D'UN AUTRE ABUS
Lorsque le besoin des sens, premier besoin d'amour , première cause de tant de vagues senti m en s, n'a pas fait naître une inclination suivie , et que cependant les désirs sont impérieux , on peut se croire réduit à les éluder de quelque manière. On y cède étant seul , afin d'obtenir un repos que néanmoins on se-
i66 j rait fâché de ne pas perdre au premier joui dans de meilleures conjonctures. Des hommes trop séparés des femmes dans les camps , sui les vaisseaux, dans les prisons, et souvent auss des femmes vouées à une sorte de continence prennent Y habitude d' un dédommagement <|i toujours triste , même lorsqu'on se borne calmer des mouvemens importuns, et toujoui blâmable s il devient fréquent, sera, dans IV cès, aussi odieux que funeste.
Les femmes en sont accusées plus enco que les hommes, et cette différence est vn semblable à cause de la retenue extérie d'une grande partie de leur sexe. Dans pl sieurs régions, principalement dans les lie les plus peuplés de F Asie orientale, les femn n'ont pas, comme chez les Osmanlis, oucom: les Romaines, au temps des empereurs, fus. journalier des bains ouverts pour toutes, et qu ils peuvent procurer de délectation , se le mot d'un ensuis u
Ou dit que de semblables exemples ont donnés par des animaux bipèdes prome
dans les places publiques pour 1 amusement du peuple. Sans doute ce dérèglement, qui ne doit pas être particulier à notre race , ou à quelque autre exposée à dépendre de nous , serait moins rare encore si la plupart des espèces ne manquaient pas des facilités que les singes, comme les hommes, ont le malheur de trouver dans leur conformation.
Les puériles indiscrétions d'une servante , én habillant un enfant , peuvent l'accoutumer à des attouchemens. Une irritation légère suffit à l'Age que tout séduit ; mais ce trouble prématuré commence peut-être l 'allai blissement d^s nerfs. Un peu plus tard l'imagination , devançant l'époque de la puberté, contribue à cette habitude , et bientôt Ton fait des pertes qui, même sous le rapport moral , doivent relâcher les ressorts de la vie.
Le danger est moins grand , lorsqu'il ne commence pas dès les premiers jours de la jeunesse. Dans la force de l'âge cette erreur ne parait point détruire la santé , quand on ne *y livre pas inconsidérément. Si des fautes de
ce genre n ont lieu que dans un temps de solitude, ou parce qu'il semble impossible d'obtenir plus sans de graves inconvénieus , elles peuvent être pardonnées , surtout chez les femmes à qui diverses entraves ne laisseraient que l'alternative des privations extrêmes, ou de l imprudence et du déshonneur.
Mais, bien qu un acte irrégulier, qui n'attente aux droits de personne , ne soit pas un crime, l'habitude en serait essentiellement .vicieuse. N'oublions jamais que le plaisir réel , en tout genre, consiste à donner du plaisir à des êtres faibles comme nous. De quelque nature que soient les jouissances qui n'ont point cet effet, elles ne nous rapprochent pas du bonheur; il ne faut y voir qu'un avertissement de former des liens heureux. Dès que Ion observe la vie, on reconnaît le néant des avantages trop directs auxquels souvent nos désirs s'arrêteraient si nous restions dans l'ignorance. Il se peut que beaucoup d'hommes encore s'occupent uniquement de leurs intérêts persounels; mais on aurait mal étudié
le cœur humain si on n'apercevait partout que des imitateurs de cette foule dont notre morale , dépourvue d'ensemble , a perpétué la dégradation.
C'est une simplicité naturelle, il est vrai, mais seulement chez des hommes grossiers, de réduire l'amour aux seuls actes qui en soient réellement inséparables. Ces plaisirs extrêmes ont si peu de durée , que s ils n'étaient pas quelquefois nécessaires pour la conservation des organes, d'autres libertés vaudraient plus sans eux , quant à l'agrément de la vie, que jamais ils ne valent eux-mêmes, lorsqu'ils sont dépouillés de tout ce qui devrait les embellir.
