‹ De l'amour (volume 2)Chapitre 15 sur 34 · DES PRETENTIONS EXCLUSIVES · texte numérisé non relu

DES PRETENTIONS EXCLUSIVES

L ordre moral ne peut être opposé à 1 ordre |>hy&tque ; c'est nue même clioae sous une autre acception. Il faut considérer les lois morales ou comme la cause ou comme la conséquence perpétuelle, et eu quelque sorte préétablie , des mouvemens du monde visible.

S'il est une force naturelle qui semble trop

grande pour l'effet qu'elle est destinée à produire , c'est qu'il faut toujours* le réaliser en partie. Souvent le but paraîtra passé de beaucoup ; mais sans cela on y lut rarement arrivé au milieu de la diversité des temps. Par une suite de ces vastes dispositions , notre curiosité , nos fantaisies , nos désirs enfin s'étendent au-delà du vrai besoin : c'est ainsi que nous serons entraînés à les suivre infailliblement , malgré des doctrines timorées qui les combattront.

Beaucoup d'animaux sont jaloux ; ils se battent , ils s'exposent à la mort pour écarter des rivaux. Nous sommes excités d'abord par le même instinct ; mais la raison , cette combinaison réfléchie des différentes impulsions , doit les modifier selon les circonstances. Quel avantage Thomme retire-t-il de la réunion de ces mobiles quand il ne sait pas , en les opposant l'un à l'autre dans l'occasion , faire un choix qui serve à le perfectionner lui-même ?

C'est une partie essentielle de la destination île chaque homme de contribuer à la durée

de la race humaine ; il a reçtf celle mission, |>our ainsi dire. Non-seulement en général , cl comme appartenant à l'espèce , il voudra êlre un des agens de celte procréation , mais il prétendra l'être à sa manière, et perpétuer <-e qui le caractérise. Ce n'est |>as assez pour lui que des enfans naissent eu nombre suffisant. Sous ce rapport un homme répondrait aux besoins de cent femmes ; mais chaque homme demande momentanément une ou plusieurs femmes réservées pour lui seul , afin de reproduire son organisation personnelle combinée avec celle des Temmes à qui nue secrète analogie lui fait désirer des unir. Ile ces actes particuliers dépendra, dans les différentes régions, le maintien de l'espèce , avec ses nombreuses variétés. Ainsi l'instinct jaloux s'explique aisément comme loi de la nature; mais quand la réllexion , ou la retenue , modifient a propos , ou corrigent cet instinct , cela est plus conforme encore aux lois naturelles , à l'ordre compris dans son éleudue

Si l'amour raisonnable peut aussi demander la possession exclusive que veulent quelquefois avec fureur ceux qui aiment passionnément , nous ne devons pas en conclure que ce soit un droit dans toutes les rencontres :

lorsqu'il nous est ôté , il ne faut plus y mettre d'importance. Si ce privilège n'est pas confirmé par une promesse positive , et s'il reste étranger aux liens de famille , il cesse d'être précieux aussitôt qu'on n'aime plus à nous en faire jouir. Les unions légales ont leurs convenances; l'amour libre en pourrait reconnaître de fort différentes.

Ce qui est à la fois sévère et inconsidéré s'éloigne toujours de la justice. Néanmoins des préjugés peuvent de temps à autre contribuer à maintenir l'honnêteté des mœurs , le calme, la bonne intelligence. C est un moyen condamnable , mais il peut réussir comme d'autres expédiens que l'on vante aussi, comme la sécurité qu'on obtient dans les harems en faisant des eunuques, comme le déshonneur des fils , pour le crime de leur père ,

dont la conduite leur était apparemment soumise , enfin , comme les tortures qui ue laissent pas d'aider à découvrir quelques malfaiteurs (a4).

