DIFFICULTES DE LA SIMPLE AMITIÉ ENTRE DES PERSONNES DE SEXE DIFFERENT
Par quel motif un homme et une femme qui se trouvent libres , et qui , sans éprouver l'un pour l'autre beaucoup d'amour, possèdent les avantages que l'amour exige ; seraient-ils amis seulement ? Ce projet peu naturel les place dans une situation embarrassante, et h. U
paraît devoir leur interdire l'agréable abandon de l'amitié.
« On demande, dit madame de Lambert, si l'amitié peut subsister entre personnes de sexe différent. Cela est rare , mais c'est la liaison qui a le plus de charmes : il est sûr que c'est la plus délicieuse. Elle est plus difficile, parce qu'il faut plus de vertu et de retenue.» Mais lorsque l'union exige tant de retenue , elle doit avoir peu de charmes, et elle ne peut guère devenir délicieuse. Une perpétuelle réserve se concilie mal avec le repos, avec la douce négligence de l'intimité.
Si les qualités vertueuses conviennent à l'amitié, si même l'amitié les suppose, comme des sages l'ont dit , cela doit s'entendre expressément des qualités mâles, de l'élévation des pensées, de l'égalité du caractère, de la franchise, de tout ce qui rend l'union facile et consolante. Qu'y aurait-il de semblable dans une vertu contrainte qui, n'ayant à conseiller que des refus, ou des privations, au lieu d'ouvrir le dernier asile de l'indépendance, poserait
des barrières naturellement importunes, et n entretiendrait qu'une confiance discrète , ou des sentimens calculés?
Ou n'aimera pas long* temps ceux avec qui on aura toujours à souOrir. Il faudrait, ce semble, que des amis se rendissent heureux, qu'ils le voulussent du moins, qu'ils devinssent l'un pour l'autre ce que les amis peuvent être, qu'ils fussent enfin ce que ne seront pas un homme et une femme aimables , qui se borneront paisiblement aux relations de l'amitié. Ils s'y bornent, quand d'autres engagemens le leur prescrivent, et leur union en est moins profondément altérée que s'ils s'écartaient de leur devoir; mais elle ne vaut pas la naturelle amitié de deux personnes d'un même sexe, de deux caractères généreux , qui n'auraient besoin ni de réprimer leurs penchans, ni d'entretenir de coupables espérances (17). Si au reste il se trouvait que celte résolution sévère fut prise mutuellement , non sans quelque émotion, mais sans trop de regrets, alors une
sorte de grâce attentive pourrait distinguer ces liaisons, entravées comme tant d'autres, et néanmoins estimables.
DE L AFFECTION ENTRE LES PKhES ET LES EN F ANS.
Malgré la rigueur , et quelquefois l'austérilé des seuls liens que légitime le système accueilli en Occident, on a senti qu'il est impossible de ne pas tolérer des conventions , des rapports, dont le plaisir soit presque le seul objet. Néanmoins il ne sera jamais d'autre union parfaite que celle dont nous nous pro-
mettrons les suites naturelles , conformément ànotre longue prévoyance et à l'étendue de nos idées. Tout amour qui n admet pas la naissance des en fa us a besoin d'excuse.
Lesenfanscontribueroutdailleursà prolonger l'intimité , en faisant penser que le temps la consacre. Ils la rajeuniront par un nouveau mouvement autour du foyer conjugal. Ils pourront être regardés comme un des meilleurs fruits du mariage , si l'éducation n'est pas impuissante à cet égard , et si d'autres chances sont favorables ; mais cette satisfaction paternelle est un prix offert dans Téloignement, et non pas une conséquence à peu près sûre des unions régulières. Celui qui avant la naissance de ses enfans examinera s'il doit beaucoup attendre d'eux , ne conservera cette Espérance qu'en demandant l'aide de la fortune.
Il résulte de diverses coutumes , et surtout de la perpétuité du mariage , que , dans les classes élevées et moyennes, peu d'hommes s'y décident durant les douze ou les quirac
premières années de la jeunesse; mais cela suffirait pour que la plupart des en fans ne fussent pas assez les amis de leurs pères. Une grande différence d'âge nuit à rattachement, à moins qu elle ne soit extrême , et qu'à défaut d une autre harmonie , on ne jouisse de celle des contrastes, ce qui n'est guère dans les moeurs modernes.
Les années favorables commencent à passer ]>our vous , et ce que vous ne prétendez pins recevoir de votre propre destinée , vous vous le promettez de vos enfans : il vaudrait mieux donner gratuitement vos soins. C'est entre - vous , maris et femmes , qui! faut établir surtout Hn limité , si vous êtes du petit nombre de ces esprits justes qui peuvent la rendre durable. Soutenez-vous constamment , et cherchez-vous l'un l'autre , vous qui serez réellement ensemble. Quant a vos enfans , ils s'éloigneront pour mieux s'appuyer sur des amitiés d'un jour, et lorsqn'enfin ils s'aviseront de vous comprendre , vous ne serez plus.
