‹ De l'amour de soiChapitre 6 sur 9 · NON COMME UN DIEU · texte numérisé non relu

NON COMME UN DIEU

On voit que l'amour de soi a quelque chose et même beaucoup de l'amitié, de l'amour filial, de l'amour paternel et de l'amour.

Ai-je besoin de dire que c'est ainsi parce que c'est l'inverse ? Nous avons en l'amour de nous mêmes le germe de tous les amours ; et c'est cet amour soi-même, parce que nous sommes des êtres sociaux, que nous transportons, par une nécessite morale de communication et de réciprocité, à ceux qui nous entourent, père, mère, fils, femme, amis, compatriotes, hommes et même animaux. 11 ne faut pas dire : « nous nous aimons dans les autres » mais :

« nous aimons les autres par un

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attachement à la vie qui fait d'abord que nous nous aimons nous-mêmes et qu'ensuite nous aimons, avec plus ou moins de proximité, tout ce qui nous reflète, tout ce qui nous ressemble, ne fût-ce que par cela seul qu'il est vivant. »

11 n'y a qu'un seul amour qui ne doit pas se retrouver dans l'amour de soi-même, c'est l'amour de Dieu.

Et pourtant c'est précisément de cette manière que s'aiment la plupart de ceux qui sont amoureux d'eux mêmes. C'est à eux que Satan a dit : « Yos eritis sicut DU » — « Vous serez [à vos yeux] comme des Dieux. » Dieu, c'est l'idée de la perfection. L'idée de la perfection est suggérée à la plupart de ceux qui s'aiment par le spectacle d'eux-mêmes et réalisée parce qu'ils en savent. Nous en sommes là, si bien, un peu au moins, tous tant que nous sommes, que nous n'estimons ou méprisons les autres qu'en proportion de leur ressemblance avec nous ou de leur dissemblance.

C'est notre critérium naturel. Vous n'êtes pas sans connaître l'homme qui vous parle, souvent en termes assez justes, de Napoléon, de Chateaubriand ou de Pasteur et qui ajoute presque tout de suite :

« Tandis que moi... » Tout le monde n'est pas aussi ingénu.

Prenez garde pourtant. Il n'y a pas de grandes différences. La plupart, vous, moi, font le portrait de tel ou tel, quelquefois non sans impartialité, avec faveur même, puis arrivent comme inévitablement à dire :

« Moi, mon Dieu... » La différence entre les hommes, à ce point de vue n'est guère qu'entre « tandis que moi » et a moi, mon Dieu... > Je conviens qu'il y a une nuance.

Toujours est-il que nous sommes toujours, un peu plus, un peu moins, celui que nous regardons pour juger les autres, donc le type de l'humanité. Ce n'est pas net dans notre esprit et jamais nous ne disons :

« je suis celui que plût à Dieu que les autres fussent » ; mais, puisque

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nous ne jugeons jamais les autres que par comparaison avec nousmêmes et en définitive flatteuse pour nous, c'est donc bien, au moins, qu'il suffit que nous regardions les autres pour que nous aimions surtout nous-mêmes ; et que, si nous ne nous adorons pas directement, nous nous honorons toujours par comparaison. Nous disons tous, subconsciemment, le mot célèbre : « Vous vous estimez donc bien? — Très peu quand je me regarde; beaucoup quand je me compare. »

Le mépris des autres affecte d'être le mépris de l'humanité en général ; il n'est jamais que le mépris de tous les hommes sauf un.

Cette divinisation de soi-même est si générale et, l'on dirait, si nécessaire à l'homme, qu'il la trouve, qu'il trouve une occasion de se faire cette apothéose, jusque dans le plus profond malheur, jusque dans l'extrême détresse. Alors il se considère comme un être si exceptionnel que l'univers s'est conjuré

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contre lui pour l'accabler et l'écraser. Alors il dit au Ciel :

J'étais né poirr servir d'exemple à ta colère; Pour être du malheur un modèle accompli.

11 ne se considère plus comme un Dieu ; mais comme un Démon que Dieu proscrit, et c'est-à-dire encore comme un Dieu, comme un Dieu dont Dieu est jaloux.

Le délire de la persécution et le pessimisme (du moins sous sa forme ordinaire) n'a pas d'autre cause que cet amour de soi s'épanouissant en orgueil. Je suis si grand que les hommes me persécutent, voilà le délire de la persécution ; je suis si grand queles puissances mystérieuses du destin s'acharnent contre moi, voilà le pessimisme ordinaire. Tout homme a en lui un Rousseau qui sommeille ou un Oreste qui est toujours tout près de se réveiller.

Tout homme se préfère et tout homme est enclin à se persuader qu'il est si préférable quel'Humanité ou l'Univers a quelque raison de le

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combattre, ce qui du reste est une préférence encore, une élection, singulièrement flatteuse et singulièrement magnifiante.

Ces prestiges de l'amour de soi sont si dangereux qu'il n'est pas étonnant que des philosophies, des religions aient commandé à l'homme de ne point s'aimer. J'ai dit dans quelle mesure la religion chrétienne permet qu'on ne soit pas indifférent à soi-même et veut même qu'on s'estime ; j'ai dit comme j'entends qu'on ait, pour ainsi parler, le souci de soi. Pour soi, de tous les amours un peu ; de divinisation, de culte, point du tout.

Nos pères avaient une jolie façon de parler, parmi tant d'autres. Pour faire entendre qu'ils étaient dévoués à quelqu'un jusqu'à tout faire pour lui, excepté agir contre la religion et contre ce qu'elle commande, ils disaient : « Je l'aime jusqu'aux autels. » Soi-même, il faut, ou du moins on peut, s'aimer jusqu'aux autels, exclusivement.

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