La jalousie convient à la plupart des animaux, parce qu'ils n'ont pas d'autre garantie. Mais chez l'homme , si des transports jaloux annoncent quelque force , c'est celle d'un amour insensé. Les soupçons , les vaines démarches, tant de bruit, d'erreurs ou de disputes sont d'un cœur faible et d'une raison infirme. Dans un véritable attachement mutuel on est à l'abri de ces perplexités ; on n'a rien à craindre , à interpréter , à découvrir. Lorsqu'on aime en conservant la raison , nécessairement on estime ce qu'on aime , et l'estime exclut toute idée de perfidie.

On ne peut regarder les sollicitudes passionnées comme l'effet d'un sentiment noble et mâle. Faire toujours consister l'honneur à posséder seul une femme, n'est-ce pas supposer sans exception, et dès lors três-faussemeut, qu'un homme qui laisserait à la sienne

Iwaucoup de liberté , ne s'y résoudrait que par faiblesse , ou d'après des calculs ignobles? C'est ainsi que les opinions les plus dénuées de fondement influent sur les mœurs d'une partie du genre humain. La droiture et le bon sens d'un homme marié ne le préservaient pas toujours du mépris; on lui reprochait les fautes qu'il n'avait pas partagées, ou qu'il n'avait pu prévoir, et il était compromis lorsque des hommes sans mœurs venaient compromettre , ou soupçonner , ou calomnier sa femme. On consacrait d'aveugles coutumes qui paraissaient introduites par l'honneur même, et l'honneur avait alors trop d'écarts pour que la jalousie fut exempte de fureur, ou même de folie.

Si une femme qui se donnait à vous par l'effet de sa libre volonté , se donne aussi à quelque autre, pourquoi ne pas savoir renoncer au sentiment plus délicat que vous ne devez plus attendre d'elle? Et si elle s'attache à vous tromper, vous , qu'elle paraissait chérir, mérite-t-ellc que vous regrettiez amère-

ment une liaison qu il serait boutcux de ne |ws rompis ?

Il est de sages précautions» , et souvent le désir de s'assurer du vrai , n'est point de la julousie , mais de la prévoyance, l^ors même qu'on n'est pas lté par des affections très-durables , la possession exclusive est ordinairement approuvée de la raison. Les soins à prendre alors ressembleront à ceux qui assurent le succès de toutes les entreprises, ou qu'exige l'ordre dans la vie domestique.

L'incertitude est un mal plus grand que l'événement même qu'on nous cache peutêtre , ou que peut-être nous supposons mal à propos. Dès que nous savons comment on se conduit à notre égard , nous voyons ce que nous avons à faire nous-mêmes, et c'est ce que des esprits justes et droits demandent avant tout. A quelque genre de péril que soit exposé un caractère courageux , il ne peut être déconcerté cpie par le doute, et il ne se plaint <|tic de la |>criidic.

Ktie abandonné d'une femme, ce serait une

simple contrariété ; mais ignorer s'il convient de lui témoigner constamment la plus grande estime , ou s'il faut se hâter de rompre avec elle , c'est la position la plus difficile où puisse tomber un homme dans le cours ordinaire des choses. On lit à ce sujet, dans le Spectateur d'Addison, une remarque qui n'est qu'une phrase de comédie. « Etrange ardeur de chercher ce qu'on trouvera en frémissant , et de se désespérer tant qu'on ne parvient pas à s'assurer un motif de désespoir ! » Certainement le plus inepte esclave de la jalousie ne désire pas apprendre qu'on lui est infidèle ; mais il voudrait savoir enfin si cela est , ou n'est pas. Celte inquiétude ne devient vicieuse que chez ceux qu'elle préoccupe sans cesse , et dont elle trouble la pensée.

et

LA CON.STANCK.

