‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 7 sur 47 · Ch. vu du livre IV : de Amicitiæ vinculo · texte numérisé non relu

Ch. vu du livre IV : de Amicitiæ vinculo

peut et doit exercer sur votre âme une influence. S'il veut que l'amitié, une fois formée, soit intime et sans réserve, c'est que l'amitié lui apparaît comme l'association de deux âmes unies en vue d'un progrès moral, qui sera compromis si l'association n'a pas toute sa forte unité. Çà et là, il trouve des paroles frappantes :

Ami, sois confiant : avant d’être ami, sois juge... Toute jouissance qui n’est pas partagée perd sa douceur... Je ne suis pas ton ami si toute affaire qui te concerne n’est pas la mienne. L'amitié rend tout indivis entre nous : point de succès personnel non plus que de revers; nous vivons sur un fonds commun.

D'où vient donc que nous ne soyons pas émus? C’est qu’il ne semble pas que Sénèque soit ému lui-même. A l’idée de l'amitié il unit toujours l'idée de la sagesse. Il ne se contente pas d'affirmer que l'amitié véritable n'existe qu'entre les gens de bien, ce que bien d’autres avaient affirmé avant lui; il l’imagine si philosophique et si sereine, qu'elle finit par n'être plus une vertu particulière, mais la vertu elle-même, la vertu presque impassible. On trouvera bien froides, par exemple, les consolations adressées à Lucilius, affligé de la perte d’un certain Flaccus, son ami. Le mieux, il l’observe d’abord, serait d’avoir assez de force d'âme pour ne point s’affliger du tout; mais Sénèque n'ose demander à Lucilius ce désintéressement idéal. Que faire donc? Ce que fait le sage : il éprouve un commencement d'émotion, mais rien qu'un commencement. Pleurer, il le peut, il le doit peut-être; mais il ne doit pas se fondre de douleur. Ainsi lui-même s’est comporté, si bien que la mémoire de ses amis lui est restée douce: « Je les ai possédés, en effet, dit-il, comme devant les perdre; je les ai perdus comme les possédant encore... L’être que tu aimes est dans la tombe; cherche un cœur à aimer. Mieux vaut réparer ta perte que de pleurer ?. » Consolations qui ne consolent pas! On aime mieux être homme avec Montaigne qu'ainsi stoïcien avec Sénèque.

Mais l'amitié vive et pure n'était pas morte : elle se ranimait au souffle du christianisme, si fécond en beaux exemples de dévouement héroïque ou tendre. On ne citera ici que saint Augustin, celui qui disait : « Rien d'ami pour l'homme sans un ami °.» Je ne connais pas avant Montaigne, sans en excepter

1. Lettres à Lucilius, 3. 6, 48. Voyez aussi les lettres 9, 31, 35. 2. Ibidem, livre LXIII.

3. « Nihil est homiui amicum sine homine amico. » (£p. ad Probum, CXXX.)

l'antiquité classique, de page plus profondément et douloureusement sentie que celle de saint Augustin sur la mort d’un jeune ami, compagnon de ses premiers jeux et de ses premières éludes, dont l’amitié lui avait semblé « douce par-dessus toutes les douceurs de la vie », et dont la mort fut prématurée.

Son amitié a enténébré (contenebratum) mon cœur, et tout ce que je voyais n'était que mort. Et ma patrie m'était un supplice, et la maison paternelle un deuil écrasant ; et tout ce que je partageais avec lui, sans lui me devenait une effroyable torture. Mes yeux le cherchaient partout, et il ne s’offrait plus à moi, et je prenais tout en haine, car nul endroit ne me le faisait voir, et personne ne pouvait me dire: « Voici qu’il va venir, » comme lorsqu'il vivait, puisqu'il n'était plus là. Et j'étais devenu moi-même pour moi un grand mystère, et je demandais à mon âme pourquoi elle était triste, pourquoi mon trouble si profond, et elle ne savait pas me répondre. Seules, les larmes avaient de la douceur pour moi... Je m'étonnais de voir les autres hommes vivre, parce qu’il était mort, lui que j'avais aimé comme s’il ne devait jamais mourir; et plus encore je m’étonnais, moi qui étais un autre lui-même, de vivreaprès sa mort. Il a eu raison, celui qui a appelé son ami « la moitié demon âme ». Car j'ai bien senti que mon âme et la sienne n'étaient qu’une âme en deux corps; et c’est pourquoi j'avais en horreur la vie, parce que je ne voulais pas vivre sans cette moitié de moi ?.

Unum ex pluribus facere, faire un de plusieurs : cette définition que saint Augustin donne de l’amitié,on voit qu'il l'avait prise au sérieux. Il est vrai qu'ensuite il a trouvé le repos dans l'amour divin; il est vrai qu’à cet amour il sacrifie ces plaisants entretiens dont il parle, ces lectures communes, ces discussions sans aigreur, ces leçons mutuelles données et acceptées de bonne grâce. Montaigne ne s'élève pas si haut, mais aussi il est plus voisin de nous.

Montaigne et Charron sur l'amitié.

Veut-on sentir plus vivement encore le charme du chapitre de Montaigne sur l'amitié ? qu’on lise, en regard, le chapitre où son disciple, Pierre Charron$, a repris imprudemment le même sujet. Presque identique pour le fond, combien il diffère par

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