‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 34 sur 47 · Un souvenir de votre ami · texte numérisé non relu

Un souvenir de votre ami

Si accordants, tellement d'accord. Ce mot excellent, qui au xvu* siècle ne

note plus guère que dans la langue de la musique, s'oppose fort bien à discordants.

nous nous entr'aymions unanimement les uns pour l'amour des autres. Et nous ayant recommendé les uns aux autres, il suyvit ainsin : « Ayant mis ordre à mes biens, encores me faut il penser à ma conscience. Je suis chrestien, je suis catholique : tel ay vescu, tel suis je deliberé de clorre ma vie. Qu'on me face venir un presbtre ; car je ne veux faillir à ce dernier debvoir d’un chrestien. »

Sur ce poinct il finit son propos, lequel il avoit continué avecques telle asseurance de visage, telle force de parole et de voix, que, là où je l’avois trouvé, lorsque j'entray en sa chambre, foible, traisnant lentement les mots les uns aprez les autres, ayant le pouls abbattu comme de fiebvre lente, et tirant à la mort, le visage pasle et tout meurtry, il sembloit lors qu'il veinst, comme par miracle, de reprendre quelque nouvelle vigueur, le teinct plus vermeil, et le pouls plus fort, de sorte que je luy feis taster le mien pour les comparer ensemble. Sur l'heure j'eus le cœur si serré, que je ne sceus lui respondre. Mais deux ou trois heures aprez, tant pour lui continuer cette grandeur de courage, que aussi parce que je souhaitois, pour la jalousie! que j'ay eue toute ma vie de sa gloire et de son honneur, qu'il y eust plus de tesmoings de tant et de si belles preuves de magnanimité, y ayant plus grande compaignie en sa chambre, je luy dis que j'avois rougi de honte de quoy le courage m'avoit failly à ouir ce que luy, qui estoit engagé dans ce mal, avoit eu courage de me dire : que jusques lors j'avois pensé que Dieu ne nous donnast gueres si grand advantage sur les accidents humains, et croyois malayseement ce que quelquesfois j'en lisois parmy les histoires : mais qu’en ayant senty une telle preuve, je louois Dieu de quoy ce avoit esté en une personne de qui je feusse tant aymé, et que j aymasse si cherement; et que cela me serviroit d'exemple pour jouer ce mesme rolle à mon tour.

Il m'interrompit pour me prier d'en user ainsin, et de montrer, par effect, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant nostre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais engravez? bien avant au cœur et en l'ame, pour les mettre en execution aux premieres occasions qui s’offriroient ; adjoustant que c'estoit la vraye practique de

1. Le mot jalousie n'a pas eu primitivement et par lui-même un sens défavorable ; il se disait aussi d'une noble émulation, et Montaigne a dit : « La jalousie de la vertu. »

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