On sr [Janil trop tics im limitions nalut elles. ÎN\i\ ant su pn^oui' rii'ii faire a u liv luis |H>ur rtaldir l'ace* >rd enhe les lioinmcs, cl ut II- pouvant plus, on se plail a leur attrilMici uuu peiveisilr indrl»;l>ilc CVsl dans l'opposition de tant d'usa^'s, cVsl dans les cllcl*

d'une industrie si variée , c'est dans la confusion des lois qu'il faut chercher surtout la cause de ce qu'on nomme légèreté , méchanceté, inconséquence. En observant mieux, on avouerait que souvent chacun de? nous est à peu près ce qu'il peut être au fnilteu du monde tel qu'il va. On trouverait la raison de tout ce qui se passe dans ce cœur mobile, qu'on a dit impénétrable; on reconnaîtrait que nos plus forts penchans, légitimes dans le principe, et indé|>cndamment des conventions locales , ne cesseraient pas d'être bons, ou pourraient être rectifiés aussitôt dans une société qui n aurait pas imaginé de les proscrire.

L incous tnuce des senti mens n'est pas surprenante. Est-ce généralement un mal que nous cessions de désirer ou d'aimer avec ardeur ce que nous cessons de poursuivre ? Nous devons nous occuper moins avidement de ce qui est obtenu, puisque le soin de notre conservation n'a plus d'efforts à nous conseiller. Aussitôt qu'un besoin s apaise, la nature,

en affaiblissant les goùls qui s'y rapportaient, y substitue un sentiment plus vif des autres besoins qu'il faudra satisfaire. L'habitude aura, il est vrai , beaucoup de pouvoir; mais quand lestincli nations qu'elle entretiendra , et dont l'ardre social pourrait tirer de grands avantages , ne seront pas fortifiées par la réllctfon, elles ne pourront préserver de quel que impression subite , et elles laisseront aux hommes les moins froids une sorte de lilicrté qui , seule , ferait place à de nouveaux désirs.

L ordre social, en modifiant les clfets des lois premières, ne doit pas, et ne peut pas en effacer toutes les traces. Supposons la constance plus rare chez les hommes que dans le sexe à qui sa constance apparente procure des soutiens, ce contraste paraîtra l'ouvrage de la nature même. Dès qu'une femme n'est plus féconde, ou si elle est enceinte, les facultés de l'homme qui ne s'en éloigne point ne deviennent elles pas inutiles?

Au milieu de devoirs Ires-divers, et que

sans retenue on ne pourrait espérer de ne pas enfreindre, la constance parait une suite du nécessaire repos des ames saines; mais les événeniens, qui ne la prescrivent pas toujours, peuveut même la rendre délacée Les affections prolongées seront chères â*l'homrae juste, et cette disposition générale influera sur sa conduite; mais de la seule force cles engagemens résulteraient des devoirs absolus. Néanmoins dans ces relations , comme dans toutes les autres, une promesse tacite peut devenir obligatoire : quand on n'aura pas l'intention d'agir cqmme si on promettait ce qui peut être naturellement supposé , il conviendra de faire entendre qu'on ne s y engage pas.

Les sentimens des deux sexes peuvent différer beaucoup en ceci. Les femmes qui obtiennent enfin le plus d'ascendant sur l'opinion, celles qui ne veulent se livrer à aucun désordre , et dont le premier désir est d'être mères, ne manquent point de motifs particuliers , et de raisons plausibles pour élever au

rang des vertus la constance du cœur ; mais il est d'autres exigences aussi bizarres que fréquentes. Si on y cédait, on devrait, dans les plus faibles liens, dont l'agrément est pour un sexe le^seul avantage, et pour l'autre le seul bat discrètement avoué, dans ces rapports dénués d'importance, on devrait , en évitant d'une manière infaillible ce qui peut rendre sérieuse une liaison d'amour, se montrer gravement fidèle comme s'il s'agissait d'unions véritables, ou en d'autres termes , il faudrait considérer comme sacré un amusement vain, il faudrait bonorer par une religieuse persévérance Je soin scrupuleux de ne jamais bien faire, il ne tient pas à de certaines personnes, en grand nombre dans nos villes, que ce mérite, amalgame assez curieux, ne |>asse pour un juste supplément aux lois morales; mais, quelles que soient les insinuations à cet égard, les hommes sentiront que si la fidélité devient un devoir lorsqu'elle est et a du être formellement promise , ou une convenance lorsque la paternité est presque in-

i. ir>

dubi table, hors de là cette prétendue obligation se réduirait à uu joug doucemeut imposé à leur bonhomie.

