‹ De l'amour (volume 3)Chapitre 14 sur 43 · DE LA CONSTANCE · texte numérisé non relu

DE LA CONSTANCE

On se plaint trop des inclinations naturelles. N'ayant su presque rien faire autrefois |>our établir Taccord entre les liomnies, et ne le pouvant plus, on se plait à leur altrilmer une |>ervei*sité indéléhile. C'est dans l'opposition Je tant d'usages , c'est dans les eilels

d'une indastrie si variée , c^est dans la confusion des lois qu*il faut chercher surtout la cause de ce qu'on nomme légèreté , méchancetéy inconséquence. En observant mieux', on avouerait que souvent chacun d^ nous est k peu près ce qu^il peut être au ttiilteu du mpnde tel qu*il va. On trouverait la raison de tout ce qui se passe dans ce cœur mdffle, qu'on a dit impénétrable; on reconnaîtrait que nos plus forts penchans, légitimes dans le principe, et indé[>endamment des conventions locales , ne cesseraient pas d^étre bons, ou pourraient être rectifiés aussitôt dans une société qui n'aurait pas imaginé de les proscrire.

L inconstance des sentimens n'est pas surprenante. Est-ce généralement un mal que nous cessions de désirer ou d'aimer avec ardeur ce que nous cessons de poursuivre ? Nous devons nous occuper moins avidement de ce qui est obtenu, puisque le soin de notre conservation n*a plus d eiforts à nous conseiller. Aussitôt qu'un besoin s apaise, la nature,

^^ aflraiblissant les goùls qui s'y rap|X)rtaicnt, y Substitue un sentiment plus yif des autres ''^Soios qu*il faudra satisfaire. L'habitude ^^^^ra, il est vrai > beaucoup de pouvoir; mais <|^Uand leMbiclinations qu elle entretiendra , ^t doiHVcrdre social pouiTait tirer de grands avantages , ne seront pas fortifiées par la rô- Heiioiii elles ne pourront préserver de quelque impression subite , et elles laisseront aux hommes les moins froids une sorte de lil)erté qui*, «seule, ferait place à de nouveaux (ii^irs.

L'ordre social, en modifiant les effets des lois premières, ne doit pas, et ne ])eut pas en effacer toutes les traces. Supposons la constance plus rare chez les hommes que dans le sexe à r|uî sa constance apparente procure des soutiens, ce contraste paraîtra Touvrage de la nature même. Dès qu une femme n*est plus féconde, ou si elle est enceinte, les facultés de rhomme qui ne s*en éloigne point ne deviennent- elles pas inutiles?

Au milieu de devoirs très-divers, et que

sans retenue on ne {K)urrait espérer de ne |)as enfreindre, la constance parait une suite du nécessaire re[)OS des âmes saines; mais les événemenSy qui ne la prescrivent pas toujours, peuvent même la rendre d^acée Les affections prolongées seront chères n^homme juste, et cette disposition générale influera sur sa conduite; mais de la seule force des cngagemens résulteraient des devoirs absolus. Néanmoins dans ces relations , comme dans toutes les autres, une promesse facite peut devenir obligatoire : quand on n'aura pas Tintention d^agir cqmme si on promettait ce qui j>eut être naturellement supposé , il conviendra de faire entendre qu'on ne s'y engage pas.

Les sentimens des deux sexes peuvent différer beaucoup en ceci. Les femmes qui obtiennent enfin le plus d'ascendant sur Topinion, celles qui ne veulent se livrer à aucun désordre , et dont le premier désir est d'être mères, ne manquent point de motifs (particuliers , et de raisons plausibles pour élever au

