‹ De l'amour de soiChapitre 3 sur 9 · COMME UN AMI · texte numérisé non relu

COMME UN AMI

]] faut s'aimer un peu comme un ami. L'affection qu'on a pour un ami est faite avant tout de confiance, de conseils donnés et reçus, d'accord de l'un avec l'autre, du fait que l'un sait que sur l'autre il peut compter et l'autre sur lui. Voilà l'amitié.

Il faut avoir de l'amitié pour soi- Avant tout il faut être d'accord avec soi-même. C'est une chose rare. « Je sens deux hommes en moi » est une pensée bien incomplète ; il y a toujours plusieurs hommes en nous ; nous avons en nous une petite tribu indisciplinée.

L'un de ces hommes intérieurs est dirigé par une passion, l'autre par une autre, l'autre par une idée fixe.

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l'autre par sa versatilité même, l'autre par une influence extérieure.

11 y a beaucoup moins d'ordre dans notre population intérieure que dans une ruche d'abeilles ou dans une fourmilière. 11 s'agit précisément de faire de notre être intérieur une fourmilière ou une ruche d'abeilles. Point tout à fait; car ce serait trop ennuyeux ; mais approchant. Pour cela il faut réconcilier tous nos hôtes entre eux par la persuasion, difficile à leur inculquer, qu'ils doivent avoir confiance en nous, que nous connaissons la vie et que nous en avons saisi à peu près la règle, que nous les éclairerons bien, que nous les conduirons bien et que nous leurs donnerons quelques satisfactions légitimes s'ils ne sont pas trop indisciplinés.

Mais remarquez bien : comme nos amis, il faut les traiter doucement pour qu'ils ne nous quittent pas. Ils ne nous sont pas précisément nécessaires ; mais, du moins à la plupart d'entre nous, il nous

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sont Utiles, comme des compagnons, particulièrement comme des compagnons d'enfance auxquels nous sommes très habitués. Les passions — je parle ici, comme on a vu, de petites passions — sont à elles toutes un moi qui contrarie le moi raisonnable, mais qui l'amuse, qui l'empêche de s'ennuyer et qui, même, ne laissent pas de lui donner quelques bons conseils, quelques très petits bons conseils. Elles lui disent : a indulge genio. » Elles lui disent : « Détends toi ; un peu de relâche, un peu de sourire, un peu de faiblesse. » Et ceci est chose salutaire. L'homme le plus sage a en lui un Aristippe qu'il ne doit pas considérer comme un ennemi ; mais comme un ami dangereux, un peu dangereux, comme un ami encore, point perfide, point très maladroit, qu'il faut seulement surveiller, ou, bien plutôt, relativement à qui il faut se surveiller soi-même, moyennant quoi l'on peut dire :

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Tiunc et Aristippi furlim prœcepta rtlabor.

Ou, si l'on veut, l'homme a en soi une petite troupe de comédiens pour son délassement personnel.

11 n'aura pas à en souflFrir s'il sait être leur directeur et s'il leur permet de lui donner la comédie, sans leur permettre de devenir acteurs tragiques, comme c'est toujours l'ambition des comédiens.

Ainsi limités, ils sont très bons.

Le plus souvent ils se contentent de se satisfaire en rêves et de vous amuser de la même façon. ]ls vous persuadent superficiellement qu'il serait agréable de vous livrer à tel divertissement et ils vous le décrivent ; de courir le monde et ils vous en font les peintures les plus séduisantes; de faire telle et telle visite et ils vous font de la maîtresse de maison un portrait charmant. Ils mènent dans votre tête le rêve d'une nuit d'été. Il faut leur accorder quelques moments de la journée. Leur petit défaut c'est

qu'ils désirent toujours jouer en après-midi et en soirée, avec répétitions le matin. Il faut ne leur accorder que les justes heures.

Ainsi limités ils sont charmants.

Car, le plus souvent ils sont modérés et il est rare qu'un homme ait dans ses coulisses une troupe d'Irwing. Pourvu qu'ils ne soient pas mis à la porte de la maison, ils se résignent assez facilement, quoique avec une arrière-pensée, toujours, de la conquérir. On est d'accord avec soi-même en laissant quelque place à son moi aventureux et en gardant à son moi raisonnable toutes les avenues.

On est d'accord avec soi-même encore et on se traite comme un ami, en ne changeant pas d'ami et c'est-à-dire en restant le plus possible fidèle à soi-même, à son caractère tel qu'une combinaison de votre innéité, de votre éducation par les autres et de votre éducation par vous-même vous l'a fait à partir d'un certain moment. Sans doute

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on s'élève à tout âge ; mais il ne faut pas, à partir de certain stade, qui se place entre vingt-cinq et trente ans, se changer soi-même brusquement. Ces conversions remplacent rarement un demi-mal par un bien et c'est abandonner un ami à peu près sûr pour un ami inconnu.

