‹ De l'amour (volume 2)Chapitre 8 sur 34 · DE LA CONTINENCE , DE LA CHASTETÉ · texte numérisé non relu

DE LA CONTINENCE , DE LA CHASTETÉ

L'excès et le désordre seraient plus particulièrement funestes dans les relations de l'amour , dans ces habitudes qui influent sur tant d'intérêts , sur le sort des familles» sur toute notre manière de penser. Indépendamment des lois civiles qui ont à stipuler les droits d'hérédité , ou ce qui concerne r éducation

des enfans, Je législateur sera tenté de recourir à diverses règles pour suspendre en partie, pour ralentir l'effet des- désirs dont l'abus paraît difficile à éviter ; mais , en les réprimant quelquefois , rarement ces précautions les rendront plus heureux ou moins fatigans, si elles restent soumises à des principes contradictoires.

On a dit, avec quelque vraisemblance , qu a une époque désastreuse, après de fortes commotions du globe, l'idée d'apaiser la Divinité avait inspiré un aveugle dévouement. C'était un grand mérite parmi les restes malheureux de la société , de renoncer pour elle à ce qui semblait , surtout alors , l'avantage le plus séduisant ; chacun devait se sacrifier en partie , dans l'espoir d'obtenir qu'elle subsistât.

Peut-être aussi la disette frapp*4*elle des tribus renaissantes sur une terre bouleversée, peut-être donna-t-on le choix , de la mort ou de la continence , à des hommes qu'il paraissait trop difficile de nourrir. Cette ancienne

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direction des esprits aura pu empêcher d'établir ensuite d'autres lois, qui eussent été plus convenables dans des siècles où de nombreuses familles se répaudaicut sans crainte sur un sol dont la végétation redevenait abondante (8).

On pourrait aussi trouver, du moins à l'égard de Tun des sexes , une cause de cette esâme singulière pour la continence , dans une opinion qui paraît avoir prévalu chez les anciens. Ils ont souvent exigé de l'athlète une retenue invariable, parce qu'ils se sont persuadé que le plaisir , quelque modéré qu'il fût. diminuait les autres facultés de l'homme. A la vérité, les chefs des gymnases pouvaient obtenir, par cette extrême privation , comme par 1 excès des alimens, un très-grand développement de forces chez quelques sujets. Le sort des autres inquiétait peu; une ville était flattée d'avoir son Cléomède ou son Polydarnas, et ne se proposait ricu de plus. Divers autres usages tenaieut à ces exagérations systématiques. Ainsi se multiplieraient ici, avec trop dYteiulue, les considérations naturelle-

ment indiquées par l'étude des rapports mutuels des sexes : ces analogies entraîneraient à rechercher presque généralement Forigiue des coutumes et des préjugés que se sont transmis les différens âges.

Nulle prévention ne s'est propagée plus opiniâtrément que celle qui consacrait la chasteté. Le vieux joug que reproduisirent les prêtres de Thèbes ne lut pas entièrement secoué par les esclaves qui échappèrent, dit-on, à celui d'un Pharaon de Tanis. Les en fans d'Israël sont restés Egyptiens malgré leur hégire , ou malgré le génie de leur conducteur; et le moderne Occident, malgré son mépris ou son avers ion, f orme , avec ces disciples de Moïse, une longue alliance. L'Égypte a fait des ouvrages durables : ses systèmes et ses rites semblent destinés à subsister autant que les monumens qu elle a élevés comme (tes bornes, contre les forces du temps > et dont , à l imitation peut-être de quelque vieux peuple de la Haute- Afrique, elle a voulu que les nations futures mesurassent la durée , moins

par les jours de 1 homme , que par les révolu* lions des astres (g). Cet ascendant fut subi de nouveau par ceux qui, en faisant schisme avec kraël , ne s'en éloignèrent que lentement. Hébreux ou gentils , au milieu de leurs fêtes et de leurs pratiques; Thubétains, Perses, ou Africains , dans leur morale et dans leurs dogmes , ils sont fondés à dire , en un sens , <|ue tout ce qui était avant eux avait pour destination de leur préparer les voies.

