COMME UNE FEMME AIMÉE
Et enfin, avec plus de précaution encore, mais un peu cependant, il faut l'aimer comme une femme qu'on aime. L'amour est peut-être avant tout une curiosité ; il est ensuite ou en même temps un désir de posséder et d'être possédé ; i] doit être avant tout et toujours un dévouement. Ce qui de l'amour pour la femme ne doit pas entrer dans l'amour de soi-même c'est le désir d'être possédé et de posséder.
On peut désirer, en un certain sens, régner sur soi-même ; mais par volonté de puissance et non par appétit de domination, de règne arbitraire, de jouissance de pro-
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priétairc ; et l'on ne doit en aucun sens prendre plaisir à être possédé par soi, à s'abandonner à soi-même, à s'asservir à soi-même admirativement et amoureusement. Voilà ce qui, de l'amour pour la femme, ne doit pas entrer dans l'amour de soi-même ; mais la curiosité et le dévouement y doivent entrer. Cette curiosité nous en avons déjà parlé à un autre point de vue ; c'est ce : « connais-toi toi-même » dont nous avons montré la nécessité. Mais il y a une curiosité en quelque sorte plus minutieuse qui est juste celle qui existe dans l'amour pour la femme et qui en est peut-être le fond et qui est juste aussi celle qui doit se mêler à votre amour de vous-même, si tant est qu'elle n'en soit pas l'essentiel. Nous voulons savoir quelque chose, puis plus encore, puis tout, puis davantage pour ainsi dire; de la femme que nous aimons.
Nous voulons pénétrer les mystères de son âme un à un jusqu'au dernier, comme nous vouions faire tomber
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les voiles qui couvrent son corps et un idéaliste dirait peut-être que ceci n'est que le symbole grossier de cela et peut-être n'aurait-il pas tort; nous voulons que rien d'elle ne nous soit caché et il nous semble qu'elle nous frustre quand elle nous dérobe quelque chose d'elle et c'est là, pour le dire en passant que curiosité et désir de possession se rejoignent et que l'un n'est qu'une forme de l'autre.
Or on s'aime soi-même ainsi et il n'est pas mauvais qu'on s'aime ainsi et quand on dit à la femme aimée: « Je t'aime comme moimême » on ne croit pas dire si juste qu'on dit en effet. On peut et on doit être curieux de soi-même minutieusement. On peut et on doit, sans s'y perdre, bien entendu et en quelque sorte s'y dévorer ; on peut et on doit se scruter, s'analyser, se poursuivre dans les détours de son cœur et dans le labyrinthe fuyant de son âme. On peut et on doit s'écouter, s'ausculter, se surprendre,
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saisir ses secrets au détour des sinueux sentiers.
A quoi cela sert-il ? A ne pas être trompé par soi-même, à ne pas être étranger à soi, à ne pas se prendre pour un autre. Cela sert encore à aiguiser l'esprit et à le rendre pénétrant autant qu'il peut l'être; et comme l'amour donne un peu d'esprit aux plus stupides, l'amour de soi ainsi compris et pratiqué a le même effet.
Montaigne fut certainement l'homme le plus amoureux de luimême de cette façon, comme du reste de toutes les manières. Or personne n'a eu plus d'esprit que lui ZX sans doute c'est parce qu'il avait de l'esprit qu'il s'est analysé ; mais c'est aussi par s'analyser sans cesse qu'il en a eu d'avantage. ]1 sait fort bien et ce qui le pousse à cette étude, à savoir l'amour de soi, puisque de cela il se défend ; et ce qu'il en retire, à savoir une singulière exemption d'agitation et d'inquiétude : « C'est une épineuse
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entreprise et plus qu'il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit, de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes, de choisir et arrêter tant de menus airs de ses agitations [intérieures] et c'est un amusement nouveau et extraordinaire qui nous relire des occupations communes du monde, oui, et des plus recommandées ».
Voilà à quoi sert l'amour-curiosité envers soi-même. 11 sert aussi, ce me semble bien, à vous détourner de parler de vous. Ce n'est pas celui qui s'étudie le plus lui-même qui en parle d'avantage ; et il est même très porté à n'en point parler du tout. Cela, non pas tant parce qu'il trouve en lui des choses qu'il lui serait désagréable de déclarer, que parce qu'il y a une difficulté extrême de parler des découvertes véritables, un peu profondes, que l'on^fait en soi-même. Ce sont mystères malaisés à exprimer et à faire comprendre. Vous l'avez bien
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remarqué, celui qui parle de lui est toujours un étourdi qui ne se connaît absolument pas; desorte,par parenthèse, qu'en cela nous n'avons guère de relations de voyage que de ceux qui n'ont été nulle part. Le véritable studieux de soi-même est peu communicatif et ne se livre point, partie par pudeur, partie par incommodité de la chose.