Si on ne voyait dans la volupté qu'un besoin animal, ou (pourrait regarder comme également bonne, toute manière de le satisfaire , ou de le tromper. Néanmoins les jouissances solitaires fatigueraient, fussent-elles assez rares ; taudis qu'en supposant la même réserve, il n'en est |>as ainsi des vraies jouissauecs qui
ont été préparées , et pour lesquelles le sang ou les nerfs se trouvent émus généralement. Par un moyen étranger aux inspirations de l'amour, on peut se délivrer des désirs qui deviendraient impétueux, et qu'on prétendrait irrésistibles; mais cette commotion est aussitôt suivie de quelque amertume , parce qu'on n a rien de ce qui précéderait, de ce qui soutiendrait la volupté, de ce qui la rendrait inappréciable. On ne peut jamais , sans l'altérer fortement , la séparer des détails qui , même dans des moeurs sauvages, devraient raccompagner avec profusion.
Auprès d'une femme aimée on passera des heures dont le souvenir ne pourra se perdre. Mais seul, durant un instant, on n obtiendrait au milieu du silence qu'un sentiment de honte , parce qu'on aurait méconnu cette loi naturelle qui, en permettant qu'on s'isole pour souffrir , exige que dès la première apparence de bonheur, on songe à le communiquer. A plusieurs égards , un reproche secret devient
le jiartage de ceux qui , de leur propre choix, et sans motifs raisonnables, se sont éloignés des autres hommes. Plus tristes en dernier lieu que la privation de tout plaisir , les plaisirs exclusifs creusent le vide du cœur. On ne jouira sans mélange, ou sans un pénible retour, qu en faisant éprouver à quelque autre ce qu'où éprouvera soi-même. Nous n'usons agréablement des biens qu'en nous efforçant de les donner; c'est alors que nous paraissons les saisir , et qu'il en reste quelque chose audedans de nous.
Cette disposition de la nature devient plus sensible dans différens plaisirs , en proportion de la part que l ame y doit prendre. Le sommeil est une jouissance négative en quelque sorte, et par cette raison nous pouvons, étant seuls , jouir parfaitement du sommeil. Il n'en est point de même d'un repas, surtout quand il y entre des boissons stimulantes dont l'effet semble multiplier les idées. Comment donc , en s isolant, jouira-t-on d'un plaisir qui, selon 1 ordre , serait mutuel, d'une volupté qui de-
vrait exciter , dans toute sa force , le sentiment de l'union morale , lien fécond de Pespèce , et lien plus particulier de deux êtres préférés l'un par l'autre. Celui qui reste seul, se voit sans perspective de paternité , sans espérance , sans avenir ; privé de ce qu il y a d'heureux dans 1 amour, il n'est qu'uue froide partie de l'entraînante association que supposaient des impressions faciles à partager. *
Dans les vrais plaisirs la variété des caresses entraine si loinqu elle fait oublier les langueurs ou les dégoûts de la vie commune. Non-seulement le plaisir augmente par l'elfe t de la loi générale qui donne plus d'étendue à toute satisfaction communiquée; mais, en s'applaudissant du choix qu on a fait , on porte au milieu des vives impulsions de l'amour le sentiment des avantages qu'on possède soi-même, et d'une puissance qui est la première des facultés corporelles.
Nulle volupté sans doute n'assure notre bonheur. Si quelqu'un pouvait prétendre à
un contentement durable, ce serait l'homme en qui se trouveraient des vertus élevées , et qui influerait par de mâles travaux sur la destinée des peuples. Mais enfin, parmi les dons ou les plaisirs offerts à la multitude , un seul semblera prêt à réaliser les promesses de l'imagination , un seul suffit aux besoins du cœur, c'est la possession de l'objet désiré, quand il se donne avec une même préférence.