Le précepte, ou le conseil théocratique de l'abstinence en amour , fut probablement le principe des rites mêmes qui paraîtraient aplurtcnir à une doctrine contraire, et que tant de peuples ont pratiqués vers 1 Hindou s tan , l'Egvpte et la Syrie. L'exposition du phallus dans les temples naura été qu'une suite des preuves directes de la mutilation des prêtres. Cetutage, ainsi considéré, ne semble plus eu opposition avec la continence perpétuelle ; il se rapporte à l'ensemble des mortifications , des sacrifices humains , des divers modes de jtéuitritre . à une espèce d'exaltation tdlcurcnt

triste , qu'en excitant de la surprise , elle se répandit avec beaucoup de promptitude. Cette disposition à souffrir volontairement et sans retour, ce culte de la douleur, n'est-il pas , comme la soif du plaisir, une des infirmités de notre race inégale et fanatique , puissante et malheureuse? La légèreté qui, en détournant les yeux du mal, le laisse se perpétuer, est elle-même un grand mal ; toutefois ce ne serait pas un penchant moins déréglé de ne s'occuper que de la souffrance , et de s'y attacher habituellement. Le sage ne craint pas de consulter, d'étudier la douleur; cependant, bien loin de la reproduire toujours et par système, il ne l'entretiendra qu avec mesure dans le cœur humain , que la tristesse doit perfectionner d'abord, mais dont, à la longue, elle diminuerait la généreuse liberté.

Peut-être aussi le soin d'exposer aux regards du public une preuve d'abnégation succédat-il, en quelques contrées, aux coutumes, que, durant l'ancienne faiblesse des peuples , on avait établies dans le dessein de favoriser les

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progrès Je la population. Pour faire croire que le ciel condamnait eufin les usages accrédités d'abord , il aura suffi du désastre de quelque métropole du culte où avaient figuré les emblèmes de la fécondité générale. De nos jours, na-t-on pas cité comme un cbâtimeut du ciel la ruine de la ville napolitaine d'isernia, où les traces des anciennes processions du phallus n'ont été détruites que par ce tremblement de terre?

Dans lâge du monde où on ne lisait |>as , et où Ton commerçait peu , la hardiesse des institutions dégénérait quelquefois en bizarrerie. A coté de la licence légale, d'autres nations portaient un autre joug, celui de la privation absolue chez plusieurs classes d'hommes dédommagées par d'autres prérogatives. Sans être plus embarrassés qu'aujourd'hui pour interpréter la volonté céleste, les docteurs de la loi avaient jadis des fantaisies plus naïves , auxquelles on obéit encore.

Avant les progrès de l'industrie, on ne connaissait guère d'autres joies que celles de la-

mour, et pourtant c'était alors, daus l'opinion d'une partie de l'Orient , un devoir, une nécessité politique de se priver de ces plaisirs, afin de suspendre le courroux du ciel. Les idées relatives à la propagation se trouvaient liées au culte de l'Être puissant dont la vengeance avait sans doute puni la multiplication des hommes. Pour paraître devant les autels, on évitait donc tout ce qu'on regardait comme une souillure. On voulut que le mal fut im- }K)ssible , ou que le dévouement fut attesté ; on mutila les uns , tandis que les autres étaient seulement rasés , ou circoncis. Des femmes épilées et nues dansaient devant le bœuf 6aint , et la nudité fut prescrite pour les fonctions de sacrificateur. Chez les modernes , on a vu de semblables prétentions à une orthodoxie toute particulière : elle s'éloignait de la pureté qu'on préconise généralement avec le plus de persistance, mais elle n'était pas beaucoup plus étrange (10).

Les épidémies qui renaissent constamment sous diverses formes, la petite vérole si dan-

gereuse encore dans de vastes régions , la hideuse maladie d'Haïti , réléphantiasis dont les îles du grand T)céan , le Brésil , l'Abyssinie, le Congo, les Moluques, le Bengale ne paraissent pas délivrés, que les Africains portèrent clans les Antilles , et dont on a vu des traces jusqu en Provence, en Hollande, ou en Ecosse, tous ces fléaux seraient insuflisans |K>ur balancer l'accroissement de population qu'excilent nos lois civiles. Mais, tandis qu'on lutte contre des calamités presque inévitables , on reproduit sans relâche les maux que les hommes doivent aux hommes ; on encourage un esprit de pénitence qui dénature leurs peuchans (i 1) , ou une passion pour la guerre , qui , sans nécessité même , interrompra les pins douces habitudes. La multitude verra d'un oeil prévenu ces travers qui seront principalement son ouvrage ; chacun s'y conformera docilement, et si pourtant ils sont désapprouvés quelque part, beaucoup d'hommes diront que ce blâme est une singularité , ou même une innovation alarmante.

