prie, vous qui les cognoissez, de leur rendre tesmoignage de la bonne volonté que je leur ay portee jusques à ce dernier terme de ma vie : et puis, mon frere, par adventure, n'estois je point nay si inutile, que je n'eusse moyen de faire service à la chose publicque; mais, quoy qu'il en soit, je suis prest à partir, quand il plaira à Dieu, estant tout asseuré que je jouiray de l'ayse que vous me predites. Et quant à vous, mon amy, je vous cognois si sage, que quelque interest que vous y ayez, si vous conformerez* vous volontiers et patiemment à tout ce qu'il plaira à sa saincte Majesté d'ordonner de moy; et vous supplie vous prendre garde que le deuil de ma perte ne pousse ce bon homme et cette bonne femme hors des gonds de la raison. » II me demanda lors comme ils s'y comportoient desjà. Je luy dis que assez bien pour l'impor-
1. Porteront pour supporteront. A la scène u de l'acte V d'Æorace, le roi Tulle dit au vieil Horace, en parlant du meurtre de Camille :
Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort, Et je doute comment vous portez cette mort.
2. C'est-à-dire je considère aussi la douleur. Respect, du latin respectus, réspicere, regarder en arrière, considérer, avoir égard à... Les deux Corneille emploient encore ce mot dans ce sens.
3. La conversation, la fréquentation, la société. C’est encore un latinisme.