‹ De l'amour (volume 2)Chapitre 17 sur 34 · DE LA NUDITÉ · texte numérisé non relu

DE LA NUDITÉ

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Chez les anciens on trouvait presque partout des esclaves ; mais souvent l'homme désigné comme libre avait, a plusieurs égards, de la liberté. D'autres réglemcns caractérisent notre âge : la coutume, qu'on persiste à nommer ia nature, a tout prévu, tout déterminé. I^cs peuples sont en traînés sur une même trace;

la partie du globe qui ne s'était pas soumise à l'indolence orientale reçoit de notre activité

même des chaînes peu différentes. Beaucoup d'hommes qui passent pour de bons esprits liraient avec moins de scandale le récit des plus odieuses trahisons que celui de quelques cérémonies de la vieille Asie, des lupercales du Tibre, et des institutions empruntées à la Crète par Lacédémone.

Les croyancesqui avaient autorisé, ou même exigé ia nudité dans les fêtes publiques , sont abolies, et néanmoins on cite des exemples modernes de l'indifférence avec laquelle d'autres générations voyaient ce qui surprendrait maintenant (3o). Lorsque Louis XI fit son entrée dans la capitale, des tilles nues, placées auprès des fontaines publiques , représentaient des sirènes. Dans le jugement de Pâris, joué vers ce temps, les trois déesses étaient nues sur le 'théâtre. Le premier mai ordinairement des femmes se montraient nues sur la scène , et en partaient pour parcourir les rues avec des flambeaux.

On a vu des peuplades qui ne faisaient usage d'aucun vêtement , excepté dans des jours de solennité , ou comme distinction personnelle. Cette coutume n'est pas précisément contraire à la pudeur. La difliculté de se vêtir, surtout d'une manière commode, perpétuait la nudité , soit dans les climats stériles et hrùlans , soit même chez d'autres tribus , peu exercées dans les arts. Quant à nous, l'étendue de notre pensée ne nous permettrait guère de vivre ainsi «-Au milieu même des hordes sauvages, et avec l'humeur la plus indépendante, mais en réfléchissant, et en sentant, sinon comme uous , du moins autant que nous, ou trouverait désagréable cette nudité habituelle. Néanmoins il est facile de supposer des circonstances où l'homme le plus avancé dans la civilisation marcherait nu en public , sans autre embarras que celui qui résulte ordinairement d'une situation opposée aux coutumes anciennes.

11 ne parait guère moins difficile de reuoncer j ia nuditr dans les lieux qui la permettent,

que de quitter ailleurs 1 usage contraire. On lit dans des relations assez récentes, qu'au port de Jackson, les naturels, loin les Anglais, après quinze années de nications, regardaient le soin de se couvrir comme une marque de servitude , et ne songeaient à des vétemens que dans la saison froide.

Dans les étuves, en Laponie, et dans diverses provinces de la Russie septentrionale f les femmes et les hommes sont réunis , et nus. En sortant de la vapeur on va en plein air, on s'étend sur la neige : c est ainsi que I on se rend propre à surmonter 1 intempérie de ces climats. Si la cabane du bain se trouve sur la route, et que des étrangers passent, les femmes s'en approchent pour regarder les traîneaux , sans se mettre en peine de ce qu elles n'ont aucun voile. Dans une foire célèbre qui se tient sur le Gange, à quatre cents lieues de son embouchure, lesdeux sexes pratiquent leurs ablutions sans se séparer, quoique ces fidèles se dépouillent de tous leurs vétemens.

On a prétendu que la nudité était prescrite dans l'Ile que les Européens ont nommée Forinose , et on assure que dans une partie des Indes, au-delà du bassin du Gange , les femmes sont presque nues. On ne saurait l'attribuer uniquement au climat; la chaleur ne j us ti lierait point ce que la décence condamnerait. La température est aussi élevée k Sennaar ou à Pondichéri , cependant on n'y est pas nu : r usage en décide , et cela n'a pas d'influence formelle sur la corruption ou la sévérité des moeurs (3i). Sans doute c'était par un abus de pouvoir que le char dtléliogabale était train é sous de riches portiques par des Romaines entièrement nues ; mais aucun prince absolu ne serait obéi s'il avait la même fantaisie à Naples où à Lisbonne.

Pendant les jeux floraux , les filles publiques marchaient nues dans les rues de Rome. Du temps de Caton le peuple n'osa demander ces jeux ; mais les mœurs n'en étaient que plus dépravées, selon V observation d'un contemporain. Dans les repas de luxe , et dans les i. 15

festins hospitaliers , quelques peuples joignaient très-fréquemment aux amusemens de la table d'autres fantaisies dont sans doute on abusait , mais qui montraient que ces sortes de choses sont de nature à varier selon les temps et les lieux (3a).

Ces usages se perpétuent difficilement lorsque les femmes , ayant beaucoup de liberté , obtiennent beaucoup d'ascendant. Elles comprennent que Tentiêre nudité , cette épreuve souvent redoutable, ne doit servira leur triomphe qu'accidentellement , et que d'ailleurs elle ne suppose pas assez d'art. Si en un sens la plupart d'entre elles peuvent la craindre , à d'autres égards elles la désirent peu. L'homme n'est pas séduisant de la même manière que la femme; au moment où il la veut sans voiles, plus volontiers elle lui laisserait retenir quelques parties de son manteau. Elle choisit d'après les indices que peuvent fournir le visage , et plus encore la forme générale ; les hommes au contraire demandent s'ils retrouveront partout l'attrait dont ils ont

besoin. Celle différence tient à la beauté du sein dans un sexe > et provient aussi de ce qu'il faut à l'autre des désirs impérieux. Absolument parlant, il suffit que l'homme soit propre à rendre des femmes fécondes , tandis que leur moyen de captiver est de paraître très-aimables.