11 faut modifier peu à peu l'ami que l'on a et Taccommoder à son âge, auquel du reste, vieillissant avec vous, il s'ajuste de lui-même.

Quelquefois cet accord avec soimême est factice, pour la raison contraire. On cherche trop à garder le même caractère absolument, pour se faire honneur à ses yeux et aux yeux des autres de l'unité de sa vie et c'est artificiellement que l'on reste dans la même attitude. Il s'ensuit une gêne bien sensible et le contraire même, ou peu s'en faut, d'un accord avec soi-même.

Nietzsche a sur ce sujet une remarque bien spirituelle : « Tout comme les mauvais poètes, dans la seconde partie du vers, cherchent l'idée pour

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la rime, de même les hommes, dans la seconde partie de la vie, devenus plus inquiets, ont contume de chercher les actions, les situations, les relations qui cadrent avec celles de leur vie antérieure, de telle sorte qu'extérieurement tout soit d'accord ; mais leur vie n'est plus dominée et déterminée toujours à nouveau par une pensée forte ; l'idée est remplacée par l'intention de trouver la rime. »

11 ne faut ni se quitter, rompre avec soi ; ni, par un sot amourpropre, s'attacher gauchement à un moi qui fuit ou plutôt n'en garder que le masque ; il faut le laisser se modifier insensiblement selon le cours des ans qui modifie tout en nous, sans du reste, comptons là-dessus et faisons lui confiance, changer rien de notre fond.

11 faut se traiter comme un ami qui mérite une certaine confiance, qui peut nous tromper, c'est-à-dire se tromper, qu'il faut surveiller, qu'il faut éclairer, avec lequel il faut

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discuter doucement, contre lequel il ne faut pas lutter avec violence ; qui a quelquefois de bonnes inspirations, qui nous amuse, qui nous ennuie, qui nous irrite, qui nous apaise ; mais qui, tout compte fait, ne peut jamais nous être indifférent et qui, bon ami en cela, ne nous interdit pas d'en avoir un autre.

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]] faut s'aimer un peu comme un père. Le fond de l'amour filial c'est ou ce doit être le respect. 11 faut se respecter soi-même. « L'âme noble, dit Nietzsche, est l'âme qui se respecte elle-même, b 11 faut dire, plus analytiquement, l'âme noble est l'âme qui a le besoin de se respecter soi-même et qui, pour satisfaire ce besoin, se fait aussi belle, aussi grande et aussi élevée que possible. C'est ainsi qu'il ftiut se respecter. Si vous respectez votre père, c'est que vous avez été habitué dans votre enfance à voir en lui un être plus complet que vous, à la hauteur, à la plénitude duquel vous aspiriez de tout votre

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cœur à atteindre. Le respect que vous devez avoir pour vous est analogue. Vous devez respecter en vous l'être plus complet que vous, qui y est en puissance et que vous pouvez réaliser et que vous pouvez devenir.

Quand vous étiez enfant, si vous vous écartiez moralement de votre père ou de ce que vous croyiez qu'il était, vous vous disiez : « je descends.» Maintenant, quand vous vous écartez de l'idéal de vousmême que vous vous êtes tracé ou que, sans vous l'être tracé, vous avez en vous subconsciemment, vous dites de même : « je descends. » Vous devez respecter en vous ce que vous pouvez être, ce que vous désirez être, ce que vous êtes appelé à être.

Ce qui prouve bien qu'il y a là une analogie véritable et peut-être plus qu'une analogie, c'est le sentiment de l'honneur. Quand quelqu'un attaquait votre père dans son honorabilité vous vous sentiez pro-

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fondement blessé. Qu'est-ce à dire?

D'abord, évidemment, qu'il y a une solidarité de famille, puisque aussi bien la blessure eût été presque aussi vive s'il s'était agi de votre frère ; mais aussi c'est-à-dire qu'il y a et que vous sentiez entre votre père et vous une communauté d'honneur. C'est cet honneur, cette dignité, que vous respectez en vous, de même que vous la respectiez en lui. Vous avez pour vous-même une manière de sentiment filial ; vous avez pour vous-même le sentiment que vous avez eu pour votre père et que vous voulez que votre fils ait pour vous.

Ces sentiments transposés, c'est ainsi que je les appelle, ne sont pas les plus faibles. Ils sont forts de leur redoublement même. Se respecter comme fils de son père et du respect que l'on veut mériter de son fils, c'est se respecter deux fois et trois fois. C'est pour cela que la famille est une école de respect dans tous les sens, de respect montant.

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descendant, remontant, et, pour ainsi parler, se multipliant lui-même. C'est pour cela qu'il arrive que l'homme sans famille s'aime sans se respecter; il s'aime comme une favorite et assez souvent comme une favorite infidèle.

C'est passion vive, mais sans lest ; aussi est-elle très exposée aux tempêtes et y est-elle très sensible.