Ceux qui savent quel est sur toute notre organisation le pouvoir de la joie , ou de la tristesse , lorsque ces impressions deviennent fréquentes, sentiront mieux combien on s'expose en remplaçant habituellement ce que les dé* sirs annonçaient, par une jouissance incomplète suivie de reproches. Ce mal survient quand on devrait ressentir encore des émotions très-douces, et quand il faudrait que l'intimité empêchât de s'apercevoir d'un certain accablement. On est victime d'une faiblesse qui laisse sans diversion, sans asile; on ne peut échap|>er au sentiment de la fragilité humaine, et on ne trouve nulle ressource de l ame ou de
l'esprit dans une position qu'il faudra taire au milieu même des plus libres confidences.
Il en résultera des inconvéniens plus grands encore. L'habitude de substituer quelques sensations très-imparfaites au moins imparfait des plaisirs des sens, diminue l'énergie morale, et fait particulièrement abandonner le soin de plaire. Ne voir dans la volupté qu'un soulagement , ou un préservatif quelquefois conseillé par l'hygiène , c'est presque livrer sa jeunesse à l'indifférence qui attriste les vieillards; c'est renoncer , non pas à la plus sûre , mais à la plus vive des affections, à la seule qui puisse inspirer presque toujours, à un homme ordinaire , quelques mouvemens généreux.
Ainsi l'indépendance de cet acte en fait le plus grand péril. En y trouvant des facilités qu une liaison d'amour offrirait beaucoup moins fréquemment, on abandonne une partie précieuse des doutes, des progrès , des incertitudes qui exciteraient l'activité de la pensée. Par une suite de ce premier oubli, on néglige bientôt d'entretenir en soi les vraies qualités
sociales. Ne se promettant plus, sous aucun rapport, que des jouissances trop personnelles, on se livre à l'égoïsme ; on apprend à regarder, comme nous devenant inutiles , les autres hommes , ou à se dispenser de ce qu'il faudrait faire pour être estimé d eux, et pour en être aimé.
SI TOUTE LÉGITIMITÉ EST COMPRISE DANS LE DROIT LÉGAL , ET SI TOUTE UNION EXIGE UNE ENTIÈRE CONVENANCE.
Quelques hommes s'efforcent de mériter ce que la vie actuelle peut offrir de meilleur; mais ce n'est pas assez pour qu'en le rencontrant, ils fassent valoir comme un droit cette sorte de titre, ou pour qu'en ne voyant rien de semblable , ils refusent tous de descendre à un dégré inférieur. Puisque nos divers rapii. 12
ports n'ont pas été généralement coordonnés avec sagesse , puisque les choses louables et belles dépendent peu de nos désirs, l'inflexibilité ne convient pas toujours aux prétentions les plus naturelles.
Sans être à jamais satisfaisantes , des liaisons formées avec choix pourtant , permettront quelque oubli du mal. Que gagneriez -vous à les condamner sans réserve? Puisqu'on s'efforcerait en vain d'établir une abstinence presque universelle , il faut bien tolérer des unions imparfaites. Ne pensez pas que cette indulgence conduise au désordre. Il sera toujours reconnu, excepté par des esprits rebelles au vrai , que nulle séduction , que la force d'un penchant , que nul prétexte enfin ne pourrait excuser l'iniquité : rien n affaiblira ce principe. Mais quand , à défaut de ce qui serait digne d'une entière appronation , vous vous réduisez à ce que l'intérêt général permet d'y substituer, la nature des choses vous justifie.
N'exigeons pas indistinctement ce qui ne peut être ainsi pratiqué , ce que même per-
sonne ne peut obtenir si le sort ne lui est pas très-favorable. Privés, malgré nos efforts, de «toute perfection sans mélange, admettons des relations moins heureuses; mais exemptes de crime et de honteuses faiblesses. Peut-être même la prudence les conseillera-t-elle souvent , parce qu'elles occasioneront moins de fautes chez la plupart des hommes que la recherche trop passionnée d une admirable chimère .