Je dis donc que s'étudier soimême, entre autres utilités, a celle de vous rendre discrets sur vousmême, ce qui est une bonne et peu commune qualité sociale, recherchée et peu trouvée sous tous les régimes.
J'avoue qu'ici j'ai contre moi et l'exemple même de Montaigne et tous les arguments qu'il donne pour justifier le fait de parler de soi.
Mais il suffira de s'entendre.
Montaigne nous dit : < 11 y a plusieurs années que je n'ai pour visée à mes pensées que moi-même, que ie ne contrôle et n'étudie que moi et ne me semble point faillir.
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si, comme il se fait es autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fais part de ce que j'ai appris en celle-ci. Il n'est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni, certes, en utilité- Encore se faut-il testonner, encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir ; or je me parc sans cesse puisque je me décris sans cesse. La coutume a fait le parler de soi vicieux et le prohibe obstinément en haine de la vantance qui semble toujours attachée aux propres témoignages... A dire ce que j'en crois, cette coutume a tort de condamner le vin parce que plusieurs s'y enivrent... De quoi traite Socrate plus largement que de soi ?... De quoi les saints ?... Mon métier et mon art c'est de vivre :
qui me défend d'en parler selon mon sens, expérience et usage, qu'il ordonne à l'architecte de ne point parler des bâtiments... De s'amuser en soi il leur semble que c'est se plaire'' en soi ; de se hanter et
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pratiquer que c'est se trop chérir ; mais cet excès naît seulement en ceux qui ne se tâtent que superficiellement... B
Sur quoi je remarque, d'abord que Montaigne a très bien aperçu ceci que se décrire est si difficile que la difficulté arrêtera ceux qui se seront étudiés minutieusement et ne laissera aller que ceux qui se seront tâtés superficiellement ; et c'est ce que je disais.
Etjeremarque ensuite qu'il reconnait bien, quoique biaisant, qu'il y a bien quelque amour de soi dans cette curiosité ; mais c'est ce que je regarde comme légitime ; il n'y a de ridicule, en amour propre comme en amour, que de raconter à tout venant ses bonnes fortunes avec soi-même.
Et je remarque enfin que Montaigne ne justifie que le fait de parler de ses découvertes sur le moi dans un livre, comme le sien, et en s'adressant, non à quelqu'un, mais à tout le monde, ce qui est a utile »,
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comme il dit, ou peut l'être. Et me voilà autorisé à dire que l'habitude de s'étudier ne rend pas parleur de soi et plutôt est de nature à empêcher qu'on ne le devienne.
Et après tout, voilà que, chemin faisant, j'ai parlé d'un célèbre amoureux de lui-même qui, de la curiosité que lui a donnée cet amour ou de l'amour que lui a donné cette curiosité, a tiré ce semble quelque profit, et qu'en tout cas personne ne voudrait condamner.
je dis de plus, et sur cela je n'aurai pas à m'étendre, que l'amour de soi a quelque chose de l'amour pour la femme aimée, en ce sens que l'amour pour la femme est dévouement. 11 faut être dévoué à soi, de telle manière qu'on puisse se dévouer aussi à autre chose, à un moment donné et tel devoir supérieur s'imposant ; mais il faut être dévoué à soi, à l'état normal, au cours des jours, quotidiennement. J'entends par dévouement à soi songer continuellement à soi, ce
qui n'empêche pas de songer aux autres. J'entends par dévouement à soi ne pas se lâcher, ne pas se laisser, ne pas devenir indifférent à soi-même. N'oubliez pas que vous êtes un malade ou toujours si près de l'être que vous pouvez, certainement, sans erreur grave vous figurer que vous l'êtes ; malade physiquement, malade intellectuellement, malade moralement. Un malade a besoin de soins continus, d'incessante sollicitude éclairée. L'ensemble de vos devoirs envers vous-même : tenir le corps en santé, l'esprit en loyauté et en lumière, l'âme en propreté et en droiture; constitue un réel dévouement à votre personne.
Ce dévouement sans faiblesse, mais sans réserve, sans nonchalance et sans relâche, très analogue à celui que l'on a pour une personne aimée, a cela, du reste, de particulier et d'excellent qu'il n'empêche pas, comme j'ai dit, de se dévouer à d'autres, et que, pourvu qu'on ne
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l'oublie pas, il est la condition du dévouement aux autres dans le même temps que le dévouement aux autres contribue à lui. De même qu'en vous dévouant à la femme que vous aimez vous vous faites l'âme plus pure et accomplissez un devoir envers vous-même, de même, en vous dévouant au bien public, vous vous faites le coeur plus haut, et l'intelligence plus large, quelquefois plus ferme.
Un égoïste intelligent disait :
« Ce qu'il y a de bon dans la bienfaisance et ce qui l'excuse, c'est que le bienfaiteur des autres l'est surtout de lui-même. La reconnaissance est inutile : le bienfaiteur est toujours payé. »
Voilà comme il faut entendre le dévouement envers soi-même.
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