‹ De l'amour (volume 2)Chapitre 5 sur 34 · D'UNE SECRÈTE INIMITIÉ DUS SEXES · texte numérisé non relu

D'UNE SECRÈTE INIMITIÉ DUS SEXES

On a donné sous quelques rapports trop d'étendue aux suites de la différence des sexes. On exagère tout , et , même après les excès , il se trouve quelqu'un pour proposer des choses encore inouies.

Cest la nature même qui dans plusieurs

espèces , en avertissant le mâle de demander vivement le plaisir , suggère à la féthelle d'en éluder un instant les lois, pour y céder à sa manière ; mais la libre activité qui distingue la race humaine , ajoute quelquefois à ces divers mouvemens des sentimens et des prétentions étranges. On a changé la brusque attaque d'un sexe et la simple résistance de l'autre en une multitude de moyens d'attaque et de résistance ; l'amour-propre en a fait une guerre défensive , et trop souvent offensive , une guerre pleine d'adresse , de subtilités , de fausseté. Quelquefois en cherchant à tromper, on devient exigeant; on prescrit la fidélité en s 'attribuant un privilège contraire, et on affecte de resserrer le lien dont on se détache soi-même. Jadis il n'était point rare de passer la vie entière dans ces luttes infructueuses , tandis qu'ailleurs on se vouait sans retour à une constance systématique ou bizarre. Suscitées d'abord par l'amour , mais dépravées par l'orgueil , ces différentes passions n'étaient

plus conformes à la première inspiration du cœur; elles s ui y aient les caprices d'un temps où on voulait quelque fanatisme jusque dans les choses profanes.

En général la rivalité des sexes est peu naturelle; mais» chez les Français surtout, elle a dû résulter en partie des tristes démêlés qu'avait suscités la galanterie même. Cette espèce de point d'honneur , cette guerre d'amourpropre dans les relations qui en paraissaient le moins susceptibles, produit jftus de maux qu'on ne le croit communément. Le^ hommes supposent qu'à l'exception du manège de la cupidité , les hostilit^ doivent se terminer à leur avantage ; mais loraft*ils corrompent les femmes , ils s avilissenfecnt-mêmes , et ce ne sera jamais impunément qu'ils feront parmi

elles un grand nombre de victimes. Le senti-

ment le plus vanté se change en amertume quand il s éloigne de Tordre qui , bien compris, serait l'accord en toute chose.

Si vous \>A venez à captiver une femme , au

moyen des louanges , ce n'est pas seulement parce que sa vanité est flattée : le souvenir des agrémens qu'on possède , conduit à l'idée de ne pas les laisser inutiles. Comme il est naturel qu'une femme aimable soit aimée , ce pouvoir de plaire la dispose à aimer elle-même. On désire entrer dans des voies où on peut se montrer honorablement. S' apercevoir 'de cette destination , c'est déjà s'engager à la remplir: on songe au prix de ce qu'on peut donner , et bientôt , afin de ne mériter aucun reproche , on s'atteylrit.

Quand une femme joint à des inclinations droites la candeur de A1 inexpérience , quand elle réunit toutes £s facultés de 1 amour , il faut bien qu'elle aime. Tous les moyens de plaisir sont en elle , il faut qu'elle soit aimée. L'homme qu'elle rencontre est à ses yeux l'homme qui lui est destiné ; ce sera une justice de lui consacrer sentiment et beauté , énergie de Faîne, et grâces de l'esprit. On entre dans la vie; que serait-elle sans amour,

sans union ? Pourquoi l'harmonie de ces mouyemens , et cette voix habile k tout dire, et ce sourire si puissant sur le cœur de l'homme? C est à l'amour qu'appartiennent cette main formée pour les plus douces caresses , cet œil dont Fart inépuisable resterait inutile, ces formes qui changeraient sans avoir été connues, ce sein qui un jour se flétrirait sans avoir été admiré ! Les émotions profondes ou impétueuses , l'ambition du cœur , l'héroïsme de la persévérance , tout favorise , tout commande l'amour. Il faut écouter ce que l'univers redit sans cesse ; il faut remplir ce rôle flatteur qu'on sait si bien , que tout rappelle, que le jour prépare, et que la nuit prescrira. Quelle femme sensible imaginera de renoncer à de si tendres impressions? Les cœurs purs sont vaincus les premiers ; plus susceptibles d'élévation , comment ne seraient-ils pas séduits par celle que l'amour affecte. En prétendant choisir avec bonheur , on hasarde tout, et ons'égare en voulant ne céder qu'à

une juste estime. On se donne avec enthousiasme parce qu on aimerait ainsi la vertu : ôn se perdra, parce qu'on se vante à soi-même un homme qui ne songe nullement à réaliser des suppositions semblables. Mais doit-on s'occuper beaucoup d'un avenir qu'éloigne le charme actuel ? Vivre , c'est aimer , et aimer aujourd'hui. Tout l'indique , tout le veut. L'intolérable inquiétude des heures silencieuses , une progression à suivre , un espoir à entretenir, une fidélité à couronner, le désir de commencer à payer de longs sacrifices , d'autres désirs encore , et des iiicidens favorables , et nue certaine crainte jalouse , et une certaine curiosité, tout le demaude ; tout concourt à faire tomber une femme aimante dans les bras de Lovelace. Elle aime , elle s'abandonne ; mais cet homme veut seulement un triomphe d'amour-propre. 11 va A ses tins, tandis qu'elle croit aux suites d'uuè mutuelle affection; il réussit, et ne sait rien de plus. Le lendemain elle est étonnée , elle

est détrompée. Estime générale , sécurité de la maison paternelle, faciles plaisirs d'une arae qui n'aurait pas été troublée , tout a disparu. Il ne s'agit plus d'illusions heureuses durant la confiante jeunesse ; il fout repousser l'espérance , et chaque jour supporter les lenteurs de la mort.

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