DE L'INFLUENCE DE L AGE
SUR LES PKNCilANS.
Des femmes d'un certain àye furent souvent aimées par des hommes très-jeunes ; mais quand ils devinrent Âgés , celles qui sortaieut à peine de l'enfance parurent seules leur plaire. La possession d'une femme établie dans le monde peut flatter l'amour-proprc de Ta-
dolescent que le monde étonne , et la supériorité qu'elle semble conserver s'accorde avec l'espèce d'idolâtrie des premières affections ; mais quand ce même homme verra les approches de la vieillesse , quand déjà plusieurs femmes auront soin de lui parler avec une humiliante déférence, il lui sera sans doute agréable de paraître jeune encore aux yeux les plus jeunes. Quelques autres hommes auront été frappés des changemens qui s'opèrent chez un grand nombre de femmes avant qu'elles cessent de prétendre à l'amabilité ; ils voudront n'avoir pas à craindre de rencontrer ces traces du temps. D'autres enfin céderont à des motifs secrets , et sentant qu'ils ne sont plus eux-mêmes ce qu'ils furent, ils préféreront une femme qui ne puisse pas, d'après ses souvenirs, les comparer à des hommes jeunes.
En cherchant ici les raisons de ce qui arrive fréquemment, on ne prétend pas en inférer que cela doive toujours être. A la vérité, si
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dans la première jeunesse on a joui de l'amour a? ec peu de discrétion , il est probable qu'ensuite les sens seront plus calmes , ou les désirs plus bizarres. Cela ne prouve point que le milieu de la vie ne convienne jamais aux plaisirs; mais les craintes surviendront, parce que les forces auront été employées avec une précipitation qui les àura diminuées. Si , au contraire , cette effervescence dont le sang est susceptible ri avait pas eu lieu d'abord, elle serait naturellement dans l'âge mûr ce qu'elle eùl été à vingUcinq ans.
Il se peut même que les désit-s devieuuent plus fixes et plus importuns lorsqu'on e*>t
«oins jeune.^lNon-sculement il reste peu d'anuées propices, mais on s aperçoit que chaque saison s'écoule rapidement. Désabusé de plusieurs autres espérances, on a réfléchi sur l'inépuisable diversité des douceurs de 1'umop domestique. A vingt ans, ou à vingt-deux ans, tout amusait; le jour était rempli de distractions, et, durant la nuit, un sommeil rarement
interrompu rendait l'oubli facile. Sans doute on devait être plus exposé à des attacbemens subits et impétueux, à ces illusions qui subjuguent toutes les facultés; mais si nulle rencontre semblable n'éveillait les sens , ils paraissaient quelquefois assez tranquilles, malgré l'ardeur générale des sentimens. C'est vers trente-six ans, et au-delà, que le désir d'uue intimité voluptueuse se présente avec une nouvelle force. Il se change pour ainsi dire en une détermination rai sonnée : ce qui n'eût offert que beaucoup d'agrément vingt années plus tôt semble être devenu un besoin, parce que la première jeunesse du cœur n étant plus, on voudrait enfin tenter le' sort pour en obtenir quelque félicité.
Si les premières années de la jeunesse semblent convenir presque seules à l'amour passionné , c est surtout parce qu'il a quelque besoin d'inexpérience. Beaucoup d'hommes et quelques femmes sout jeunes au milieu de la vie ; mais d'autres habitudes ren-
dent alors les inclinations du cœur moins séduisantes. Dans l'âge de la confiance , on n'était pas peut-être aussi profondément sensible ; néanmoins l'humeur paraissait plus aimable. Après des années remplies de sollicitudes , il se peut qu'on excite un intérêt particulier ; mais ce sentiment , sans être inconciliable avec l'amour, n'en occasionera guère les entraînantes erreurs , ni chez les hommes qui cherchent au contraire des distractions, et quelque souvenir de l'ancienne joie , ni chez les femmes qui , voulant un appui, s'attachent à tous les genres de prospérité , à moins qu'une circonstance imprévue ne demande d elles un entier dévouement.