Un bon esprit peut rendre indifférent, ou utile, ce qui n'est pas positivement condamnable ; au contraire un esprit faux ou déréglé , s'attache, sans le vouloir même, à tout pervertir, et cette funeste industrie parvient à dénaturer ce qu'il y aurait de meilleur. C'est en voyant Tordre politique qui a prévalu , cet état de choses dont il aurait été du moins à désirer qu'on tirât d'autres conséquences , c'est au milieu de l'extrême inégalité des esprits , qu'on imagina de leur imposer à tous une règle de mœurs assez bonue peut-être pour les plus dociles d'entre eux. Celte trace uniforme ,
ne pouvant pas convenir en tout point à des caractères plus mâles , il leur arrive de quitter la voie battue ; mais s'ils s'égarent quelquefois dans des chemins peu fréquentés, il ne faut pas en conclure l'impossibilité d'y marcher avec retenue. Sans doute il serait à propos d'affaiblir d'inévitables distinctions entre les membres de la cité ; mais ce serait en relevaut les uns, et non pas en abaissant les autres.
Il se pourrait qu'il y eût dans la pensée la plus pure du plus juste des hommes , des combinaisons faites pour lui seul , de hardis aperçus dont presque tout autre abuserait. Le
vulgaire sentirait mal l'avantage d'un ordre réel dans l'amour ; le vulgaire , tel qu'il est encore parmi nous , a trop besoin que sa conduite lui soit tracée. Mais ne peut-on , par exemple, avec une complexion forte, se nour-s rir quelquefois de ce que ne supporterait guère un autre estomac ? Les devoirs du peuple , et ceux de l'homme sage , doivent être les mêmes en très-grande partie ; cependant il n'est pas nécessaire, et il est difficile que le
peuple et l'homme éclairé les remplissent de la même façon. Jamais ils n'en conviendront, ces artisans de fraude qui se sont séparés des autres classes pour les tenir sous un même joug. Ils veulent tout réunir au peuple qui , disent-ils , est leur troupeau ; en effet ils sont parvenus à le rendre semblable au mouton , c'est-à-dire opiniâtre dans sa routine , et facile à dépouiller.
Il est des caractères honorables sans prétendre au sublime, et faits pour être doucement ennoblis par le sentiment de l'ordre : on dirait que dans leur sphère, le mal reste inaccessible
pour eux. Puisque des habitudes moins servîtes ne les conduiront pas à la licence, ils peuvent donner au plaisir une saison dans la longue année du devoir. 11 est même permis dans plusieurs circonstances de s'écarter de l1 usage des lieux où on réside , surtout lorsque les mœurs de ce pays ne sont pas des moeurs exclusivement nationales.
Docile avec fermeté , un homme juste examine les obligations générales, sans uégligrt*
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celles du moment , et , comme il délibère salis préjugé, il agit sans passion. Il se soumet à toutes les lois naturelles , et aux lois positives qui ont stipulé sur des intérêts justement réciproques ; mais il ne pense pas que la vie privée doive toujours être assujétie à des coutumes que maintient leur ancienneté seule , ou à la lettre de quelques réglemens établis pour la foule. Souvent ils n'ont rien de plausible , ou iJs ne s'accordent pas avec l'esprit des institutions. Us seraient contradictoires sans une interprétation plus éclairée ; ils peuvent donc être modifiés par celui qui est sûr de rester impartial (i5). Le sentiment des convenances peut aussi remplacer une pudenr étrangère à la véritable délicatesse , une pudeur fa uS6e qui n'est autre que l'éloignement pour les' choses inRccoutiimées , et qui , ne trouvant pas d'appui dans la réflexion , fléchit aussitôt qu'on la néglige.
