ART DE S AIMER
Et maintenant, non plus jusqu'à quel point, mais comment doit-on s'aimer? Chemin faisant j'en ai dit quelque chose ; il ne faut à présent que préciser un peu. Le culte du moi est haïssable, la culture du moi est à recommander avec instance.
Non pas que la culture du moi aille jamais sans quelque peu de culte ; mais encore le culte sans culture est idolâtrie et la culture à peu près sans culte est moitié confiance, moitié défiance ; moitié défiance de ce qu'on est, moitié confiance en ce qu'on peut être. Quand vous mettez le soc en terre c'est que vous la croyez improduisante et capable d'être productrice.
64 jD« V Amour de toi
11 faut se cultiver par amour, respect et confiance en soi-même.
En quoi consistera la culture de soi ? Elle consiste d'abord, comme par définition, à se connaître.
Nietzsche se défie beaucoup, je ne sais trop pourquoi, étant données ses idées, de l'axiome : « connais-toi toi-même ». Il dit: « Les natures actives et marquées pour la victoire n'agissent pas selon a connais-toi toimêmey>; mais comme si elles voyaient se dessiner devant elles le commandement : « Veuille être toi-même et tu seras toi-même ». Je demande comment on peut être soi-même sans se connaître, à moins que ce ne soit instinctivement, et être soi-même instinctivement c'est contraire à l'axiome nietzschien : « Deviens ce que ^u es D. Je ne comprends pas.
Nietzsche dit encore : 0 Connaistoi toi-même, c'est toute la science :
ce n'est que lorsque l'homme aura atteint la connaissance de toute chose qu'il pourra se connaître lui-même ; car les cnoses ne sont
De l'Amour de sol 65
que les frontières de l'homme ».
Rien de plus vrai et donc il faudrait renoncer à se connaître jamais, puisque la connaissance de l'universalité des chosesnous est évidemment refusée. Mais cependant, ce que nous pouvons connaître de nous, ce sont nos rapports avec ces choses que nous ne connaîtrons jamais, ce sont nos tendances vers ces choses, ce sont nos pensées et nos élans vers nos a frontières », ce sont nos inclinations. Il suffit pour qu'à peu près, nous nous dirigions bien. L'axiome «connais-toi toi-même» reste debout.
]1 faut se connaître précisément par une comparaison bien faite entre nous et ces choses qui sont nos frontières ; et entre nous et les autres hommes, qui sont nos frontières aussi. 11 faut savoir quelles sont nos affinités avec les choses et nos diffinités relativement à nos semblables.
Il faut savoir vers quelles choses nous tendons, de quelles choses nous nous écartons, à quels hommes nous ressemblons, de quels hommes
66 Le l'^iiijur Je toi
nous différons; car c'est tout cela qui, étant nos frontières, est notre difinition. Notre définition superficielle, je le sais ; mais aussi notre définition suffisante, étant ife rapports, pour régler nos rapports avec le monde.
Cela fait, et notre moi, sans nous être connu, nous étant familier, cependant, assez pour que nous le distinguions de celui des autres, cultivons-le, lui, et non un autre, lui et non autre chose. C'est le sens exact de l'axiome fondamental de Nietzsche : « devenons ce que nous sommes. » Le tort de la plupart des morales, très bien intentionnées du reste et très pures et très belles, est de dresser un homme idéal, construit, comment? Mon Dieu, avec de l'imagination s'exerçant sur les exemplaires jugés les plus beaux de l'humanité. Elles dressent un homme représentatif de toutes les vertus humaines et les ramassant en lul,*un homme qui moralement ressemble à cette prétendue Vénus des statuaires
De f Amour de soi 67
grecs, faite de la tête de celle-ci, de la poitrine de cette autre, des jambes d'une troisième et du torse de quelque autre aussi. Et cet homme, les morales nous le présentent avec admiration et nous disent : « ressemblez-lui ». Mais comment feronsnous pour lui ressembler ? De quel»
cléments constituerons-nous en nous' même cet homme étranger à nous qui doit être nous? Car encore n'est-ce qu'avec des matériaux nous appartenant que nous pouvons construire notre statue intérieure.
— Et avec de bons exemples 1
— Pardon I L'exemple peut nous servir, très bien, à donner un autre tour à nos matériaux, mais un autre tour seulement, à les modifier en leur forme, non en leur substance ; car lui-même est une forme, non une substance, une idée, non une matière.
Tout ce que nous pouvons donc, c'est être nous-même plus que nous ne sommes et mieux que nous ne som»r<€s ; mais nous toujours.
