DES SEXES
La nature souffre que l'imagination toit exaltée quelquefois par des (ietiuns romanesques , et que les sens soient brusquement excités par des appétits plus aveugles encore; mais ne devrait-il pas suture que nous eussions à opiioscr à ces surprises les différentes ressources de 1 esprit? La droite raison serait
mieux connue si nos institutions , en invitant à la suivre , ne le faisaient pas d'une manière qui souvent a pour effet d'en éloigner. Les désordres de tout genre se perpétueront jusqu'à ce que I on s'attache à rectifier les idées d'une multitude d'hommes qui, sans paraître destinés à recevoir des lumières vives, ne manquent pas de quelque discernement.
On peut regarder les jouissances que partagent des personnes d'un même sexe comme plus expressément contraires à Tordre que l'égarement désigné sous le nom de bestialité , puisqu'elles sont nécessairement stériles ; tan- > dis que plusieurs mélanges donnent lieu, sinon à des races nouvelles , du moins à diverses sortes de monstres favorablement organisés quant à leur propre existence. Ces unions peuvent ainsi être bonnes entre quelques animaux , sans trouver jamais d'excuse chez une espèce douée de facultés trop différentes.
L'erreur à laquelle des hommes se livrent entre eux a été reprochée même à quelques peuples très-simples ou très -grossiers. Une
des premières causes de ce dérèglement a peutêtre été de la part des femmes 1 oubli des vrais soins pudiques. Cependant, que peut-on gagner en s'éloignant d'elles? Que se promet-on d'une suite d'émotions, visiblement dénuées de ce qui donne le plus de prix à l'amour?
Des écarts semblables chez les femmes n'attireront pas un blâme aussi rigoureux. Elles veulent se soustraire aux dangers des unions plus naturelles. Vous qui ne leur pardonnez pas, devriez-vous oublier qu'elles ont trop à craindre ce qu'elles eussent choisi sans doute, ce qu'il faudrait qu'elles préférassent? Sans les justifier , avouons que la position difficile où elles peuvent être placées allège bien des fautes.
Que de fois des infidélités suivies de conséquences très-graves ! que de fois d'autres irrégularités presque aussi répréhensibles , auront été causées par le rigorisme, par les scrupules de gens incapables d'examiner ce qu'il fallait penser, ou persuadés qu ils devaient le taire i En n accordant rien aux désirs , on
s'expose à méconnaître bientôt des devoirs qui se trouveront ébranlés, pour ainsi dire, par l'extrême agitation des sens. Il ne mut pas confondre avec des règles toujours obligatoires , celles qui se rapportent à quelque situation passagère. Si on s'obstine à commander ce qu'on devrait conseiller seulement, quelle autorité réserve- t-on pour les lois que nous ne pouvons enfreindre sans blesser tout ordre, toute équité?
Malheureux de tant de manières, et, au milieu de tant de difficultés, parvenant à peine à aimer une vie dont l'injustice détruirait le repos , mais dont la vertu ne dissipe pas toujours les ennuis, nous voulons encore, apparemment pour mieux déguiser notre £aiblesse, qu'on entretienne sans interruption un désir qu'il faut en même temps réprimer, un besoin qu'il est défendu de contenter. La raison n avait point prescrit ces devoirs austères; souvent elle porte à désapprouver, dans des vues moins timides , ce que d'autres considérations, justes peut-être, mais trop limi-
lées, Cuisaient d'abord regarder comme un mérite. N'entraînons pas à désespérer d'ellesmêmes les femmes qui , avec des intentions droites, auront manqué jusqu'à un certain point de |>ersévérance : on altère les principes quand on en fait une application uniforme. Les vérités relatives deviennent fausses dans cette acception trop générique, qui les éloigne de la vérité morale, c est-à-dire du point où, les principales données cessant d'être en opposition, l'homme sincère parvient à réunir un plus grand nombre de motifs pour des actions irréprochables.
A ces maximes, qui dans ceci regardent surtout les femmes, on doit ajouter une considération assez importante pour engager aussi à distinguer l'un de l'autre deux abus analogues pourtant sous un rapport essentiel. Non-seulement lorsque les femmes tomberont ensemble dans ces iucon véniens , elles supposeront plus justement que c'est de leur part une sorte de résignation, mais les caresses auxquelles les invite l'amitié, peuvent donner a
des amusemens lascifs quelque chose d'imprévu. Quant aux hommes, ils joindraient au défaut de convenance dans les approches entre des êtres dont l'organisation est la même, l'usage d'organes qui n'avaient pas été destinés à l'ardente liberté de l'amour.