t v ne opinion transmise jusqu'à nous, est contraire à toutes les jouissances que le mariage n'autorise pas. Dans Tordre profane
cêttc disposition ne peut avoir pour objet sérieux que le rapprochement des familles et la légitimité des en fans. Si on ne s'y conformait pas sous les rapports essen tiels , il en résulterai t quelque mal , puisque la société est administrée d'une manière qui suppose que généralement ces dispositions ne cessent pas d'être en vigueur. Mais une femme manquerait en cela d'exactitude, sans manquer au devoir, si elle évitait ce que de telles mesures préviennent surtout, et si elle avait une volonté fixe de suivre la raison qui , seule , s adapte à chaque circonstance. Cette femme est-elle douée d'un esprit circonspect , soutenu par l'égalité d'humeur, et se trouve-t-elle indépendante, elle voudra ol>server le monde avant de a y précipiter. Ce qu elle découvrira d'abord , ce sera une opposition mal déguisée entre les devoirs im portans et les devoirs secondaires, entre les principes et les moeurs. De plus elle restera peu l-ëtrc dans une de ces situations particulière*, mais fréqueutes, dont il faudrait que le législateur s'occupAt , puisque la jeunesse
entière peut se passer dans les exception*, quand on vit sous une règle assez inconsidérée pour ne se trouver judicieuse qu'accidentellement.
La plupart des femmes qui se marient dès que leur âge le permet , sont dès lors placées au milieu des relations auxquelles s'applique indistinctement la loi commune , et elles auront moins de motifs de ne pas la suivre toujours ; mais en sera-t-il de même à l'égard de la femme que nous supposons. Elle sent que si elle s'assujétit strictement aux dispositions littérales du législateur , et aux traditions du peuple , elle se sacrifiera , sans même être certaine, dans un tel chaos , de parvenir à tout concilier. Un autre système de conduite qu'elle rejette plus sûrement encore , c'est de ménager les apparences, sans connaître d'autre mobile que l'intérêt personnel , et un genre de retenue qui servirait à tromper. Que lui restet-il donc , si ce n'est de chercher sa loi dans la vérité des choses , et de distinguer du devoir imaginaire les devoirs formels , atin de les sut-
vue exactement, quelque sacrifice qu'Us exigent. Malgré les sophismes de la licence , malgré les scrupules du rigorisme, c'est le seul parti honnête et conforme à la nature ; c'est la résolution d'un être sensé qui ayant tout veut vivre en paix avec lui-même.
Ces remarques ne doivent point fournir de prétexte à l'intempérance d'un âge où n'ayant pas encore d'autre idée forte , on se livrerait en aveugle au premier penchant qui ferait connaître toute F énergie des sensations. Lorsque cette folie des sens se prolonge , ellean nonce des têtes oisives et faibles , qu elle doit affaiblir encore. On s'égare beaucoup si on prétend que des habitudes lascives sont le vœu de la nature , ou qu'on lui obéit en abusant des moyens reçus d'elle , en les prodiguant avec une exagération presque toujours stérile , et dès lors étrangère aux seules fins dont nous puissions réellement nous autoriser en cela.