Diderot avait parfaitement raison
68 D« T Amour de toi
sans comprendre rien à ce qu'il disait, comme il arrive, quand il écrivait : il y avait un homme naturel ; on a bâti un homme tout artificiel qu'on vous commande d'être, qu'on vous commande de reproduire en vous ; gardez-vous bien de vous y efforcer ; laissez renaître en vous l'homme naturel. — 11 n'y a pas un homme naturel et un homme artificiel ; il y a l'homme artificiel créé par les morales et il y a des hommes naturels, des hommes nés de telle façon ou de telle autre, très différents les uns des autres et dont vous êtes l'un ; il y a un homme abstrait et il y a dei hommes individuels.
L'homme individuel que vous êtes est le seul que vous puissiez un peu connaître et dont, à la condition de le connaître un peu, vous ayez un peu la disposition. Donc connaissezvous, c'est le premier point; connaissez, à peu près, vos instincts/ vos tendances, vos inclinations, vos passions, vos puissances ; ^t puis, j'ose à peine dire: rrodifiez-vous ;
De t Amour de ioi 69
mais dirigez-vous, aiguillez-vous dans /c sens de ce que vous voulez être, conditionné par ce que vous êtes ; ce qui n'est que « devenir ce que vous êtes », autrement dit passer d'un a ce que vous êtes » à un a ce que vous êtes davantage», plus précis, plus décisif, moins incohérent, plus harmonieux, meilleur ; meilleur, qu'est-ce que cela veut dire? plus satisfaisant pour vous, c'en est le signe. — Et cela s'éclaircira un peu plus loin.
Remarquez que les nouvelles morales, qui se croient en progrès triomphal sur les anciennes, y reviennent sur ce point, qui est peut-être le principal. Elles nous disent : Point de morale ; mais de la science des moeurs, et c'est-à-dire sachez où en sont les moeurs de votre temps et tirez en un modèle que vous suivrez avec exactitude.
Qu'entendrons nous par là ? Qu'au lieu de l'homme idéal construit des fragments des hommes réputés les plus beaux de l'humanité tout
De f Amour de toi
entière, nous aurons un homme idéal construit des beaux fragments des hommes réputés les meilleurs de notre temps ; je vais trop loin, je vais trop haut, nous aurons un homme moyen construit selon la moyenne des mœurs de notre siècle et qu'on appellera l'homme normal et que nous ne saurions mieux faire que de reproduire. C'est une morale qui fait intervenir le suffrage universel et la loi des majorités dans la morale. C'est une bonne petite morale démocratique.
Mais, s'il vous plaît, Nietzsche, bien suspect d'aristocratisme, je le reconnais, n'aurait-il pas un peu réfuté ceci ? Sans doute, nous dit-il doucement, j'entends bien, < la moralité n'est que le sentiment que l'on a de l'ensemble des coutumes sous l'égide desquelles l'on vit et on a été élevé. » J'entends bien ; mais, d'abord, « élevé » comment?
« Elevé » en tant que quoi ? « Elevé, non ^n tant qu'individu, mais comme membre d'un tout, comme chiffre
De l'Amour de soi jt
d'une majorité. » Eh I Eh I « Elevé » dans ce sens et dans ces conditions pourrait peut-être bien vouloir dire abaissé ; car enfin il pourrait bien se faire quelquefois, il pourrait bien arriver par rencontre c que l'individu fût d'une valeur supérieure au nombre, » et que, extérieur à la majorité numérique a il se majorât lui-même par sa moralité. » — Qu'en dites-vous?
Cela me semble aristocratique; mais néanmoins assez raisonnable.
Et c'est peut-être la vérité. La morale un peu ambitieuse, et qui devra, je ne fais nulle difficulté d'en convenir, se défier un peu de son ambition, consiste peut-être, non pas à vouloir être identique à ses semblables, mais à leur être pareil tout en leur étant un peu supérieur; et l'axiome célèbre, toujours bonne pierre de touche, n'est pas : « faire ce qui est érigé en règle universelle d'action » ; mais « faire ce qu'on voudrait qui fût érigé en règle universelle d'action. » Donc ne pas
72 T>e l'Jlmoitr de soi
demander aux autres une morale toute faite que l'on insérera en soi comme une armature, ce qui du reste ne réussirait qu'à vous pétrifier; mais se créer soi-même comme être moral vivant, en se connaissant, pour diriger ce que l'on est vers ce qu'on doit être, c'est-à-dire vers le maximum et l'optimum de ce que l'on est.