COMME UN ENFANT
On peut encore s'aimer, un peu, comme un enfant, quoiqu'il ne faille pas trop pencher de ce côté-ci. On aime un enfant avec tendresse, avec sensibilité, avec indulgence, avec faiblesse et il ne faut s'aimer ainsi que très discrètement. Cependant il ne faut pas absolument s'en défendre. Nous sommes tous un homme qui regarde jouer un enfant et qui en même temps en sourit et en hausse les épaules. Cette récréation ne se doit pas prolonger, mais elle ne doit pas être interdite.
Les billevesées de l'enfant «qui s'amuse, ses rêves, ses rêveries, ses châteaux en Espagne, les personnages qu'il joue pour se divertir,
sont notre spectacle, notre comédie intérieure, notre guignol intime.
« Si Peau d'âne m'était conté j'y prendrais un plaisir extrême. »
L'enfant est celui de nos êtres intérieurs qui nous raconte toujours Peau d'âne.
La Fontaine est l'homme qui est resté enfant toute sa vie, ou, si l'on veut, qui a écouté toute sa vie l'enfant qu'il avait en lui. « L'homme curieux de spectacles, s'en est fait un de la peinture de ses erreurs », dit Bossuet. Pourquoi aller chercher le théâtre, spectacle de nos erreurs, de nos vices, de nos travers, de nos ridicules et de nos crimes, puisque nous avons en nous un petit comédien, naïf, à la fois auteur et acteur, qui nous joue des pièces très amusantes et toutes pleines d'imagination ? 11 est l'ami récréatif, l'ami conteur d'interminab'es histoires"* qui recommencent toujours et qu'il faut empêcher^^eulement d'être interminables et de toujours recommencer. 11 est la partie
43 De r Amour de toi
ingénue de nous-mêmes qu'il ne faut ni laisser empiéter ni supprimer.
]] nous rafraîchit, il nous détend, il nous rassérène. 11 nous empêche d'être homme tout à fait. C'est un malheur que de n'être qu'un homme; ou plutôt c'est un malheur de n'être pas un homme complet et il n'est pas complet l'homme en qui il ne reste rien de l'enfant.
L'enfant qui est en nous nous distrait et l'on sait que nous avons besoin de distraction ; il nous fait sortir de nous et nous avons besoin d'en sortir quelquefois pour y rentrer plus alerte, plus aisé et pour nous plaire à y être.
L'enfant, aussi, est sain ; il est, si je puis dire ainsi, hygiéniste ; c'est lui, plus que le médecin et les traités de médecine, qui nous persuade de marcher, de courir, de boire de l'air propre et de prendre des vacances. Il est toujours partisan des vacances. ]] faut lui céder, assez souvent, à cet égard, et l'aimer de nous en donner le conseil.
De r Amour de soi
L'enfant est celui qui, en nous, est demeure un peu sauvage et le civilisé doit prendre encore du sauvage quelques leçons. L'enfant n'est pas ambitieux; il n'est pas avare; il n'est pas tenace ; il n'est pas rancunier, il est a vite apaisé ». a — Ils sont déjà des hommes », dit La Bruyère.
Vous voyez bien que non. De ce qu'ils ne sont pas des hommes on peut tirer d'eux quelque chose ; de ceci qu'il y a des défauts humains qu'ils n'ont pas on peut tirer quelque bon exemple ; comme des animaux, qui ont des qualités que nous n'avons point et qui surtout sont exempts des défauts que nous avons le plus.
Laissez vivre l'enfant en vous, ne l'étouffez pas et qu'il vous soit cher. Remarquez tout de suite et par provision, car nous retrouverons cela plus tard, que tout au moins l'enfant que vous avez en vous il faut bien le connaître. 11 n'y a pas de meilleure maxime dans tous les livres de Nietzsche que celle-ci, qu'il a répétée si souvent : c Nous
44 "Dt f Amour de lo
voulons devenir ceux que nous sommes — Que dit la conscience?
Tu dois devenir celui que tu es. »
Entendez par là que nous pouvons, et que nous devons, nous développer ; nous créer, non ; que nous pouvons et que nous devons tirer notre amélioration de notre être même tel qu'il est et nous aider seulement à remplir notre destinée, à remplir notre personnalité, à être mieux, à être plus pleinement ce que nous sommes déjà, ce que nous sommes en naissant. La vie bonne n'est que l'accord bien établi, bien ménagé des acquisitions et de l'innéité ; elle n'est qu'une innéité qui réussit. Dès lors il faut connaître notre innéité, donc se connaître comme un enfant ; ne point, à cet égard, ni se méconnaître, ni s'oublier, ni s'altérer, ni se travestir.
Si l'on réussissait à supprimer ce qui reste de l'enfant en nous, on n'aurait point de caractère et l'on chercherait en vain à s'en faire un ; car on n'aurait pas les éléments
nécessaires pour s'en faire un en effet. 11 disait: « J'avais un enfant en moi. Cela me faisait honte. Je l'ai mis aux Enfants trouvés. J'étais très content. Depuis ils disent que je suis devenu fou. » 1 1 est impossible de mettre aux Enfants trouvés l'enfant qu'on a soi ; mais on peut le trop oublier, le trop mépriser, le trop détester, le trop recouvrir.
Gardez-vous en bien. Voilà pourquoi je dis qu'avec discrétion et intelligence, comme un père doit toujours faire, il faut un peu s'aimer comme un enfant.