Le prix attaché par plusieurs nations à la virginité des femmes ne provient pas seulement de ce qu'on a trouvé de flatteur dans la possession exclusive on en peut voir une des premières causes dans l'idée que l'on s'était formée de la continence habituelle. Pour que cette doctrine de l'austère répression des désirs se perpétuât, c'était assez qu'elle eut été admirée d'abord; mais d'autres motifs contribuèrent à la faire adopter parmi nous , et lui conservent pour long-temps encore des partisans. De temps immémorial , dans presque toutes les contrées les plus habitées , les lois supposent qu'une forte partie de la population doit rester grossière et indigente. Que cette populace se multiplie, quelle travaille, qu'elle ne vole pas ses maîtres, quelle soit désunie et patiente, le reste est son affaire. Quand les choses sont disposées avec cette sagesse, l'amour peut entraîner un grand nombre de gens à des excès honteux ou criminels. L'inconvénient de l'amour devait donc frapper les chefs, les princes du peuple; ils se res-

souvenaient du délire que peuvent occasiouer de fortes émotions , et généralement ils n'étaient plus d'âge à chercher , ou peut-être à comprendre les ressources qu'un véritable législateur trouverai t^ans des penchans impérieux , mais susceptibles de tant de modifications.

D'autres ont renoncé au plaisir dès leur jeunesse, et n'ont pu conserver de viril que les regrets: en proscrivant la volupté , en intimidantla conscience , ils obtinrent de l'ascendant. L'agitation de l'amour timoré offrant plusieurs moyens d'exercer sur les esprits une influence conforme à l'insatiable désir de dominer sourdement, les ministres de divers cultes recommandèrent la continence. Us étaient sûrs d'obtenir beaucoup de soumission , en exigeant des sens ou du cœur un certain nombre de sacrifices. L'amour a singulièrement contribué à l'autorité du sacerdoce romain. On aurait pu s'éloigner du tribunal de pénitence pour éviter d'autres aveux ; mais ordinairement ceux île l'amour sont doux à faire,

et d'ailleurs ils ont du paraître curieux à entendre.

Dans le mélange qui compose notre morale , d'excellens préceptes, rectifiés même peut-être en traversant les âges , se trouvent confondus , avec l'abstinence rigoureuse , avec cette règle incommode que des sectaires ont vantée comme la plus angélique des vertus. Les femmes surtout peuvent chercher dans les lois exagérées de la continence un refuge contre des désirs trompés à d'autres égards; c'est un mérite scrupuleux , un honneur auquel on tient d'autant plus qu'il a coûté davantage , et qu'une longue habitude lui a déjà donné chez d'autres victimes tous les caractères du fanatisme.

On pouvait aussi être prévenu en faveur de la continence par la profondeur même des sentimens relatifs à un acte qui d'abord avait semblé un besoin aveugle. En remarquant que les affections de l'amour tenaient à une faculté qui devait avoir beaucoup d'effets dans le monde visible et peut-être dans le monde intellectuel*

on aura trouvé analogue à nos idées sur la perfection de ne jamais séparer 1 emploi des forces générativesde cette fin qui leur donne tant d'importance. Une telle résolution, qui ne laisserait que fort peu d'instans pour l'usage de ces facultés essentielles, aurait quelque chose de mâle et de très* honorable (i a) ; mais, outre l'invraisemblance de l'exécution, du moins, au milieu du trouble des songes, on doit sentir que la volonté de la nature n'est point qu'on s'impose à cet égard une loi absolue , puisque la fécondité des organes surpasse considérablement les résultats directs. De mille graines une seule produit un nouvel arbuste; les autres ont une destination différente. Ainsi, le plaisir des sens peut être utile de diverses manières ; ilexeroe fortement la pensée , en préparant de justes épreuves, et ce serait un grand moyen de rapprochement, de conciliation , ou même de perfectionnement moral.

