DE LA DIVERSITÉ DES OPINIONS
s«nih quelque loi que vivent 1rs peuples, le besoin Je I amour esl ce lui qu'ils ressentent le plus vivement, et auquel on doit le plus de changement» d.m> les or^aues , le plus de mouvement dans la pensée. L'étude des cou séquences de cettfl inclination fournit ainsi
des données multipliées, très-inégales et quelquefois douteuses.
Telle est la fluctuation qui sans cesse résulte et de F inévitable entraînement des désirs, et d'une répression habituelle dont le sentiment n'est pas moins nécessaire , tel est ce balancement si naturel, que la pensée même partage jusqu'à un certain point une semblable inconstance. En écrivant sur ces matières, il faut, sans tomber dans aucune exagération, parvenir à coordonner divers principes, et cet accord ne peut être assez simple pour guider des esprits qui ne seraient pas très-attentifs eux-mêmes.
Devenus trop dissemblables, les hommes ne peuvent s'entendre facilement sur des choses communes aux premiers et aux derniers d'entre eux. Un silence très-propre à ne rien éclaircir est le fruit de cette incertitude devant ceux dont en général les idées ne semblent pas analogues .aux nôtres, et surtout devant quiconque paraît , en s éloignant
des plaisirs, affecter de s'élever au-dessus de la mollesse ordinaire.
Des émotions si puissantes contribueront à faire promptement distinguer l'homme supérieur des hommes stupides ou égoïstes, ainsi que des hommes vils ou débauchés. L amour diffère dans l'opinion, comme dans les coeurs, selon l'état de la civilisation , "ou l'ancienneté des lois, selon l'âge, ou le degré de sensibilité ( 1 6). « Si le système musculaire est dominant, l'amour est brut, disait Cabanis ; il est délicat lorsque c'est le système nerveux . » Dans la première supposition l'amour est un appétit qui n'a guère qu'un organe, qu'un moment et qu un but; dans la seconde c'est une espérance qui en offrant partout des moyens, peut nourrir des sentimens indéfinis. Sans doute il u'est pas deux personnes chez qui ces sentimens se trouvent exactement les mêmes. Ainsi, par exemple, plusieurs femmes qui manqueront essentiellement d'activité deviendront bizarres lorsqu'elles aimeront ; comme tout mouvement sera d'abord une fatigue pour elii. 13
les , celui de l'amour paraîtra les irriter. Ou tardera peu à s'éloigner d'elles, parce qu elles aimeront avec humeur, avec courroux , avec des dispositions au mépris.
Des hommes bornés , des hommes superstitieux ou corrompus, et même la plupart des vieillards raisonneront mal sur un sujet qui demande autant peut-être l'énergie de l ame, que l'étendue des lumières. Pour bien le comprendre, il faut non-seulement quelque connaissance des hommes , mais aussi une forte , une libre connaissance de l'homme. On voit alors dans le bien-être général l'objet que la raison doit se proposer , et l'art de jouir devient une partie du grand art de vivre. Telle a été sans doute la vraie pensée de ceux d'entre les sages que pourtant on blâmait , ne les croyant pas asseu rigides (*). Us ne parlaient pas de plaisirs effrénés ou de manies honteuses. Nécessairement ils méprisaient les distractions grotesques d'un peuple qui, fatigué
O Vby. la note »5 Ac cv rolumc.
de servitude, s'abreuve d'une gaieté misérable , afin d'échapper à des misères* moins bruyantes. Mais les globes ne gravitent pas plus constamment vers un centre de leurs orbites , que l'être animé ne cberche les commotions qui répuisent, qui le reproduisent, qui sont et le principe connu , et l'objet visible du phénomène de son existence. La voix suprême qui a dit à la matière : Sois indestructible et sans repos, a dit aux humains : Hésitez , jouissez et passez.
DU SOIN DE LAISSEE IGNORER DURANT LA PREMIERE JEUNESSE CE QUI CONCERNE L'AMOUR.
Sans la force qui devant, au besoin, combattre ou réprimer les désirs, sera entretenue par ces désirs mêmes, et les laissera plus libres dans des occurrences légitimes, sans cette faculté, sans la raison, les affections nécessaires, en devenant extrêmes, auraient des suites malheureuses. 11 peut être bon pour ceux à
qui cette fermeté manque de connaître le plus tard possible les moyens de l'union des sexes; mais alors il importe que nul indiscret, ou nul séducteur, n'introduise furtivemént dans la sphère d'activité de ces esprits ingénus , des clartés subites qui, en les agitant avant de les éclairer , les fessent tomber dans quelque piège.