Ce qui diminue beaucoup la valeur des promesses passionnées , c'est la témér^é avec laquelle onaflirme qu'on voudra, quV*| désirera demain ce qu'on désire , ce qu'on veut aujourd'hui, et qu'on ne pourra changer de vues dans une situation différente , ou même dans un autre âge. Sans doute il est naturel de se ligurer qu on aimera long-temps ce qu'où aime beaucoup; mais ce u est pas assez pour jurer qu'il n'en sera pas autrement. On peut attester une sensation actuelle, etonpeutaussi déclarer une résolution que le devoir fera suivre; maison ignore si le cœur jouira plus tard dece charme qui maintenant parait propre à le subjuguer sans retour. Bien que la force du sentiment qu'on éprouve persuade que la mort seule pourra l'éteindre, la raison ne permet pas d'y compter sans quelque doute , et nul homme n'étant parfaitement sur des impressions qu'il recevra, les se mien s à cet égard

sonl absurdes quand ils ne sont pas perfides.

Indépendamment de ces protestations équivoques, dont les plus ardentes sout les plus trompeuses , tout lien eutre des personnes honnéteadevient un engagement de veiller à la satisfaction mutuelle tant que ce lien durera. 11 n'a plus de force quand les dispositions intérieures changent de part ou d'autre ; on doit donc avouer ce changement. Peut-être même serait-il mieux de promettre d'avance une semblable franchise ; l'entière sécurité dont on jouirait alors rendrait l'intimité plus heureuse

Lorsque ces liaisons se réduisent à la satisfaction des sens, elles restent encore soumises ù des lois morales. L'honneur suppose I estime ou la bonne foi , lors même qu'on n'éprouve pas un attachement sérieux. Trop libre, le plaisir s éloignerait bientôt; on le retient en le réglant, et en distinguant d'un appétilgros sier les sensations réservées a une espèce qui ne peut se soustraire ii celle d<; [tendance ■

maïs qui peut ne s'y abandonner qu'avec choi\.

Si vous êtes doué de quelque prévoyance , vous préférerez à d'amusans caprices une affection durable , et vous désirerez qu elle ait quelque cbose de solennel. Les jouissances du cœur reçoivent ainsi une garantie ; elles sont même augmentées par la vraie connaissance des caractères. L'âge avancé qui regretterait les autres plaisirs de l'amour saura jouir encore de ceux-ci; l'amitié ancienne qui remplacera d'autres émotions , rendra moins sensible la perte des désirs, puisqu'elle fera tout subsister , excepté ce dont le besoin ne subsistera plus.

Cependant, si l'amabilité a cessé plus tôt , ou s'il se trouve que vous ayez manqué de prudence et de pénétration , votre refroidissement ne doit pas être attribué à l'inconstance. Chez l'homme même la véritable inconstance est moins commune qu'on ne l a prétendu. Quant a celle qui dans le mariage provient de l'habitude, c'est-à-dire de l'expérience et d'un

peu de satiété , on n a pas autant à la craindre qu'une certaine préocuppation d'esprit , qu un secret mécontentement , suite naturelle de tant de démêlés ou de sollicitudes, que reproduisent chaque jour les intérêts de famille.

