Engravez, pour gravés, n'a pas survécu
MORT DE LA BOÉTIE 6t
nos estudes et de la philosophie. Et me prenant par la main : « Mon frere, mon amy, me dict il, je t’asseure que j'ay faict assez de choses, ce me semble, en ma vie avecques autant de peine et de difficulté que je fois cette cy. Et quand tout est dict!, il y a fort long temps que j'y estois préparé, et que j'en scavois ma leçon toute par cœur. Mais n’est ce pas assez vescu jusques à l’aage auquel je suis ? J'estois prest à entrer à mon trente troisieme an. Dieu ma faict cette grace, que tout ce que j'ay passé jusques à cette heure de ma vie, a esté plein de santé et de bonheur ; pour l'inconstance des choses humaines, cela ne pouvoit gueres plus durer. Il estoit meshuy? temps de se mettre aux affaires, et de veoir mille choses malplaisantes, comme l'incommodité de la vieillesse, de laquelle je suis quite par ce moyen : et puis, il est vraysemblable que j'ay vescu jusques à cette heure avecques plus de simplicité et moins de malice, que je n’eusse, par adventure, faict, si Dieu m'eust laissé vivre jusqu'à ce que le soing de m'’enrichir, et accommoder mes affaires, me feust entré dans la teste. Quant à moy, je suis certain, je m'en vois trouver Dieu, et le séjour des bienheureux. » Or, parce que je montrois, mesme au visage, l'impatience que j'avois à l'ouir : « Comment, mon frere ! me dict il, me voulez vous faire peur? Si je l'avois, à qui seroit ce de me l’oster qu'à vous ? »
Sur le soir, parce que le notaire surveint, qu'on avoit mandé pour recevoir son testament, je le luy feis mettre par escript ; et puis je luy feus dire s'il ne vouloit pas signer : « Non pas signer, diet il, je le veux faire moy mesme : mais je voudrois, mon frere, qu'on me donnast un peu de loysir; car je me treuve extremement travaillé 3, et si affoibly que je n’en puis quasi plus. » Je me meis à changer de propos; mais il se reprit soubdain, et me dict qu'il ne falloit pas grand loysir à mourir, et me pria de sçavoir si le notaire avoit la main bien legiere, car il n'arresteroit gueres à dicter. J'appellay le notaire; et sur le champ il dicta si vite son testament, qu'on estoit bien empesché à le suyvre. Et ayant achevé, il me pria de luy bre : et parlant à moy : « Voylà, dict il, le soing d’une belle chose que nos richesses! Sunt hæc, quæ hominibus vocantur bona*!\ » Aprez que le testament eust esté signé, comme sa chambre