La continence est une exception dans le mouvement des êtres, une particularité dans I ordre universel. On ne doit pas la conseiller

indistinctement, puisqu'il est inuwssible de la prescrire toujours; cependant l'équité sociale conseille ou exige de fréquentes privations. Le mérite d'une entière continence est chimérique; mais ce serait un excès non moins déraisonnable et plus funeste encore de ne soumettre ses caprices à aucune loi. Nous ne pouvons pas regarder comme un bien ce qui attaque les droits des autres hommes, ou ce qui détruira notre propre bonheur et notre repos. Par des raisons aussi fortes, par des conséquences aussi certaines des lois inviolables, un plaisir qui ne nuit à personne, et dont il n'est pas à croire que nous ayons dans la suite quelque juste repentir , doit être mis au nombre de nos droits dans la vie ordinaire, et devient une compensation des peines ou des sollicitudes dont elle est remplie.

La continence, selon la première acception du mot, cette fermeté motivée, ne peut être qu'une vertu: il est bon, dans l'intérêt du plaisir même, qu'on soit toujours maître de soi. Contenir , ou réprimer ses désirs , ce n'est

pas les combattre avec obstination. La raison les suspend lorsqu'il le faut , mais sans vouloir les éteindre; toutes les fois qu'il n'est pas criminel , humiliant, ou dangereux de les suivre, elle les autorise , et elle en approuve la liberté naturelle. Ce qui est toujours convenable , et pour Tindividu , et pour la société même, c'est la réunion de l'honnêteté et de la liberté : quand cette alliance est vraie, elle a quelque chose de sublime.

L'inutilité des privations n est pas la seule objection à faire contre une extrême sévérité. $e devons nous pas craindre qu'on se jette dans le désordre , en haine d'un ordre défectueux, ou dune règle trop sévère ? Si toute résignation était ù la fois uu acte et un moyen de vertu, les harems, ainsi que les couvens, pourraient renfermer beaucoup de femmes admirables. S'il en est autrement, s'il faut donner au mot de vertu un sens plus élevJ, | m rmi tant d Européennes dont la conduite est régulière , celles dont la chasteté n'a d'autre

soutien que l'asservissement à des opinions irréfléchies, ne sont pas réellement vertueuses, quelque courage que suppose leur retenue. ' Aux yeux de celui qui , ne se bornant pas au moment présent, ne se laisse jamais surprendre par une application vague des meilleures maximes , l'entière abstiuence peut n'être pas moins insensée que la licence même. Une pureté imaginaire serait une faiblesse très-propre à corrompre la morale : des principes mal combinés s'altéreront au lieu de se féconder mutuellement.

I^a force des promesses, et la modération , ou la prévoyance , sont des dispositions de la nature aussi utiles que les penchans les plus impérieux. Quand on ne sait pas concilier ces diverses lois., on appelle vertu l'entêtement avec lequel on suit précisément celles que d'abord on aurait voulu changer. Des hommes justes au contraire , les connaissant toutes , les suivraient toutes également. Celui-là seul s approche de cette perfection, qui ne redoute

aucun sacrifice pour faire son devoir , quelle qu'en soit retendue , mais qui hors de là se plaît franchement à contenter ses désirs.

Susciter des difficultés sous prétexte d'exercer Famé, c'est ouvrir une source d'erreurs. Si vous voulez vous affermir, il suffit que vous saisissiez dans les occasions les plus ordinaires celles qui demanderont une raison courageuse, et qui seraient négligées par le commun des hommes. N'entreprenez pas un travail stérile ; les vertus indispensables sont assez difficiles tlans plusieurs circonstances , et il reste a faire assez de choses plus dignes de vos généreuses résolutions. Le courage réel est plus patient qu'audacieux. Les obstacles ne l'étonnent pas ; mais, loin de les chercher, il n'affecte jamais une préférence farouche pour ce qui sera plus pénible, et non plus convenable. La sagesse doit rester franche et pleine de candeur ; la sagesse ne peut être qu'une manière habituelle de vouloir, ou d'agir librement, d'après la recherche impartiale du vrai et de l'honnête.

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