Sans doute de mauvais choix , l'amour-propre, une affectation de légèreté , d'autres motifs moins excusables encore peuvent faire songer à des plaisirs nouveaux, et la conduite des hommes à cet égard n'est pas toujours le fruit de leurs réflexions. Il faut avouer aussi que le changement offrirait des avantages réels , si la constance n'en préparaitpasdeplus solides. Ceux-ci deviendront tous les jours plus assurés. Si notre faiblesse et les vicissitudes de notre destinée s'opposent à ce que la fidélité soit prescrite indistinctement , elle n en donne pas m oins des biens précieux, toutes les fois qu'elle est un peu favorisée par les circonstances. Ce <fu7>n pourrait se promettre dans le changeincut, ce serait le renouvellement d une agi-

tation séduisante , d'une sorte de vertige qu'il est naturel, mais non toujours raisonnable de préférer à la paix des liaisons établies. Ainsi les gens passionnés seront les plus inconstans : au lieu de félicité , leur organisation leur procurera des joies vives , mais ceux qu'ils aiment souffriront bientôt de ce triomphe même.

Les inadvertances qui laissent le prestige se dissiper quand la dilliculté cesse, donnent plus de force au désir d éprouver une alfection nouvelle. La douceur du passé devrait entretenir 1 amour, lorsqu'il ne peut pluss accroître, lorsque l'espérance ne le nourrit plus; mais trop d'occasions d'acquérir diminuent la valeur de ce qu on possède, et après le succès on ne s'attache guère à se montrer tel qu on était d'abord. Dans la solitude, l'amour serait moins passager ; on conserverait at tentivement ce dont la perte semblerait irréparable. Sans doute le temps affaiblira malgré nous les premières affections: mais que ce soit len-

tementct insensiblement Si nous lui résistions avec persévérance , nous verrions plus d'unions réelles parmi tant de rapprochemens consacrés au moyen d'une sanction qui dès longtemps est accréditée, mais qui en dernier lieu se trouve moins imposante que périlleuse.

DE LA PUDLUK

Toute prévention parait sacrée durant le* siècles qui lui sont échus en partage. A quel peuple n'osera-t-on pas redire, à quel gouvernement ne persuadera- t-on jamais qu'il serait immoral d'attaquer des erreurs anciennes? On trouve peu dMioinraes qui se livrent avec indépendance à la recherche du vrai , et qui ne

montrent ni éloigneraient , ni prédilection pour les choses inusitées.

Si on n a pu être d'accord sur 1 utilité de la pudeur, c'est qu'on ne Tétait nullement sur la nature même de cette affection. Doit-elle être considérée comme une des lois auxquelles nous avons été soumis dès l'origine, ou seulement comme un produit accidentel de nos habitudes ? Ces deux opinions ne seraient pas inconciliables ; mais il faut distinguer de la véritable pudeur, celle qu'on a besoin d'enseigner. Celle-ci , trop souvent , s'écarte de Tordre réel , et on ne s'en écartera pas moins lorsqu'on n'aura aucune pudeur.

Cet embarras , ce trouble que les désirs enfantent, et qui peut en ralentir les autres efi^ls, ne sera jamais bien interprété par ceux <;ui Tattribueront à une seule cause. La pudeur provient en grande partie de l'universalité des mouvemens que l'amour occasione : ils sont d'abord incertains , parce qu'ils seront extrêmes. Nous hésitons, parce qu il faudra le concours de toutes nos facultés pour

préparer convcuableuient ces plaisirs, pour interrompre une langueur qui nuirait aux générations suivantes , pour propager hors de nous, fragiles mortels, les forces plus durables de l'espèce.

Bernardin de Saint-Pierre aperçoit dans cette sorte de honte, le combat de deux puissauces, de la vigueur physique, et de l'énergie intellectuelle. Mais faut-il conclure de ce combat, que Tune des deux puissances s élève contre l'autre , afin de régner seule ? 11 serait plus juste de voir dans la douce inquiétude de la pudeur , un signe de la réunion douteuse de ces deux forces. Excitées ii la fois, elles auront à se soutenir mutuellement , et si , dans l'amour, elles étaient poussées toutes deux aussi loin que nous le croirions possible, ou craindrait peu d'avoir des témoins. Le sen liment de la pudeur tient à ces homes morales, comme à cette prochaine débilité des sens; il rappelle ce qui reste insuffisant ou involontaire dans le mouvement des organes,

et incertain ou immodéré dans les transports du cœur.