L'impuissance d'une morale assise sur des bases trop chancelantes, entretient ou suscite le dérèglement de tant de femmes dont la prin-
cîpale occupation semble être de captiver les hommes et de succomber elles-mêmes. A leurs yeux, les hommes ne sont que de matériels instrumens de volupté, bons seulement en raison * de la simplicité Ou de l'ardeur ridicule avec laquelle ils sauront tirer partie de ces triviales rencontres. Qui pourra dire jusqu'à quel point les générations souffriront de l'incontinence réitérée d'un sexe appelé à des travaux plus sérieux , du sexe que l'amour devrait occuper le moins , et qu'il peut fatiguer essentiellement? Nul doute que déjà on ne doive en partie à ce relâchement de mœurs plus d'agi tatiôn dans la pensée que de vigueur d ame. C'est par des institutions fortes , dont le secret semble se perdre, qu'on préviendrait cette? calamité sociale. ^ ' M S'il était difficile que , dans leur timidité même, les femmes entreprissent de réprimer une imagination trop exclusivement vite et riante, si nous désirions pourtant que là morale pût rarement leur devenir importune , ou qu'elles fussent consolées dan» leur dévoue-
ment , si enfin l'intérêt de tous demandait qu'elles trouvassent sans peine de l'amour au milieu de la sévérité du devoir , ou qu'une modération voluptueuse entretint a la fois et la délicatesse de leurs senti mens , et la jeunesse de leurs charmes , comment leur persuaderait-on de joindre à cette amabilité assez de maturité pour être parfaitement aimables ? Dites à celle qui en sortant de l'enfance voudrait de la raison , mais veut quelque joie, dites à Léontium , encore légère et déjà timorée : Aimons sans crainte ce qui est visiblement conforme à notre nature, et toutefois n'usous que de ce qui plaît sans préparer un repentir, bientôt Léontium sourira en se voyant à la fois raisonnable , et disciple d'Kpicure ; mais ensuite , quand elle reconnaîtra qu'en effet Tordre , quelque exact qu on le suppose, ne devrait exiger d élie rieu de plus, elle se félicitera d'une vertu si praticable , d une sagesse si heureuse.
Ou serait parvenu indubitablement à proscrire cette satisfac tion tirs sens qui est l'objet
de l'amour , si la nature avait rendu possible quelque autre moyen de reproduction. Que de prétextes dans le trouble, les vengeances , les distractions mondaines que la volupté occasione journellement ! On aurait affecté de parler avec mépris de ces organes dont les autres usages ne sont accompagnés d'aucune circonstance gracieuse ; on aurai t présenté comme rebutantes des approches trop semblables à celles des brutes. L'amour chez l'homme,' eût été déclaré l'ignoble partage des races infidèles, ou des classes avilies, et surtout on n aurait pu se résoudre à laisser naître de la sorte les vestaies, ni les derviches. Le sacerdoce, au milieu de notre Europe, et ailleurs peut-être, aurait vu dans l'instinct charnel le signe auquel l'esprit de ténèbres a dû marquer de tout temps ses ouailles immondes. Cependant la chancellerie des grands pontifes aurait trouvé des prétextes pour expédier à ce sujet de nombreuses dispenses , et assurément nulle branche d'un pieux commerce n'eût été plus lucrative.
Si même ce pouvait être un mal que l'amour fut sensuel , en serait-il moins à désirer qu'il restât séduisant avec mesure , puisqu'cnfin il serait un mal nécessaire. Ornez avec attention , rendez plus agréable à vos yeux ce qui s embellit naturellement aux yeux de tous; mais ne croyez pas vous agrandir en le changeant, en opposant à ce qui vous fut destiné , les méprises d'une imagination faible et superbe. Nul n'ignore que la peau du visage le plus semarquable paraîtrait hideuse si nous avions le malheur d'en apercevoir les inégalités ; cependant nous continuons à la trouver belle. C'est à peu près ainsi qu'on peut joindre à l'exactitude de l'esprit l'honnête impétuosité des sens. Il est bon de savoir à quoi se réduit l'amour, et quel en est le fondement universel ; mais il ne faut pas trop voir ou trop sentir une vérité qui serait incomplète. Sur une base d'un roc brut, la nature a su élever un édifice dont les formes deviennent admirables : conservez cette perspective. Que vos réflexions, qui peu vent vous préser ver d'une
erreur, ne vous privent pas toujours de la volupté. Connaissez ce qu'il en coûte , de différentes manières , à la plupart des hommes pour ne pas renoncer à l'amour , et jouissez cependant de l'union irréprochable que le sort peut vous offrir : la raison même dira que s'il est sur le globe et des prétentions plus hautes, et des devoirs plus imposans , on n'y voit pas de plus douces habitudes.