‹ De l'amour (volume 3)Chapitre 11 sur 43 · DU SYSTEME MORAL CONSACRÉ MAINTENANT · texte numérisé non relu

DU SYSTEME MORAL CONSACRÉ MAINTENANT

Nous ignorons si les espèces s épuisent à la longue , si elles vieillissent {>ar une nécessité de leur nature , ou si les germes ne sont susceptibles d*aucune dégénération. Toujours réparée, j)eut-étrc Tospèce diffère- t-elle essentiellement des individus qui sembleift détachés de la sourie de vie, et dont blende

primitif ne rajeunit les organes. Cependant j si même notre espèce ne doit pas s^afTaiblir avant raflfaiblissement général, avant la ruine de la surface du globe , du moins les forces morales de la plupart des peuples y et même leurs forces corporelles changent ou s'altè* rent , et ensuite le renouvellement aura lieu jusqu^à d^autres vicissitudes inconnues.

Il se peut que de nos jours on ait souvent plus de science , et autant de génie que les hommes les plus remarquables des vieux Ages; mais les obstacles deviennent très-grands , et pour entreprendre de les surmonter , il faudrait du moins attendre un concours de circonstances particulières. Si, eu parlant de quelques législateurs anciens , on observait que le trait hardi de leurs ébauches semblerait trop vigoureux en comparaison des dessins corrects et des formes adoucies que leur opposent les modernes, ce ne serait pas attribuer aux siècles oii tout commença un avanlage*]K)silif sur notre temps, où il ne s'agit que de repnxiuirc Timaf^e do certaines vertus

puMiques^ en éludant ]K>ur ainsi dire Tcx- Iréme désordre. Les modernes pourraient renonocr à toute législation spéciale , sans que ce filt un signe d'incapacité chez eux , ou de sapériorité chez les anciens. Désorfnais les institutions fortes sembleront presque impossibles à cause du mélange des idées , à cause du commerce , el de Técriture sjllabique. Comment opérer maintenant des prodiges ; comment brûler à propos des buissons sur les lieux hauts, ou bien se concerter avec les astres pour qu'ils gardent jusqu'au moment opfMH'tun le secret d'une éclipse?

Si les générations futures , en peixlant insensiblement des passions trop crédules, n'y substituent pas un grand amour de la justice, on restera sous le double joug de la ix)utiue et de la froide cupidité. Si, au contraire, le cœur se soumet aux lois de la pensée , nos descendans seront meilleurs que Thomnie impétueux ou aveuglement docile des premiers siècles, et on conuaitra enfin la véritable société, entravée toutefois dans ses développe-

mens par une force dMnerlie que les choses n*ont pas toujours eue.

La multiplication démesurée des hom* mes (17)9 et le nombre des peuples rangés sous la aiéme obéissance nous livrent presque tous à tant de besoins , et rendent la vie populaire si laborieuse , qu*on ne saurait interrompre les habitudes générales sans exiger d^abord de grands sacrifices (18). Souvent la foule qui pullule au milieu de cette détresse suppose que , dans ces contrées , Tancienne règle y Tancienne contrainte , Tancienne rigueur des mœurs est toujours une suite inévitable du cours du soleil , ou que du moins des changemens importans feraient perdre le fruit de la civilisation.

Nous sommes instruits, et même nous songeons à être exacts; mais quelques anciens , plus eutreprenans , avaient des idées plus heureuses. On pourrait dire qu'en général nous ne comprenons qu'à demi ce cju'ils inia* ginaient, et que nous i^mdamnons avec légèreté ce qu'ils ont su ('«lablir. Quelquefois ils

«écartaient subitement de ce que la coutume avait paru consacrer; afin de réformer le {peuple, ou de mieux le satisfaire, ils hasardaient de fécondes innovations (19)- De nos jours , au contraire , ou aime à répéter que , dans chaque pays, les lois doivent être faites pour les hommes, et nou les hommes pour elles. En arrangeant ainsi de simples régiemens pour des races qu^une autre mesure accidentelle modifiera , on les asservit toujoura à un mode politique perpétué avec une sorte d*indolence, au lieu de retrouver eu partie la vigueur que donnerait une satisfaction également exempte de rudesse ou de satiété.

On ne s^est pas occupé des intérêts du grand nomlH:*e dans le choix des penchans qu'on a résolu de réprimer , ou de ceux qu'on a bien Toolu déclai*er légitimes. Des hommes dont 1 influence était considérable n'ont [xis désiré que les choses fussent meilleures : ils avaient d autres projets. Us sentaient , par exemple , que si ou réunit douze millions d'hommes, et si ou les excite a multiplier encore, on étend

1 impôt sur plus de têtes qu*en divisant les peuples comme les vraies convenances sociales ont divisé quelquefidis les tribus.