Il est une nudité qu'on doit presque en tout pays éviter habituellement. On aurait tort d en conclure qu'il y eût quelque chose d'essentiellement déshonnëte dans la vue des orcancs consacrés à des plaisirs nécessaires : mais cette nudité n'est jamais parmi nous sans quelque effet sur l'imagination , parce qu'elle est très-remarquable dans nos mœurs , et il convient dès lorsqu'elle ne soit pas involontaire pour ainsi dire, qu'elle ne soit pas une suite de notre négligence. Peut-être n'y a-t-il rien d'absolument frivole dans ce qui appartient à l'amour. Sénèque a observé que La vraie satisfaction était sérieuse : le vrai plaisir a aussi quelque chose de grave et de réfléchi.

Parmi nous , ceux à qui furent donnés un

prompt sentiment du plaisir, et cette justesse qui en saisit les principaux rapports , ne se trouveraient pas nus devant un témoin , sans que cela leur fut positivement ou agréable, ou désagréable. S'ils pouvaient être dans cette situation avec une indifférence apparente , ce ne serait cependant pas sans dessein, et jamais , surtout , la nudité de certaines parties du corps ne leur paraîtrait à propos , excepté dans une nudité entière ou presque entière. On doit sentir qu'un simple dérangement des habits conviendrait trop à des actions furtives , aux fautes impardonnables de gens qui s'écartent de leurs principes , ou qui manquent à leurs promesses. L'entière nudité est plus indépendante, ou plus féconde ; elle montre que Ton a le choix des instans , et cette sécurité suppose qu'on s'est arrangé de manière à être exempt de reproches. N'est-il pas facile d'ailleurs à la plupart des femmes de ne trouver rien de très-embarrassant chez elles dans la nudité sans exception , et ne dépend-il pas aussi d'elles de la rendre beaucoup expressive

par un simple changement cl attitude ? Toute liberté en cela est bonne avec discernement. Si le pinceau avait à mettre eu opposition le puissant amour, et le triste péché y celui-ci serait Têtu indécemment, et le premier seraitnu.

Ce n'est pas d'abord sans surprise que Ton rencontre quelques hommes à qui déplairait très-souvent la nudité d'une femme. On pourra néanmoins se rendre raison de cette sensation importune : quand des jouissances immodérées ou ignobles ont détruit l'entrainemen t qui naissaitde la jeunesse intérieure, 1 amour n offre plus en perspective que les grossièretés dont on a pris l'habitude. On n'éprouve plus, avec l'énergie qui annoncerait que les désirs ont été souvent réprimés, l'heureux accord de deux volontés sans contrainte, et de l'abandon sans désordre. Onméconnaît ce quily aurai td'heureux dans la force morale commandant aux sens lors même que rien ne paraîtrait leur résister, et s 'applaudissant de n'avoir aucun besoin d'autres chaînes (33). Ainsi quand rien ne se place entre la sensation produite par la présence

d une femme , et les dernières jouissances auxquelles seules on est réduit , quand la volupté dégénère et devient toute positive , ou trop visiblement matérielle, quand on ne sait plus trouver le voile idéal, la nudité ne peut faire l impression qu en attendrait un cœur jeune. Des gens ainsi affaiblis sont portés à la croire inutile , si elle n'est point désordonnée : ils n'imaginent pas comment on reste honnête en devenant libre.

Sans doute ils pourraient vouloir les plaisirs informes que cbercbent des organes irrités par l'abus même. L'instinct se ferait entendre; mais comme ils n'ont pas conservé la vraie pudeur , les dégoûts se mêlent toujours à des jouissances d'ailleurs si imparfaites. IN "ayant pas su distinguer dans les besoins naturels ce qui était encore convenable , et ce qui ne Tétait plus , ils ont fréquenté des femmes dont la tâche semble être de corrompre les mœurs en favorisant l'oubli de tout principe , et qui se dégradent , non pas précisément parce qu'elles ont trop peu de retenue , mais parce

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qu elles avilissent le plaisir, ou le dénaturent, autant que cela est possible , en y mêlant la licence. Ces hommes coupables et encore plus malheureux ont perdu l'illusion du cœur; en se permettant ce qui répugne à l'amour même, ils se sont exposes à confondre avec lui ce qui rend inhabile à en jouir, et leurs fautes répétées ont eu sans doute quelque suite odieuse. Désormais ils ne seront soutenus ni par l'espoir des vraies jouissances, ni par le consentement de la raison. Leur imagination ne s'arrête plus qu'à des objets qu'ils devraient à ])cine connaître. Leurs sensations déréglées , ou refroidies , en les conduisant au mépris pour les femmes , indiquent le mépris qu'ils méritent eux-mêmes. Le charme de l'amour s'est éloigné d'eux, et, sentant à quoi se borne leur partage , ils voudraient ne rencon trcr que des êtres qu'ils pussent traiter avec un dédain, vieux châtiment de leur propre honte , ou bien des femmes dont la sévérité , en écartant toute idée d'amour mutuel , ne rappelai jamaisde nobles désirs altérés sans retour.

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