Si vous conformerez vous, pourtant vous vous conformerez
tance de la chose. « Ouy, suyvit il, à cette heure qu'ils ont encores un peu d'esperance; mais si Je la leur ay une fois toute ostee, mon frere, vous serez bien empesché à les contenir!, » Suyvant ce respect?, tant qu'il vescut depuis, il leur cacha tousjours l'opinion certaine qu'il avoit de sa mort, et me prioit bien fort d'en user de mesme. Quant il les veoyoit auprez de luy, il contrefaisoit la chere plus gaye*, et les paissoit de belles esperances.
Sur ce poinct, je le laissay, pour les aller appeller. Ils composerent leur visage le mieux qu'ils peurent, pour un temps. Et aprez nous estre assis autour de son lit, nous quatre seuls, il dict ainsi, d’un visage posé, et comme tout esjouy :
« Mon oncle, ma femme, je vous asseure, sur ma foi, que nulle nouvelle attaincte de ma maladie, ou opinion mauvaise que j'aye de ma guarison, ne m'a mis en fantasie de vous faire appeller pour vous dire ce que j'entréprends; car je me porte, Dieu mercy, tres-bien, et plein de bonne esperance : mais, ayant de longue main apprins, tant par longue experience que par longue estude, le peu d’asseurance qu'il y a à l’instabilité et inconstance des choses humaines, et mesme en nostre vie, que nous tenons sichere, qui n’est toutesfois que fumee et chose de neant; et considerant aussi, que puisque je suis malade, je me suis d'autant approché du dangier de la mort, j'ay deliberé de mettre quelque ordre à mes affaires domestiques, aprez en avoir eu vostre advis premierement. »
Et puis, addressant son propos à son oncle: « Mon bon oncle, dict il, si j'avois à vous rendre à cette heure compte des grandes obligations que je vous ay, je n'aurois en pièce faict * : il me suffit que, jusques à present, où que j’aye esté, et à quiconque j'en aye parlé, j'aye tousjours dict que tout ce que un tres-sage, tres-bon et tres-liberal pere pouvoit faire pour son fils, tout cela avez vous faict pour moy, soit pour le soing qu'il a fallu à m'instruire aux bonnes lettres, soit lorsqu'il vous a pleu me poulser aux estatsÿ; de sorte que tout le cours de ma vie a esté plein de grands et recommendables offices d’amitiez vostres envers moy; somme‘, quoy que
1. Vous serez bien embarrassé, vous aurez de la peine à les contenir.
2, Ce respect, cette idée, comme plus haut.
3. Faire bonne chère a d'abord voulu dire faire bon accueil, d'où le sens de faire un bon repas (de bienvenue).