' Actuellement il parait difficile que les principaux usages soient changés , si ce n^est par une grande révolution physique , ou par Tef* fet d'une assez longue suite de siècles. Cependant, il sera toujours utile de ne pas abandon* ner Texameu de ce qui devrait être. On entrevoit la possibilité de s*en rapprocher à quelques égards , et il existe des lieux où de véritables institutions ne seraient pas déplacées. Au temps de Lycurgue et dePythagore, TEgypte avait vieilli, mais la Grèce était encore jeune. Aujourd'hui des voyageurs inquiets parcourent en tous sens le territoire des peuplades reculées ; cependant plusieurs d^entre elles écouteraient sans doute un Djema^ chid, un Manou , un Zaleucus. Mais ce serait un grand sujet d alarmes dans le négoce , et Fencens ou le gingembre ]K)urraient devenir plus rares en Luro|>e.

Les Orientaux imaginèrent des substances

immaiëriellcs , de purs esprits. Cette idée se propageant et devenant dominante, il fallut bientôt paraître adopter des moeurs analogues à celles des êtres surnaturels qu^on admettait. Avec ces hautes prétentions , et une grande négligence, on ne pouvait établir une morale Traie, heureuse, généralement respectée. Avant les scrupules dont Octave s*avisa lorsqu'il crut que la décence faisait partie du rôle qui lui restait à jouer, il parait que Tltalie avait rarement rougi des lu))ercales ; mais plus lard y quand une sagesse, qu*on disait toute nouvelle, eut aboli ces fêtes scandaleuaes, on vit des chèvres descendre des Alpes à la suite des armées.

Les anciens avaient aussi des préjugés politiques^ mais variables selon les pays. Ilsdiu*ent sentir qu'il est sage, ou même indispensable , d*aoeorder beaucoup aux désirs, pour couser- ▼er le droit de les modérer dans ditférentes oocaaîmis, et pour s'en réserver les moyens. En reconnaissant qu^une sévérité plus exigeante ne |X)urrait em{)ccher de seci^ets écarts ,

dont les' progrès sont rapides quand on est réduit à les tolérer, ils voyaient que la naissance légale de tous les enfans ne suffisait pas, qu'il fallait encore autoriser, indiquer même des jouissances irrégulières pour ainsi dire, et qu'enfin le cœur humain voulait du moins quelque image des excès.

Lorsqu*ensuite on abandonna les cultes d'Isis et de Vénus , au lieu d'opérer la juste réforme des mœurs , on affecta de blâmer les inclinations les plus naturelles. Cette retenue trop rigoureuse devait produire, selon les caractères, ou un asservissement périlleux , ou de rhypocrisie. Interdire trop constamment aux hommes ce qui subjuguelcur imagination, et ne pouvoir leur montrer l'utilité d'une règle si difficile à suivre de bonne foi , c'est renoncer même à inspirer le désir de la perfection morale. La vraie pureté et la servitude sont incompatibles; on voulut les réunir, et il n'en résulta quune superstition licencieuse, ou une tristesse fanatique.

DES PREVENTIONS RELATIVES A

Ce qu on a inconsidérément opposé à la force naturelle de Famoiir , a contribué surtout â le rendre funeste. Avec des soins mieux dirigés , et en yeillant d^abord à ce que les désirs fussent convenablement satisfaits, on serait parvenu à les régler enfin. Nul système de conduite ne pouvant arrêter d*aiie ma- I. 10

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nicrc durable les suites de la loi de procréation , il Êiudrait en reconnaître toujours la puissance, mais ne pas permettre à Timaginatiou de Texagérer. En renonçant surtout à cette prétention de se croire humilié lorsqu^on partage un besoin qui est unÎTcrsel , il importerait de ne jamais souiTrir que le prestige destiné à rendre Tamour entraînant , subjuguât la raison , au lieu d*en suspendre seulement Taustëritë.

Sous rintlucnce de ^esprit sacerdotal le plaisir fut déclaré trop sensuel , et Tamour trop séduisant. On eût dû reculer devant la difficulté de pix)scrire une inclination sans laquelle la yie ne se transmettrait pas ; mais qu*y a-t-il de déraisonnable que Tenthousiasme n^enti'eprenne? On se figura que des contrées entières devaient se rapprocher des règles céuobi tiques. Cependant la plupart de ceux qui , dans ces temps reculés , s'étaient séparés du monde, el qu'on prenait pour modèles , n'avaient cherché qu*un moyen d'attirer les rcgîinis : loin de prétendre indiquer

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par leur exemple les vraies lois des sociétés humaines, ils ne s*étaient promis que d^éton* ner le peuple , et sans doute ils avaient pensé que rarement on les imiterait.