L'inquiétude d'esprit que tous les arts entretiennent, rendra désormais cette ignorance très-difficile. Même ayant la jeunesse, on obtiendra , par quelque incident que nul n'aura prévu, ces notions vagues qui, en éveillant l'attention plus que ne le ferait la connaissance des choses , irriteront les désirs , et ne donneront ensuite, au milieu d'impressions fortifiées par l'attente, aucun moyen d'éviter le mal. Les fausses lumières de la curiosité exposent à de fréquentes tentations, et bientôt la confiance est prodiguée parce qu'on veut accorder l'amour. On se plaît à composer de traits, quelquefois méprisables à d'autres
yeux, une physionomie séduisante. Les passions ineptes, comme les passions forcenées, sont des suites naturelles de cet état d inoertitude : r imagination parcourt avec la rapidité de Tinstinct des espaces inconnus et dangereux.
La plupart des femmes sont beaucoup moins disposées à écouter la tranquille raison qu à se laisser captiver plus vivement, et cette inclination périlleuse entre néanmoins dans les vues de la nature. Une entière ignorance des secrets de l'amour peut donc être regardée , chez les femmes ordinaires , comme la meilleure garantie dans la première jeunesse ; mais cette ignorance durera-t-elle autant que se le figure une mère si elle a peu de mémoire , et le désir , qui devient plus entraînant lorsqu'il reste aveugle , ne formera-t-il pas avec beau* coup d imprudence des liens difficiles à rompre 7
Si même ces précautions avaient tout l'effet qu'on aime à s'en promettre , elles ne seraient
justifiées que relativement à des têtes bien faibles. Quant à d autres esprits, nul doute; la prudence exige quon les instruise. N'étant pas subjugués alors par des impressions aussi subites , ils prendront l'habitude de réfléchir, et de prévoir les événemens. Quiconque sera doué d'un caractère estimable ne fera guère de fautes dont la première cause ne soit une erreur de la pensée. Si nous prenons la résolution d'éviter ce que nous saurons être mal , et de nous attacher au vrai, nous avons le droit, comme le besoin de le voir à découvert.
En n'ignorant plus rien d'essentiel , on pourra perdre une partie des joies, et de l'agréable surprise du premier amour. Mais les sentimens impétueux sont trop redoutables : ce bonheur de quelques moraens est moins nécessaire que le repos de la vie. Et d'ailleurs le vrai charme de l'amour subsistera; on n'aura renoncé qu'à une exaltation passagère , inutile et souvent absurde. Le
nuage éblouissant pourrait cacher un abime T où on se précipiterait sans hésiter , mais d où on ne sortirait que par une singulière faveur du sort. Les femmes surtout devront peu regretter le délire de la passion; il n'est point rare chez elles de voir succéder k ce jour d'enthousiasme une longue saison passée dans les larmes. On gagnerait beaucoup si on se bornait aux biens que la prudence accueille ; par ces sacrifices , on préviendrait souvent des maux volontaires en un sens , et qu'on se reproche ensuite de n avoir pas éloignés de soi.
Ne laissez rien au hasard ; ne restez pas dans un milieu incertain. Si l'obscurité n'est pas complète , achevez de la dissiper. Que votre élève ait sur les yeux un bandeau s'il doit vous suivre avec docilité; mais s'il est capable de marcher seul , qu'il jouisse de la clarté naturelle. Pour que notre conduite soit conséquente, il est bon que chaque détermination ne résulte directement que d'un principe, ou
des aperçus de l'esprit, où des inspirations du cœur. Si vous vouliez qu'on fut également entraîné par ces deux forces, on le serait en sens contraires, et avec des mouvemens irréguliers. Sans doute il faut s'occuper de concilier la prudence et les désirs , mais cet accord se prépare lorsqu'on délibère, et non lorsqu'on agit. Il conviendrait même que, dès la première jeunesse , chacun pût opter , et suivre principalement ou la réflexion , ou l'inclination» Ceux dont la tête aurait quelque force seraient toujours prêts à réprimer leurs pencha ns , et ils ne céderaient qu'à leur propre pensée, même lorsqu'ils obéiraient à la loi commune , puisque cette condescendance fait souvent partie de la sagesse. Les autres se conformeraient volontiers à leurs goûts , mais sans heurter , pour leur seul intérêt , cette raison vulgaire qui se compose d'une vaine coutume, de l'honneur non moins vain , et de la lettre de la loi.