Ni cette disposition, ni Us difficultés qu'elle fait naître, ne sont essentiellement contraires au plaisir, puisqu'elles appartiennent surtout à la saison de 1 amour. On voit même que la pudeur est inconnue des en fans, et imparfaite chez beaucoup de vieillards. Plus naïve et plus exacte quand les mœurs sont pures , quand le caractère est jeune encore , elle semble particulièrement l'attribut du sexe qui fait le plus pour èu-e aimé. Ceux qui n'auraient aucun désir , aucun pressentiment des jouissances, n'éprouveraient aucune pudeur: mais tant que les forces de l'amour sont dans leur plénitude, on ne peut approcher du plaisir sans agitation, et dès lors sans retenue. De vives impressions pour une fin si terrestre doivent causer un moment de surprise à l'amc qui aimait à séparer de l'ordre invisible les besoins sensuels. Que de gens même regarderont toujours comme inexplicables les

joies du cœur, les inspirations poétiques occasionnes par un acte qui nous est commun avec tant d'autres espèces étrangères, disent-ils, à cette mollesse enivrante, à ce gracieux délire.

Si ce qui appartient à l'amour était agréabits sans mélange, le plaisir deviendrait plus parfait peut-être , et on pourrait le croire plus constant ; mais il manquerait d'un obstacle attaché à sa nature, et, alors l'amour occupant trop nos heures , au lieu de les animer seulement , ne tarderait pas à nous détruire. Pour cette raison sans doute, les organes consacrés à la plus grande des jouissances physiques, serviront plus fréquemment à d'autres sécrétions. Ces dispositions nous paraîtraient indifférentes chez des animaux privés , selon nous, de toute dignité; mais en s'étendant jusqu'au genre humain , elles contrarient nos idées de prééminence. Il est certain que cette succession , quelquefois importune, de sensations disparates , doit arrêter la fougue des sens. Lorsque ces contrastes sont plus rcmar-

quablcs, la pudeur devient plus forte ; aussi ne se trouve-t-elle pas égale entre les deux sexes (26).

La pudeur est nécessaire , surtout lorsque la raison a très-peu d'autorité. Même de notre temps , si la réflexion devient assez puissante pour s'opposer aux excès , chez ceux dont l'amour - propre accroîtrait dangereusement les désirs, ce n'est guère à elle à réprimer, en de certaines rencontres , l'ardeur de tant d'hommes qui vivent ordinairement sans prévoyance. Pour retenir celui qu'entraînerait une aveugle impétuosité des sens, il faut une autre impulsion de ces mêmes sens. Les voluptés matérielles , les seules qu'il connaisse , le subjugueraient entièrement ; il sera donc quelquefois utile que la répugnance , se joignant chez lui au refroidissement momentané des organes , opère une prompte diversion.

Les traces de pudeur que nous croyons apercevoir dans l'instinct de quelques animaux, ont douné lieu à des interprétations peu vraisemblables. S'ils préfèrent pour leurs

amours des lieux écartés, c est parce que dans les momens où ils ne sont pas en état de se défendre , ils veulent n'avoir rien à redouter du dehors. Us n'ont pas honte de dormir , et néanmoins ils cherchent une retraite , afin de reposer sans inquiétude. Jusqu à ce qu'on ait observé avec attention l'éléphant, et un petit nombre d'autres espèces , il vaut mieux ne reconnaître dans cette sorte de pudeur que le besoin d'un asile pour un acte qui , en absorbant les forces, suspendra la vigilance.