L amour passionné est un moyen pour imprimer, au sortir de ) adolescence , un mouvement presque irrésistible à des organes dont il cessera bientôt d'être la seule loi. Quand on est fort jeune , il se peut qu'on attende la passion , et qu'on ne juge pas suffisant uu simple attachement , tin choix raisonnable ; mais,
vers le milieu de la vie , loin de croire nécessaires pour le plaisir des liens qui dégénèrent en servitude , nous oublierions tout-à-fait ces transports, si notre raison avait moins rarement la vigueur et la maturité convenables à cet âge.
l^es liaisons formées par le plaisir ne supposent l'amour passionné qu aux yeux de ceux dont l'esprit n'a guère d'indépendance. Si on n est pas sous le joug d'une passion , en a-t-on moins des sens, en a-t-on moins et les désirs du cœur, et le sentiment de l'amour dans presque toute son énergie? Pour excuser quelques faiblesses , des femmes auront imaginé d'alléguer un penchant insurmontable , et on a fini par déclarer avilissant tout plaisir que ne commandait point la pasfcion. Posséder sans aimer, c'est, dit-on, se rapprdcher de la brute ; mais , quelque parti qu'on prenne, cette analogie se retrouve toujours dans la possession. Est-ce d'ailleurs le seul rapport sous lequel nous paraissions condamnés
à nous conduire comme les autres animaux , dont il faut bien sans cesse partager les fonctions les moins nobles , et de l'industrie desquels la nôtre n est si souvent qu une imitation?
DES MOI. UIl S AUSTÈKES.
Peut-être le renoncement à I amour conviendrait-il au chef, au législateur de quelques peuplades encore simples. Tous ses momens appartiennent à son ministère, et les destinées publiques deviennent pour sa pensée un aliment inépuisable ; chargé des seules fonctions qu un homme supérieur puiss? dé-
sirer, il n'a pas besoin de se livrer à des impressions d'un autre ordre.
Mais dans la vie ordinaire pourquoi exiger de constantes privations? Aplanissez les voies du bonheur individuel , si vous voulez qu'on cesse de s'introduire d'un pas oblique dans celles de l'injustice. On a quelquefois traité de moralistes hypocrites les partisans de l'austérité. Il est permis de croire du moins qu'un zèle pur n'inspirait pas la plupart d'entre eux contre une facilité de moeurs qui n'ôterait rien à la bonté du peuple , et qu'ils furent animés par des considérations d'intérêt , par des préventions irréfléchies , ou par le désir de se faire remarquer de la multitude comme de vertueux personnages.
Si les institutions étaient fortes , la voix du plaisir n entraînerait au crime que des êtres déjà familiarisés avec le mal , ou assez ineptes pour qu'une surveillance particulière fut le seul moyen de régler leur conduite. Ces malfaiteurs, ces gens épars ne peuvent former qu'une exception. Lorsqu'ils paraissent don-
ner de l'inquiétude, on se demande si l'administra Mon aurait commis des erreurs assez grandes |K>ûr rapprocher de ces misérables une classe plus prépondérante.
Dans les mœurs du grand nombre , l'austérité serait très-<lépkcée. L'exactitude seule est juste et belle. L'austérité ne produit rien ; si elle peut faire cesser des désordres visibles , elle les remplace par d'autres désordres plus contraires à la morale. Sous des règles imprudentes qui ne sauraient changer le fond des choses, le silence règne peut-être; mais on apprend à s'exprimer k voix basse , et les principes de conduite devenant équivoques , la dissimulation multiplie des dédommagetnens inexcusables.
Quel serait le mérite d'une résistance conseillée par les préjugés seuls? N'aurait-elle pas à la fois contre elle les penchans et la réflexion? Lorsqu'on n'aura pu éviter de se tromper, on fera bien de suivre avec courage et avec constance les préceptes qu'on révérera ; mais on serait plus près de la sagesse
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si ou joignait aux forces convenables pour accomplir le devoir la raison qui , en apprenant à le discerner, fournirait de puissans motifs pour rester ferme dans des limites bien connues.
Soyons prudens et circonspects ; soyons scrupuleux. Mais, afin de rester vraiment h
maximes qui aigrissent le cœur , ou qui au moins l'isolent, tandis que la volupté même pourrait diriger nos mouvemens vers le bien commun. Il est vrai , la liaison la plus séduisante ne présenterait, dans des circonstances illégitimes, que de faux avantages, et sans doute 1 amour digne d'un être pensant n'existera jamais qu'entre des personnes libres de tout engagement contraire. Mais si les privations et la retenue sont louables quand l'utilité n'en parait pas chimérique , des sévérités sans but seraient des erreurs de l'esprit : attachonsnous à mieux entendre la loi réelle.