Non-seulement tout ce qui est en nous appartient d*abord à nos intérêts personnels , mais ces intérêts , quelque modification qu*ils subissent dans Toi^dre de choses où npus vivonS) continuent à se rapporter en un sens aux besoins du coi*ps. Dans nos afiections les plus indirectes , dans les désirs variés d'un cœur que Ton suppose inexplicable , dans Tagitation de Tame la plus vaste , d*uue ame toujours oc* cnpée du monde morale on ne trouvera pas un mouvement tout-à-fait étranger à l'impulsion des organes visibles (30). Si au lieu de soumettre les sens à une règle prudente , on les refroidit « on diminuera le génie ou la sensibilité. Notre intelligence, qui ne peut sans s^immoler elle-même abandonner Tcmpire « ne doit pas pourtant chercher à se soustraire aux convenances de Tordre matériel , aux fins delà vie terrestre.

U ne &udrait pas même condamner Tamour

passionné , si ce trouble de Tame y le plus excusable néanmoins, pouvait être généralement surmonté assez vite pour ne pas occasioner la servitude de la raison. Quant aux plaisirs des sens, puisqu'ils sont indispensables, iJs n*ont rien de contraire au vrai perfectionnement des sociétés. Ces biens peuvent rester du moins, et même avec quelque superilui té, à tant de gens que ne consoleront pas d'autres perspectives favorables. Dans ce qui est à la portée des esprits ordinaires , qu'y a-t-il de meilleur que Tamour? Us ne peuvent guère s'élever dans le monde intellectuel, ils ne peuvent 1 aimer principalement ; laissez-leur la volupté, qui est pour eux la plus féconde portion du domaine de Tliomme. Le sentiment de rhonnéte ou du juste , et le besoin de Tordre moral doivent conduire au besoin d'aimer. L amour a le beau |)our objet , et s'il égare quelquefois ceux qui, privés de lumières, sont disposés par leur situation à Tartitice, ou ù la violence , il soutient particulièrement les cœurs généreux.

On parait préférer actuellement aux réso-

laiioDS fortes y aux prëtenlions limitées de rhomme raisonnable, une insatiable agitation, one continuelle inquiétude. Les mouvemens nécessaires ne suffisant plus pour occuper les heures « de nombreuses combinaisons suscitent des espérances qui du moins ne pour* rontpas manquer toutes à la fois. Vous aurez chaque jour quelque travail à terminer, et en vieiUîssant , vous pourrez tous croire jeunes , à cause des puérilités qui tous séduiront malgré votre fatigue, ou plutôt en raison de cette fittigue même.

Quoi qu*il en soit , dans 1 ensemble de choses dont Tamour reste à jamais inséparable, les .plus vertueux efforts ne sauraient avoir d^autre objet immédiat que les mutuelles convenances qui se rattachent au besoin de ne pas soufirir , et à cette nécessité humble ou triviale, de dormir, de digérer « de communiquer la vie. De ces derniers besoins , celui qui est le moins fréquemment impérieux , aura le plus de pouvoir sur Timagination. Comme il demande d ailleurs que les intentions d un

autre être , sensible ainsi qne nous , s*aocor» dent ayec les nôtres , un grand nombre de vœux s*y rapporteront , et le sentiment des analogies s'étendra dans Famé avide d'aimer« Des espriischagrins que leurs inimitiés oon* duisent au mépris des hommes , confondent les mouyemens naturels avec la licence. Ils condamnent indistinctement les émotions de Tamour ; ils n'imaginent que des gens abrutis, et ne savent supposer que des affections crimi« nelles. Cependant si Tamour parait quelquefois avilir , c'est qu'il découvre la bassesse particulière des esprits » et leur incapacité : rien ne la prouve mieux que le mauvais usage d'une chose bonne en elle-même , ou ralms d'une faculté heureuse. Si Tamour a fiût beaucoup de victimes , c'est que trop longtemps on n a vu dans cette loi universelle qu'un moyen de population, au lieu d'y voir aussi un attrait souvent utile pour rendre moins fatigant le joug social. En prétendant obéir à Tamour , si Ton s'est jeté dans les voies trompeuses de Tëgoïsme, ou si Ton s'est

A irré à des plaisanteries immorales, c^est qu*il

^esl Ires-difficile de respecter de mauvaises

vnaximeSf lorsque la préyentioii ne les dé-

<^iiBse plus , et de ne pas regarder comme

faille ce que le législateur même à trayesti

4l*iine manière un peu burlesque.