La pudeur n'est pas destinée à faire éviter l'amour, puisqu'il est indispensable, mais elle doit l'ennoblir. Elle prévient l'abus des désirs sans les éteindre, sans pouvoir jamais empêcher qu'on ne les suive généralement : elle les prolonge en leur donnant à la fois et un frein nécessaire et un attrait plus particulier. Si elle ne préserve pas de tout mélange les choses séduisantes, elle permet quelquefois l'oubli de cet incommode rapprochement, et si d'abord elle semble entraver les plaisirs, eest d'elle qu'on devra encore se féliciter durant les

jouissances mêmes(27).Toute véritable réserve ne consiste- t-el le pas à différer d'agir, afin d'agir plus à propos. C'est ainsi, par exemple, que nous devenons d'autant plus capables de modestie, que nous avons plus de vraie fierté : nous paraissons nous retirer habituellement de la lutte des prétentions personnelles, pour nous y montrer plus forts dans des occasions » décisives et dignes de nous.

Loin d'être naturellement austère , la pudeur doit avertir de ce qui altérerait l'amour, et, sans condamner le plaisir, elle peut le suspendre. C'est une défiance qui tient à l'étendue des sensations, ou une crainte, non de satisfaire les désirs, mais de ne pas les satisfaire assez bien ; c'est de l'éloignement pour ce qui profanerait des émotions peu ordinaires ; c'est un choix rapide entre des amusemens convenables et d'humilians écarts ; c'est enfin une inclination que nous avons à rectifier, mais qui dans le principe ne dépend d'aucun raisonnement ; et d'aucune règle politique.

La pudeur provient surtout du mutuel pen-

chant des sexes , ci elle aurait peu d'imporlance dans une contrée où il n'en existerait qu'un seul pendant long-temps. Supposons des lieux où l'amour serait encore inconnu , et dans lesquels on n'aurait aucune habitude prise dès l'enfance de se vêtir avec soin , s'y trouverait-il beaucoup de jeunes femmes qui refusassent de paraître nues en public?

Chez une femme, la pudeur peut se confondre avec la crainte de ne pas rester constamment aimable. Chez les hommes , la pudeur, aussi réelle, quoique moins impérieuse, sera, en grande partie, la honte, le regret de ne pas accomplir tout ce qu'admet leur imagination , ou celle des personnes qu ils voudraient ne pas mécontenter.

Quiconque n'est pas dégradé par le vice conserve la vraie pudeur , et si les femmes sont avilies, quand elles l'ont perdue, c'est parce qu'elles ne peuvent la perdre tant qu'elles ne sont pas viles. La pudeur a beaucoup de rapport avec cet autre sentiment vague que nous nommons honneur ; la susceptibilité i. 14

du plus louable amour de soi épure, ou fortifie ces deux affections.

La pudeur naissante se rattache aussi au pressentiment d'un penchant exclusif , plus ou moins durable. On se réserve, en quelque sorte , pour l'individu , séduisant d'ailleurs , avec lequel on aura de l'analogie dans les fins de la procréation. L'instinct de préférence s'éveille quand toutes le* facultés de l'amour se développent. Ce choix scrupuleux de la manière et ift^Dccasion se remarque surtout dans la saison de la vie où l'amour se nourrit d'espérances illusoires, et cet art caractérise le sexe dont les diverses suites de l'amour occupent le plus la pensée.

Parmi nous on ne pourrait nullement justifier des plaisirs aveugles. On a prétendu que la délicatesse, le goût, la pudeur étaient factices, que rien n'était honteux, et que la nature n'avait rien fait de mauvais ; mais cette honte, cette pudeur, n'est-elle pas aussi dans la nature (28)? La M é trie soutenait qu'en se cachant pour jouir, l'homme descendait au-

dessous des quadrupèdes. Cependant on ne peut aflirmer que cette disposition soit tout-àfait particulière à l'homme, et, de plus, nous ne voyons pas comment l'étendue de I instinct serait une marque d'infériorité. Helvétius ne découvrait en cela qu'une invention à mettre au nombre des rafliuemens d'une société trop vieille. S'il en était ainsi, au lieu de se manifester généralement , cette retenue ne serait qu'une ruse de beaucoup de femmes , un soin adroitement calculé. Ce prétendu artifice en amour ne deviendrait pas principalement le partage des êtres de l'un et de l'autre sexe, (chez

Page 1