On parvient néanmoins à s expliquer ce qui dissuade quelques hommes de continuer à préférer les femmes. Plus impétueux, et moins constans , ils veulent du repos avant que la femme en exige ou en demande; mais ce besoin de modération est presque également réparti durant le cours de leurs années. Au contraire les femmes, moins bornées en cela cependant, sont plus formellement assujéties; elles ont des semaines et des saisons de retraite. Ces diverses causes de retenue offraient un grand avantage , celui de prévenir toute habitude trop suivie, tout prétendu besoin trop exigeant, et d'empêcher ainsi l'épuisement des forces par l'effet de la cohabitation. Mais aussitôt qu'un homme , sans savoir en aucun temps renoncer aux plaisirs, en perdit
le véritable instinct, dès qu'il s'aperçut qu'une femme ne lui était pas absolument nécessaire, une grande licence prit la place des penchans qui s'affaiblissaient. En se livrant à de certains calculs , avec la triste curiosité d'un anatomiste, il quitta les femmes, comme s'il était possible de les remplacer jamais. Il eut peutêtre aussi le malheur de trop songer aux cbangcmens que font subir l'enfantement , ou les progrès de l'âge , et à des occurrences aussi répétées que les révolutions d'une planète qu'invoque souvent l'amour même.
Il est dans nos sensations une justesse qui ne tient pas moins à l'étendue des idées qu'à la direction vraie , ainsi qu'à la douce flexibilité des désirs. Chez les femmes , le sein rappelle d'une manière si expressive le but de l'amour , qu'on pourrait regarder comme déréglées, ou du moins comme imparfaites les sensations d'un bomme à qui la vue de ces formes heureuses ne semblerait pas a peu près indispensable au moment du plaisir. Quand on néglige cet attrait, soit par une sorte d'incapa-
cité du cœur, soit avec l'indifférence qu'amènent les abus, on est moins éloigné de tomber dans les écarts reprochés jadis auxThraces ainsi qu'aux Grecs de Thèbes , de la Crète et d'Elis.
Mais comment se fait-il qu'on ait avoué hautement , et que des poètes aient célébré ces amours étranges pour lesquelles on aurait dû réserver l'expression d'appétits charnels , si usitée dans les livres des théologiens? Il peut arriver qu'un homme sans principes et sans délicatesse, 6' avise de se saisir d'un autre homme; mais ce qui est diflicile à comprendre, c'est qu'au milieu d'erreurs semblables, on ait quelque chose à se dire. Après avoir abandonné toute idée d'ordre naturel, et de perpétuité des races, que peut-on accorder à l'imagination sans «pièce «oit un ridicule de plus? Que trouve- t-on dans l'avilissement dont on a fait son partage? Où sont ces grâces , cette souplesse , ces diverses formes arrondies , cette voix adoucie pour Je triomphe, ces regards voilés, ces manières ingénieusement naïves , et même ces émanations peu
MA
connues, tous ces dons qui doivent charmer Thonime , parce qu'ils ne sont pas en lui , et que |iourtant ils appartiennent à son espèce? Rien de viril ne satisferait celui dont les inclinations ne seraient pas dépravées, puisqu'il ne peut y avoir ni harmonie sans contraste, ni amour réel sans harmonie. Les tendres sentimens, inexcusables eux-mêmes quand la volupté est criminelle, tiendront toujours de la stupidité, non moins que de la bassesse, quand la (Missession restera insignifiante. Que dans une situation très-particulière le besoin occasione une minute d'égarement, ou le pardonnera peut-être à des hommes tout-à-fait vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu être accidentelle ; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un eni|>orlcment rapblc de troubler la tète , et d'oter presque la liberté , a laissé souvent une tache ineffaçable, quel dégoût ii. 11
n'inspirera pas un consentement donné de sang-froid? L'intimité en ce genre , voilà le comble de l'opprobre, l'irrémédiable infamie.
Dès que l'on se soustrait formellement à la loi de reproduction, quelque cbose d'essentiel manque à l'amour. Aimer c'est choisir l^ètre avec qui on formera la famille. La fécondité seule ajoute au désir un motif que l'esprit admet pleinement , et c'est elle qui fait d'un penchant brut une affection de l'ame. Ainsi de fausses ardeurs, provenant de l'imperfection de la santé, inspirent plus de répugnance que de sympathie. La nature ne nous a pas organisés de manière que nous puissions nous faire une heureuse idée d'un plaisir volontairement inutile , comme les bizarres amours de l'Elysée de Mohammed, où des houris, assez gauchement purifiées, n'enfanteront pas , et n'auront guère que des yeux noirs. Si dans la vie présente, la prostitution attire le mépris , c'est surtout parce qu'ordinairement elle rend stérile , et parce qu'elle suppose un nombre d'actes vains.
Toute jouissauce sans fécondité se réduit à un jeu libre , à un soulagement peut-être , et toujours à une sensation de peu d'importance. De ces amusemens, quelques-uns doivent être tolérés, à cause de la surabondance des forces ; mais ce serait un travers d'esprit d'y attacher des idées très-serieuses , et même , pour devenir 1 objet d'une certaine prédilection , ils doivent rappeler les convenances naturelles. Si une femme, sans vouloir s'exposer à être mère, agit librement avec un homme, c'est du moins une forte réminiscence de ce qu'il faudrait qu'elle n'eut pas à craindre, et on conçoit que ce même homme soit ensuite préféré dans des cas semblables. Mais si elle se trouve auprès d'une autre femme, dans les bains de l'Orient, et si leur liberté devient trop indiscrète, il n'en résulte naturellement aucune liaison. D'autres femmes seront rencontrées un autre jour, et ces irrégularités diverses ne seront pas plus irrégulières que ne le seraient autant de fautes semblables entre deux mêmes personnes.