‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 5 sur 47 · Sur Le Grand Nombre d'amis, trad. Ricard ; Didier · texte numérisé non relu

Sur Le Grand Nombre d'amis, trad. Ricard ; Didier

mais l’utile n’est pas le principe, il est la conséquence de l'amitié : Non utilitatem amicitia, sed utilitas amicitiam consecuta est. Seuls les hommes de bien savent et doivent étre aimés : Id primum censeo nisi in bonis amiciliam esse non posse… Digni sunt amicilia quibus in ipsis inest causa cur diligantur… Virtus, virtus, inquam, et conciliat amicilias et conservat. In ea est convenientia rerum, in ea stabilitas, in ea constantia… Mihi quidem Scipio, quanquam est subito ereptus, vivit tamen semperque vivet : virtutem enim amavi illius viri, quæ exstincta non est. Ainsi — dans un long monologue que les autres personnes du « dialogue » écoutent complaisamment — parle Lælius, l'ami de Scipion, avec une émotion vraie et moins touchante pourtant que celle de Montaigne. On sent trop qu'il s’agit ici surtout des amitiés politiques, qui font la force des partis et le salut des États en certaines crises. La cité romaine est toujours à l'horizon. Il n’en pouvait être autrement. C'est une année avant sa mort que Cicéron écrit ce livre au milieu des luttes civiles qui déchirent la république et dont lui-même sera bientôt victime. A la coalition victorieuse des méchants il oppose l'amitié héroïque des bons, qui n’est déjà plus qu’un souvenir. Aussi ce traité un peu abstrait et triste n’a-t-il pas le charme attendri du de Senectute. On y trouve un bel éloge, mais trop général, de l'amitié :

La vie peut-elle être vivable, selon l'expression d’'Ennius, si elle ne trouve le repos dans la sympathie d’une amitié mutuelle? Quoi de plus doux que d’avoir un ami à qui l’on ose parler comme on se parlerait à soi-même ? Dans la prospérité, quelle joie serait entière, si l’on n'avait là quelqu'un pour s’en réjouir aussi sincèrement que vous? L'adversité, comment la supporter, sans un compagnon qui en soit plus affligé que vous-même? Contempler un ami véritable, c'est contempler sa propre image. Grâce à cette amitié parfaite, les absents sont présents, les pauvres sont riches, les malades se portent bien, et, ce qui est plus extraordinaire encore,'les morts vivent. C’est enlever le soleil au monde qu’enlever à la vie l'amitié, le plus beau, le plus aimable présent qu'aient fait à l’homme les dieux immortels... Le véritable ami est un autre nous-même 2... Si puissante est l'amitié que de plusieurs âmes elle n’en fait qu’une à,

1. « J'établis d'abord en principe que l'amitié ne saurait exister qu'entre les bons. Ceux-là sont dignes de notre amitié qui ont en eux-mêmes de quoi se faire aimer. C’est la vertu, oui, c’est la vertu qui fait naître les amitiés et les soutient : convenance (sympathie), fermeté, durée, tout vient d'elle... Scipion m'a été soudainement enleve ; il vit cependant; il vivra toujours pour moi : car c'est sa vertu que j'aimais, et sa vertu n’est pas morte avec lui. »

2. C'est ce qu'avait dit Aristote : "Eat! yàp à guAdS ŒAAOS adTOs.

3. « Quæ potest esse vita vitalis, ut ait Ennius, quæ non in amici mutua benevolentia conquiescat? Quid dulcius quam habere quieum omnia audeas sic loqui ut tecum ? Quis esset tantus fructus in prosperis rebus, nisi haberes qui illis æque

Déjà dans le plaidoyer pour Plancius, Ciceron avait fait de l'étroite association des sentiments et des volontés la condition de l'amitié véritable, de cette amitié sans laquelle la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Salluste n’en donne pas une autre définition. Mais c'est aux poètes qu'il faut demander l'intelligence parfaite de la parfaite amitié. Catulle eut beaucoup d'amis sincères et fut aimé d'eux; mais au premier rang était Veranius, dont il fêtait le retour en des vers délicieux :

Entre tous mes amis toi cent fois préféré,

Près des dieux du foyer, près de ta vieille mère,

Près de frères unis dans l'amour de leur frère, Veranius, enfin te voilà donc rentré!

Tu reviens. Oh ! pour moi le bienheureux message!