L'homme primitif semble n'être plus. On aperçoit Tempreinte, mais seulement parce qu'elle est ineffaçable; on la discerne avec peine sous une sorte de grâce importune , et dénuée de toute originalité. De jour en jour une main dangereusement adroite multiplie les entrayes auftoui* de nous ; sans cesse elle prétend réfinmer ce qu'embellissait la nature, et le sein de Vénus s*est ilétri sous le poids de ces omemens disparates.

Dans aucun siècle connu ou ne s occupa de tool œ que les inspirations de Tamour prodoiraient pour Tavantage de la cité. Jamais aussi peut'-éire on n^a pris' le parti de ne déterminer que les points essentiels , et d'admettre ensuite ce qui conyiendrait à chaque caractère, afin que partout on fût libre sans

désordre. Ce serait une entreprise assez vaîne d^indiquer maintenant d'autres maximes ou d autres institutions; ces idées ne seraient à leur place que dans un livre destiné à parai* ire y dix siècles après nous, parmi des hommes qui désireraient enfin le contentement général.

Déjà toutefois des errem^ sont ébranlées ; plusieurs peuples se rapprochent , se connaisr seut« et commencent à juger le passé. L'Asie et TEurope ont eu Téclat qui suit , dans les premiers âges de la yie sociale , le goût des prodiges. Des cotes de Formose jusqu'à celles de rirlande, la vanité a parcouru les régions diverses , et le malheur les a illustrées. La vanité retarde ou détruit le hien ; elle s^annouce comme suffisant au bonheur, et c*est en cela qu*elle nous tromj)e toujours. De certaines régions du NouYeau-iMonde, eflfrayées de nos tristes succès, obtiendront peut-être, dans leur force, des destinées plus simples et plus favorables : la raison semble y être attendue. Quelque part, sans doute , des générations

fërilablcment instruites rejetteront une allé-* pesse discordante, qui se fidt entendre au miliea des gémissemens ; elles sentiront que Ta^ îsntage du plus grand nombre devient la loi suprême, et que la première condition d*une fie heureuse n*est pas de rencontrer des jouisstnoes passionnées , mais d' éviter la douleur , ainn que les privations inutiles. Chez ces générations nouvelles la volupté sera puissante , et elle sera paisible. Les déréglemens , les perfidies 9 les attentats , que des moralistes encore abusés lui reprochent^ seront regardés comme un reste des siècles d'ignorance. Si alors quelques pages de cet écrit subsistent, on dira : L'auteur a laissé pressentir dans son temps ce qui devait convenir au nôtre.

L^amour pourrait prêter sa force à nos bonnes résolutions, aujouixl^hui moins énergiques que patientes. Avant de parler de lui conmie si on devait en rougir indistinctement , il fiedlait en étudier les différens résultats possibles. Les lois premières sont d'un ordre supérieur ià tous nos systèmes. La règle positive n^auru

pas dWels louables , si elle ne s'annonce pas ayecyérité comme une snite, uneconsëquenoe des lois premières. Que cette imitation de- Tienne ou reste libre, mais sans cesser d*étre conforme à notre nature ; que la loi convenue, que la loi écrite varie selon les lieux , mais sans s'éloigner du type indestructible (ai).

La prudence , Téquité , Tinduigence à Tégard de Tamom* , influeraient sur une partie essentielle de nos institutions » puisqu'il doit causer les impressions les plus vives , et surtout les plus générales. Si on voulait entreprendre de rédiger ces ré^emens, on aurait à considérer surtout que la justice exige la modération du cœur et Tascendant de la pensée. Il faudrait écrire cette partie de la législation du genre humain dans la langue universelle , dont le besoin jusqu'à ce jour a été vainement senti. Si cet ordre nouveau relatif à Tamour était proposé en Europe, il serait rejeté conmie hasardé ou romanesque; mais s'il était réalisé au loin , peut-être serait-ce pour toujours, (.^u verrait que la loi naturelle, bien inter-

prêtée, est exempte de tout grave inconvénient; que la race humaine n'est pas dëpra* Tée y mais titmUée ; que nos erreurs sont accidentelles, et que notre expérience particulière. Il utile à consulter » n*est pas pourtant Tuni- <{ifte sagesse.

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