Confessions, 1V
3. Pierre Charron (1541-1603), d'abord avocat, puis prédicateur et polémiste catholique, ne connut Montaigne que vers 1589, et ne publia qu'en 1600 son Traité de la Sagesse, où le ch. vis du livre IIL traite de l'Amour ou Amitié.
l'accent ! Le bon Charron n’est pas économe pourtant de grands mots ni de comparaisons :
Amitié est une flamme sacree allumee en nos poitrines premierement par nature... L'amitié est l’âme et la vie du monde, plus necessaire, disent les sages, que le feu et l’eau; c’est le soleil, le baston, le sel de nostre vie; car sans icelle tout est tenebres; et n’y a aucune joye, soutien, ny goust de vivre. Et ne faut penser que l’amitié ne soit utile et plaisante qu’en privé et pour les particuliers ; car encore l’est-elle plus au public; c’est la vraye mere nourrice de la société humaine, conservatrice des estats et polices.
Mais il ne se contente pas d’affirmations vagues; il veut prouver, et didactiquement, par des arguments en forme. Il divise et subdivise, examinant, morcelant l'amitié, à trois points de vue et comme en trois sections méthodiques, selon les causes qui l’engendrent, selon les personnes qu’elle rapproche, selon les degrés de force ou de faiblesse du sentiment qui la soutient. On souffre de voir réduire en formules pesantes la causerie légère de Montaigne. Plus d'abandon, plus d'émotion: ce qui était indiqué d’un trait délicat, on y appuie avec une complaisance pédantesque; ce que le maitre sentait plus qu'il ne pouvait le dire, et faisait sentir d’autant mieux qu'il laissait plus à deviner, le disciple l'enseigne, le délaye en lieux communs. Montaigne, par exemple, avait distingué les diverses sortes d’amitié selon les diverses conditions des amis. Il avait signalé ce qu’il y avait d’un peu nécessaire et contraint dans l'affection entre supérieurs et inférieurs, entre parents et enfants, même entre frères ou époux, et il y avait opposé l'amitié libre et spontanée de ceux qui se choisissent volontairement. Mais Charron reconnaît et numérote, pour ainsi dire, trois espèces. dont la troisième est mixte. Les exemples, souvent communs, semblent différents pourtant, car il est un art de les encadrer, et un tour et un style qui ne sont pas à la portée de tous. IL semble que Charron soit légal de Montaigne seulement quand il le copie; il est vrai qu'il le copie souvent, et dans ce chapitre en particulier, Eh bien, cela même n’est point sûr : Charron copie souvent en écolier, dont les réminiscences se détachent gauchement, lambeaux éclatants de pourpre, sur un fond terne.
De ce chapitre honnête, mais si peu original ,se dégagent, en somme, (rois idées nettes, que Montaigne avait indiquées toutes trois. La première, c’est que si diverses causes, nature, vertu, intérêt, plaisir, peuvent produire l'amitié, toutes les autres causes sont caduques sans la vertu : « Qui ayme pour la vertu ne se lasse point d'aymer, et, si l'amitié se rompt, ne se plaint
point.» La seconde, c'est qu'il n’y a pas d'amitié parfaite sans la parfaite égalité entre amis. La troisième, c’est que l'amitié pleine et universelle, ce « phénix », est « une confusion de deux amitiés », c'est-à-dire de deux âmes en une: « Les ames, en cette parfaite amitié, sont tellement plongees et noyees l'une dedans l’autre, qu’elles ne se peuvent plus r’avoir ny ne veulent, à la maniere des choses liquides meslées ensemble. » Montaigne aussi avait dit cela, mais autrement.
Les moralistes du dix-septième siècle et l'amitié.
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même 1.
L'ami de Racine, de Boileau, de Molière, se reconnaît en ces vers exquis. Molière lui-même avait dit :
L'allégresse du cœur s’augmente à la répandre, Et, goùtât-on cent fois un bonheur tout parfait, On n’en est pas content, si quelqu'un ne le sait ?,
Mais Molière, observateur ironique, est surtout frappé des formes hypocrites que revêt la fausse amitié : son rôle est moins de peindre des amis sincères que de railler les amis de tout le monde. Quant au fabuliste, il est habitué à faire bande à part. La vérité, c’est qu’en général, en exceptant certains vers isolés”, l'amitié a été fort maltraitée au xvrr° siècle.
L'amitié n’est qu’un nom en l’air dont les hommes s’amusent mutuellement et auquel aussi ils ne se fient guère. Que si ce nom est de quelque usage, il signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. On se ménage par discrétion les uns les autres; on oblige par honneur et on sert par intérêt, mais on n'aime pas véritablement. La fortune fait les amis, la fortune les change bientôt : comme chacun aime par rapport à soi, cet ami de toutes les heures est au hasard, à chaque moment, de se voir sacrifié à un intérêt