Je m'en vais te revoir sain et sauf, l’écouter,

Nous contant tes récits comme tu sais conter, L'Espagne, ces hauts faits, ces mœurs, tout ton voyage, Et me pendre à ton cou, baiser ce bon visage,

Ces yeux... Le doux plaisir! et que je suis content!

Il n’est pas d'homme heureux qui le puisse être autant?!

Lucrèce, le poète infiniment triste, ne sentail pas moins vivement que le charmant Catulle ce besoin de l'amitié, tout humain sans doute, mais plus pressant que jamais au temps des grandes crises qui arrêtent l'essor de l'activité extérieure et forcent l’âme à se replier sur elle-même :

Rebus in humanis nil dulcius experiere Alterno convictu et fido peciore amici à.

C'est la vertu de son ami Memmius, sans doute, il le déclare, qui l’a engagé à tenter cette diflicile entreprise de propagande philosophique par la poésie, et en cela il est platonicien et

ac tu ipse gauderet ? Adversas vero ferre difficile esset sine eo qui illas gravius etiam quam tu ferret… Verum amicum qui intuetur, tanquam exemplar aliquod intuetur sui. Quocirca et absentes adsunt, et egentes abundant, et imbecilli valent, et, quod difficilius dictu est, mortui vivunt..… Solem e mundo tollere vidlentur qui amicitiam e vita tollunt, qua nihil a diis immortalibus melius babemus, nihil jucundius. Est is quidem (verus amicus) tanquam alter idem... Amicitiæ vis est in eo ut unus quasi animus fiat ex pluribus. » (De Amicitia, V, 17; VI,22; VU, 23; XIII, 47, 80; XXVII, 100.)

1. « Vetus est lex ista justæ veræque amicitiæ ut idem amici semper velint; neque est ullum certum amicitiæ vinculum quam societas et consensus consiliorum et voluntatum.. Quæ potest esse jucunditas vitæ, sublatis amicitiis? » (Pro Plancio.) « Idem velle atque nolle, ea demum firma amicitia est. » (Saziusre, Catilina, XX.)

2, Catulle, IX, trad. Rostand.

3. u Dans les choses humaines on ne saurait rien éprouver de plus doux que le commerce fidèle d'un ami. »

aristotélicien sans peut-être s’en douter; mais c'est aussi le plaisir espéré de la douce amitié, |

but dimainnss à = . . Sperata voluptas

Suaxis amicitiæ, qui le soutient dans ses fatigues. Parmi tant de notes graves et de sentiments amers, cette note plus douce et ce sentiment plus tendre étonnent et charment. On n'est point surpris, au contraire, de trouver chez le doux Virgile l'admirable épisode de Nisus et d'Euryale, les deux amis dévoués l’un à l'autre jusqu’à la mort. Lui-même, il a bien connu l’amitié, celui qui l'a si bien chantée : Gallus, Horace, Mécène l'ont su. Mais son âme était trop discrète et réservée pour s’abandonner tout entière à ses amis les plus chers, ou tout au moins pour s'étaler tout entière aux yeux du public. Horace n'a rien à nous cacher, et nous connaissons ses amis presque aussi bien que lui-même. Quelles étreintes cordiales lorsque, sur la route de Brindes, il est joint par Plotius Tucca, Varius, Virgile, ces âmes candides! Les tendresses plus frivoles sont alors bien loin de lui; il ne voit rien de comparable à l'amitié : {

Nil ego contulerim jucundo sanus amico 2.

Ce même Virgile, il le prend pour confident des larmes vraies qu'il verse sur la mort de Quintilius Varus; il ne confie pas sans inquiétude cette moitié de son âme au vaisseau qui l'emporte vers la Grèce. Que d'amis moins illustres d'Horace n’ont survécu que grâce à lui, et sont aussi nos amis pourtant! Dans ses Odes, dans ses Épitres, où reviennent tant de fois ces noms familiers, il ne semble pas concevoir le bonheur en dehors de la conversation, légère ou grave, de quelques amis de choix. Mais il sait choisir et distinguer la fausse monnaie de la bonne. A l'ami sincère il oppose le flatteur ou le brutal; il ne tarit pas sur les devoirs de l'amitié véritable : discrétion fidèle, condescendance, indulgence surtout ; car l'ami est comme un père qui ferme les yeux sur les défauts de son fils, pour ne voir que ses qualités. L'indulgence et la tolérance mutuelles, voilà ce qui forme les amitiés et qui les soutient.

Hæc res et jungit, junctos et servat amicos $.

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