Le respect est le lest de l'amour.

Vous vous aimez encore comme un père, un peu, parce que vous vous êtes élevé- L'homme de quarante ans est le fils de ]'homn\e de vingt, l'homme de soixante est le fils, un peu affaibli, de l'homme de quarante. Vous avez travaillé de dix-huit à vingt-cinq ans à vous faire une situation dans le monde, une place au soleil. Vous avez fait des efforts. D'une façon plus ou moins précise, vous vous êtes fait une méthode de travail et une méthode de conduite. Vous avez combattu vos mauvais penchants, ou dangereux ou puérils. Vous vous êtes CJevé.

Vous vous êtes donné cette seconde

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éducation, l'éducation de soi par soi-même, qui manque à la plupart des hommes et qui fait précisément la différence entre les hommes du commun et les hommes supérieurs; ou, si vous voulez, qui ne manque absolument à personne, mais qui, forte chez les uns, molle et semi passive chez les autres, fait la différence entre les hommes et les soushumains. C'est dans cette éducation, c'est dans cette paternité de vousmême que vous vous aimez et que vous vous respectez très légitimement.

Je lui demandais : « Faites-vous votre examen de conscience ?

— Je le faisais quand j'étais jeune. J'ai cessé.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'arrivais qu'à ceci : je me trouvais trop beau. Je ne me trouvais pas sans péchés ; mais je trouvais mes péchés, d'une part, tellement excusés par les circonstances, d'autres part tellement compensés par une foule de

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petites très bonnes actions, que j'étais décidément trop satisfait de moi-même.

— Faites- vous votre journal ?

— Je le faisais quand j'étais jeune ; mais j'ai vu assez vite que c'était une manière de se regarder dans le miroir et que cet exercice n'est pas très sain. Le plus beau journal intime est le livre de Marc Aurèle. Certes il est vénérable ; mais encore, à voir l'excellent empereur s'exciter à tant de vertus, on est quelquefois assez pervers pour se demander s'il s'y encourage en effet ou s'il se félicite de les avoir. J'ai renoncé à mon eit eaufon. >

— « Je crois, lui répondis-je, que vous vous êtes très bien élevé.

Vous avez pris d'abord d'excellentes méthodes d'éducation : se regarder attentivement soi - même et se raconter à soi-même pour se contrôler ; et puis, ces méthodes, quand elles ont eu sorti leur essentiel effet, qui est l'habitude

ie se surveiller, vous les avez abanlonnées, à cause de ce qu'elle ïontenaient encore de dangereux, tomme désormais inutiles et comme tncore périlleuses, comme vidées de leur efficace et comme mêlées encore de malsain. »

— Peut-être bien.

— Et vous devez encore gratitude au très bon éducateur de vous même que vous avez été. Ça, c'est permis.

— Ce n'est pourtant pas de l'humilité.

— N'allons trop loin dans aucun sens. A se sentir parfaitement humble on éprouve une fierté...

— Oui; il faut craindre de pousser l'humilité jusqu'à l'orgueil. Soit. »

Il faut donc s'aimer comme un bon père, quand on l'a été. Cette paternité de soi-même est curieuse.

Comme fils de soi-même on se sent indéfiniment obligé à être son père.

Si les âges de la vie nous accueillem successivement comme des hôtel- \eries inconnues, on sent qu'il faut

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prévoir à chaque auberge l'auberge suivante, en consultant ceux qui ont laissé des relations de voyages, aussi et surtout en induisant de chacune ce qu'il est probable que l'autre sera ; car, presque toutes ont quelque chose de celles qui doivent venir après elles.

Je dis presque ; car il est à remarquer que la jeunesse peut renseigner un peu sur l'âge moyen, l'âge moyen sur l'âge mùr, l'âge mûr sur la vieillesse et, si l'on veut la vieillesse sur la mort ; mais il est à remarquer que l'enfance ne renseigne en rien sur la jeunesse.

C'est pour cela que dans la jeunesse on fait tant de sottises. La jeunesse est véritablement l'âge où l'on naît.

C'est précisément pour cela encore que dans la jeunesse plus qu'à tout autre âge on doit être son père spirituel. C'est alors surtout qu'on doit se donner une éducation forte.

Que le présent soit gros de l'avenir, en histoire générale je n'en sais rien, ou tout au moins je n'en

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suis pas très sûr ; dans l'histoire de chaque homme c'est incontestable.

C'est donc dans la jeunesse qu'on est le plus en gestation de soi-même; et que par conséquent on doit surveiller,mcnager, entourer de soins et discipliner la grossesse pour ne pas enfanter un avorton ou un névrosé.

Mais enfin à tout âge on peut et on doit s'aimer d'un amour mêlé de respect.comme un père que l'on est en train d'être, comme un père que l'on a été, comme un père à la fois qu'on a été et que l'on est encore en train de devenir.

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