« Je pense, disait, dans un livre inédit, une
femme généralement estimée , je persiste à croire qu'il serait bon d'éclairer entièrement une jeune personne. On lui ferait connaître les suites des fautes que les passions entraînent; on lui parlerait comme à des femmes mariées , afin qu'elle ne pût également ni se trouver exposée , ni se prétendre justifiée par son ignorance. Mais il ne faut laisser cette autorité sur elles-mêmes qu'aux femmes qui ont le sentiment de Tordre , a celles qui n opposent pas aux règles les plus sages une frivole indifférence , et qui , en jugeant de tout avec sang froid , n'en seront que plus fermes dans leurs résolutions. Nos idées résultent les unes des autres, et nos opinions se prêtent un appui mutuel ; c'est d'après l'ensemble des lumières ou des penebans d'une femme que Ton sait comment elle se conduira tant que l'amour conservera du pouvoir sur elle. Des éclaircissemens inusités peuvent paraître emliarrassans; mais, en tout genre , avec du sens et des iutentions honnêtes , on surmonte beaucoup d'obstacles. Ce que nous nous croyons
obligés de ne point taire , se dit avec décence ; un ton grave suffit , et les hautes considérations de la prudence ou du véritable honneur doivent tout purifier. A la vérité il faut beaucoup de discernement , et c'est pour cela que tant de gens craignent de suivre une route peu battue. Dans le chemin de la multitude les faux pas ne sont attribués qu'au sort ; mais quand ceux qui marchent seuls en font un , on décide que c'est le juste fruit de cette hardiesse d'innover. Que n ont-ils suivi la foule , qui néanmoins chancelle toujours? il ne leur serait arrivé rien de fâcheux. Si , dans de certaines classes , des filles élevées comme le veut la routine reçoivent un ami en secret , ou disparaissent avec lui , c'est pure fatalité , puisque leurs parens ne négligeaient pas de les former au bien. Mais qu'une seule , dirigée selon des principes différens , les oublie à son tour, on se hâtera de dire : Voyez ce que produisent des systèmes inconnus de nos pères ! »
Sous d autres rapports , c'est réellement hasarder quelque chose que de s'écarter des idées
reçues. La chaîne de ces idées étant connue de tout le monde , si tous vous y attachez , on ne se trompera guère sur votre but. Mais si vous y substituez un nouveau plan de conduite, vous subirez tous les inconvéniens d'un jugement précipité : ne vous comprenant pas , et prétendant toutefois interpréter ce que vous Sûtes , on tirera de vos opinions , de vos démarches t de vos maximes plusieurs conséquences éloignées de votre
Ne plaignons jamais celui qui sera ainsi averti ; ne regardons pas comme un malheur d'être désabusé avant l'expérience.
L'illusion absolue n'est qu'une dangereuse puérilité. Quand l'amour ne trompera plus , il sera encore très-puissant : l'ame et les sens lui suffisent toujours. Si on laissait trop de pouvoir a l'imagination , elle deviendrait passionnée , même avant toute occasion particulière. On manque de vigilance quand on se tairne à prévenir, ou à rompre quelque penchant désordonné ; il faut plus , il faut géné-
ralement empêcher que les passions ne s'attribuent l'autorité due au contraire à F irrécusable ennemie des passions.
Sans déguiser nos besoins, et sans ménager d'anciens préjugés , mais sans tolérer des habitudes vicieuses, remontons aux rapports invariables d'où nos devoirs dérivent. Présenté à des esprits superficiels, le vrai, dit-on, sera toujours un aliment trop fort. Dans cette supposition, n apprenez rien à ces esprits un peu débiles : mais si vous croyez pouvoir les réunir en quelque chose! JL-Ies à se méfier de tout ce qui leur apparaîtra pour la première fois sous des dehors séduisans.
Les vérités utiles sont principalement celles qui forment un ensemble exempt de tout mélange d'erreur. Ce serait une grande faute , et une marque de faiblesse, de recourir à l'artifice pour se rendre maître de la volonté des adolescens : on perdrait bientôt leur confiance. Dir igez du moins avec une entière franchise la marche des esprits naturellement justes.
Cette impulsion forte, cette belle régularité entraînera beaucoup d imitateurs : la raison a du pouvoir lorsqu'on l'invoque sans déguisement, et lorsque les exemples qu'elle donne ne semblent pas dus à l'inertie du cœur, ou à l'imperfection des sens.