SELON LES LIEUX ET SELON D'AUTRES CIRCONSTANCES
Quand des peuples , indépendans par leur position , voudront adopter une de ces formes caractérisées qui diminuent le malheur si elles ont été sagement conçues, et qui , jusqu'à ce qu on en ait trop abusé, semblent le diminuer encore , si même elles restent défectueuses ,
on pourra trouver dans les relations de 1 amour un grand moyen de faire aimer la cité. Mais les climats extrêmes opposeraient des obstacles, tandis que le ciel de Catane ou d'O-Taïti faciliterait ce qu on voudrait établir en ce genre.
Dès le temps d'Hippocrate et même d'Hésiode, on remarquait l'influence qu'exerceront toujours sur le plus impérieux des penchans, les différentes températures , le choix des alimens,la mollesse ou les habitudes laborieuses. Dans TOccident, l'amour, plus attrayant que redoutable , pourrait soutenir habituellement Famé : c'est une pensée très-douce qui doit animer nos relations , et qui embellira nos instans. Mais dans quelques régions méridionales, souvent la jalousie est atroce; l'amour, en y fermentant comme la colère , fortifie les inclinations despotiques , et le plaisir même inspire la fureur.
Les hordes qui luttent contre d'autres besoins pressahs , les hordes errantes ne voient guère dans les rapports des sexes qu'un amu-
sèment, ou bien un devoir patriotique. L'amour ne chez ces peuplades que des saisops , ou plutôt des heures : on s'en occupe quand on n est occupé ni de chasser ni de se venger; quand les danses sont finies et les pipes épuisées , lorsque dans les huttes de toute la plaine il ne se trouve pas un seul baril de boisson forte.
Ainsi , les femmes tombèrent quelquefois dans un assujétissement qui n'était plus la dépendance des choses , mais la soumission au hommes. Dans l'Orient , elles paraissent moins libres que parmi les Européens, ou plutôt elles s'y arrangent d'une autre manière, les unes pour le bonheur , les autres pour la licence. Chez les peuples dont les mœurs sont plus grossières que simples , les femmes peuvent être dégradées. Ou elles reçoivent un maître que l'amour ne choisit pas; ou elles aiment en esclaves, soit qu'elles admirent un guerrier impitoyable , soit qu elles restent seulement étonnées devant celui dont le regard est dur et le bras vigoureux.
Mais lorsqu'une tribu peut-être les chargea de pénibles travaux , ce ne fut pas un simple abus de la force , et la détresse des hommes même y eut beaucoup de part. Quelquefois , sans doute, dans la vie sauvage, les affections suivies sont inconnues : les désirs, uniquement relatifs à la jouissance, doivent s'y éteindre trop vite. Il se peut que le mépris pour les femmes soit presque inévitable quand on ne connaît d'autres sentimens que les brusques et rares transports du besoin ; mais il est douteux qu'en aucune contrée elles ignorent généralement l'art de se soustraire à Toppression , et il faut se défier de tant de voyageurs qui portent dans des pays nouveaux les idées du leur. Habitués à regarder la culture comme le principal travail du peuple des campagnes , ils ne considèrent pas que , si au milieu des forêts , on sur des rivages battus par la tempête , les femmes défrichent un peu de terre devant la cabane , les hommes font des chasses de cent lieues, et dirigent des pirogues entre les récifs , malgré les courans.
Chez les peuplades des latitudes froides, plusieurs causes pourront condamner les femmes à une grande infériorité. Quand la guerre ou la fatigue sont continuelles , la force du corps devient le premier des avantages. Les femmes obtiendront peu de déférence, ou même d'égards , dans ces pays , tant qu'une civilisation plus avancée n'y rendra pas les hommes meilleurs juges d'un autre mérite, tant qu ils méconnaîtront les effets de la sensibilité , de la constance du coeur , de 1 esprit d ordre dans la vie domestique.
Sous un ciel moins défavorable , mais encore éloigné des tropiques, on n'est souvent conduit aux plaisirs, durant la première saison de l'amour, que par de forts attachemens; ensuite, d'autres occurrences offrant quelquefois les plaisirs seuls , on s'habitue à ne plus les regarder comme inséparables des sentimens extrêmes. Cette sorte d'expérience ôte à la passion une grande partie de son pouvoir. Une affection tranquille suffira dès lors pour la volupté, puisque les désirs mieux connus
donneront moins d'espérances chimériques.
L'éloignement, Faversion ou l'espèce d'bprreur qu'inspirent, selon les climats , les suites de la révolution lunaire chez les femmes, fournit aussi nne explication du traitement inégal et dur quelquefois , qui leur est réservé. Ce mal, n'appartenant qu'à leur sexe, parait les avilir dans les pays chauds, où toute putréfaction est prompte et redoutée. Une loi orientale veut quon répudie celles qui se laissent approcher dans ces momens funestes. Si avec des soins qui exigent quelque connaissance des arts, on peut rendre ces inconvéniens moins frappans, on ne saurait les faire oublier, surtout dans les contrées ou le tempérament de Thomme n a. point de repos. .
La plupart des femmes attachent beaucoup de prix à leurs perfections extérieures, au preçtige d'amabilité inséparable sans doute de ce qu'on appelle leurs charmes; mais l'obstacle trop connu , qui les déconçerte au milieu de ce triomphe, se reproduit presque en, tout pays, comme s'il était indispensable qu'un tel assu-
jétissemcnt bornât leurs prétentions (7). L'amour même 11e peut nous tromper long-temps sur les misères humaines. Celle-ci est-elle expressément destinée à interrompre nos songes les p|us voluptueux? Peut-être ne fallaitil pas moins, afin que la passion avouât qu'elle vit d'illusions, afin que la beauté ne régnât pas seule, et qu'une raison sévère conservât quelque empire sur toutes nos inclinations. Sans une contrariété , sans une humiliation de cette nature, il se pourrait que l'homme fut trop facile à subjuguer, ou qu il se trouvât au contraire rarement captivé , parce que les femmes négligeraient alors l'industrie attentive qui leur attire bien des hommages/
Mais cette incommodité qui les fit regarder si souvent comme l'objet d une malédiction originelle occasiona en leur faveur , dans d'autres lieux , une sorte de culte. Lorsqu'on obseiva raccord de ces incidens périodiques avec les mouvemens de l'astre qui préside aux choses mystérieuses, l'idée vint de respecter les femmes comme susceptibles d'éprouver 1. 7
une influence toute particulière. On leur demanda des révélations; elles furent déclarées soumises à l'action spéciale de certaine puissance cabalistique. Plusieurs peuples du nord reconnaissaient en elles un heureux penchant pour la divination, un commencement d esprit de pythie, une inspiration demi-céleste: l'imagination mobile des femmes semblait autoriser une semblable superstition. Elles ont été consultées chez les Celtes sur des objets importans. Cet ascendant bizarre obtenu dans des pays hyperboréens en faisait pour elles, malgré les difficultés de l'accouchement au milieu des glaces, le plus beau climat, et contrastait avec la supériorité que r homme affecte vers les régions équinoxiales , indépendamment même du degré de civilisation.