Si nous admettons des circonstances com-
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mimes, des familles que rien ne distingue , et une certaine opposition d'âge , nous avouerons qu'ordinairement l'amour paternel est un besoin , et que l'amour filial n'est guère qu'un devoir. Ce n'est pas qu'il faille en cela se plaindre aussitôt des vices de l'homme, ou des erreurs de la nature : les inconvéniens changent avec les institutions , et la nature n'a pu vouloir que conditionhellement les effets de l'état présent des choses.
Une sorte d'instinct que partagent peutêtre toutes les espèces vivantes , a pour objet de séparer un animal entrant dans sa force de ceux qui l'ont fait naître , afin que la race entière ne s'arrête pas dans les mêmes lieux. Cet empressement pour se jeter dans les hasards, cette disposition à compter sur une autre destinée , ou même à se croire d'une nature supérieure , égare un grand nombre de jeunes gens; mais enfin c'est un penchant naturel chez eux , et il explique souvent leurs imprudences. Les pères éprouveraient difficilement ce besoin de séparation ; la société a
déjà fortifié en eux les idées et les senti mens qui conviennent à la famille permanente.
Les facultés physicjueset morales se développent dans l'enfant, et il est naturel de s'intéresser à ce qui s'embellit ; elles diminuent dans le père, et il n'est pas aussi ordinaire de s'arrêter à ce qui décline. A la naissance de vos fils , vous êtes encore dans toute la vigueur de l'âge , vous prenez sans peine a leur égard des habitudes courageuses , parce que vous avez des espérances. -Mais lorsque vos pères ont besoin de vous , déjà vous connaissez les difficultés, et il faut qu'à la place de quelque illusion, 1 amour du devoir vous soutienne : cela n'est donné que faiblement au plus grand nombre des hommes
Ceux pour qui s'ouvre la carrière imagineront rarement de s'associer de toutes les forces de leur ame avec celui qui a déjà éprouvé delà fatigue. Mais quand vous sentez approcher le terme de vos jours , vous appelez à vous ceux dout la vie continuera ; vous vous figurez qu'ils vous imiteront.
Les eu tans peuvent voir dans leur père une puissance qui diminue leur liberté. Quant à lui, il les considère quelquefois comme des agens qui semblent augmenter son pouvoir. 11 croit aussi discerner ce qu il doit y avoir à foire en leur laveur; c'est un but à concilier avec d'autres projets, et un prétexte pour les tentatives ambitieuses. Un fils ignorera long-temps les moyens de travailler pour ses parens : il se propose sans doute de les secourir un jour si les circonstances le veulent, mais ces époques incertaines occupent peu la pensée.
Le rang que prendront les enfans dans le inonde est presque inconnu , ainsi que le bonheur dont ils jouiront, et l'imagination s'en nourrit. Mais ce que les parens auront à faire, déjà ils le font : il n'y a pas là cette incertitude qui agite ou qui passionne.
Un temps viendra peut-être où le succès de ceux qui aujourd'hui sortent de l'enfance répandra de l'honneur sur la famille. Leur père observe curieusement une conduite dont
il lui est permis d'attendre cet avantage , et qu'en outre il se Halte de diriger. Mais ce que peut* ou ce que désire un père, soit pour l opulence , soit pour l'illustration de ses en* fans, ne leur donne guère d'inquiétude ; il l'a entrepris arant qu'ils fussent d àye à y songer.
On s'attache par le souvenir des sacrifices anciens, ou même par l'effort que demandent les sacrifices actuels, mais non par l'idée de ceux, que l'aveuir exigera peut-être. Les enfans coûtent des soins, et ils en ont coûté beaucoup; mais les sollicitudes qu'un père doit occasioner restent en perspective, de sorte que l'affection des fils pourra se renfermer, même à leur insu, dans les bornes de la prudence.
Tout parait volontaire de la part de ceux à qui l'autorité appartient; ils ont le plaisir de se montrer généreux , bien qu ils aiment naturellement. Cet amour étant au contraire une obligation de la part des subordonnés , ils n'aiment bien que quand ils réllécbissent sur leurs devoirs. Heureusement ou aime aussi par une suite des premières habitudes.
Nous voyons de plus qu'un père devant rarement hériter de ses fils, peut avoir beaucoup à perdre s'ils viennent à mourir, tandis que la plupart des en fans ne possèdent presque rien jusqu'au décès de leurs pères. Les successions multiplient, pour les hommes faibles, les difficultés morales. Enfin Tordre universel exigeait sans doute que les pères aimassent leurs fils , mais il n'importait pas à la conservation de l'espèce que les fils aimassent leurs pères aussi généralement : cette distinction seule serait décisive (18).