i^ang des yertus la coustauce du cœur ; mais il est d'autres exigences aussi bizarres que fré- <}uentes. Si on y cédait, on devrait, dans les plus faibles liens, dont Tagrément est pour un sexe l^seul avantage, et pour Tautre le seul bft{ 4^k:^étement avoué, dans ces rapports dénués d'importance, on devrait , en évitant ti*me manière infisiillible ce cpii peut rentlre sérieuse une liaison d'amour, se montrer gravement fidèle comme s'il s'agissait d'unions véritables , ou en d'autres termes , il faudrait considérer comme sacré un amusement vain, il faudrait bonorer par une religieuse persévérance le soin scrupuleux de ne jamais bien faire. 11 ne tient pas à de certaines personnes , en grand nombre dans nos villes , (|ue ce mérite, amalgame assez curieux, ne l^sse pour un juste supplément aux lois morales; mais, quelles que soient les insinuations à cet égard, les hommes sentiront que si la fidélité devient un dévoila lorsqu'elle est et a du être formellement promise , ou une convenance lorsque la |>atcrnilé est presque in- I. 13

dubitable , hors de là cette prétendue obligation se réduirait à uu joug doucemeut imposé à leur bonhomie.

Ce qui diminue beaucoup la valeur des promesses passionnées , c'est la témér^é avec laquelle onaffirme qu'on voudra, qu*d|| désirera demain ce qu*on désire , ce qu*on veut aujourd'hui, et qu*on ne pourra changer de vues dans une situation différente , ou même dans un autre âge. Sans doute il est natui^l de se iigurer qu on aimera long-temps ce qu^ou aime beaucoup; mais ce n'est pas assex pour jurer qu*il n^en sera pas autrement. On peut attester une sensation actuelle, etonpeutaussi déclarer une résolution que le devoir fera suivre; maison ignore si le cœur jouira plus tard dece charme qui maintenant parait propre à le subjuguer sans retom\ Bien que la force du sentiment qu'on éprouve persuade que la mort seule pourra Téteindre, la raison ne permet pas d*y compte^ sans quelque doute , et nul homme n étant parfaitement sùi* des impressions qu*il recevra, lessermensàcetég^d

sont absurdes quand ils ne sont pas perfides.

Indépendamment de ces protestations équivoques , dont les plus aitlentes sont les pluÀ trompeuses , tout lien entre des personnes hannéte^devient un engagement de veiller à la satiâ£iction mutuelle tant que ce ]ien diirem. U n*a plus de £3ro^ quand les dispositiikis intérieures changent de part ou d*autre ; on doit donc avouer ce changement. Peutrétre même serait-il mieux de pi*omettre d'avance une semblable franchise ; Tentière sécurité dont on jouirait alors rendrait Tintimité plus heureuse (s 5).

Lorsque ces liaisons se réduisent à la satisfaction des sens, elles restent encore soumises à desloismorales. L honneur suppose Testime ou la bonne foi , lors même qu'on n*éproUve |ias un attachement sérieux. Trop libre , le plaisir s'éloignerait bientôt ; on le retient en le réglant, et en distinguant d un appétit grossier les sensations réservées à une espèce qui lie peut se soustraire à cette dépendance .

mais qui peut ue s'y abandonner qu*ayec choix.

Si TOUS êtes doué de quelque prévoyance , vous préférerez à d'amusans caprices une affection durable , et vous désirerez qu'elle ait quelque chose de solennel. Les jouissances du cœur reçoivent ainsi une garantie ; elles sdlit même augmentée^ par la vraie connaissance des caractères. L'âge avancé qui regretterait les autres plaisirs de Tamour saura jouir encore de ceux-ci; l*amitié ancienne qui remplacera d autres émotions , rendra moins sensible la perte des désirs, puisqu'elle fera tout subsister , excepté ce dont le besoin ne subsistera plus.

Cependant , si 1 amabilité a cessé plus tôt , ou s*il se trouve que vous ayez manqué de prudence et de pénétration , votre refroidissement ne doit pas être attribué à linconstance. Chez rhomme même la véritable inconstance est moins commune qu'on ne Ta prétendu. Quant à celle qui dans le mariage provient de rhabitude, c'est-îWlirede l'expérience et d'un

u de saticté , on n a pas autant à la crainlire qu une certaine préocilppation d*esprit , qu'un secret mécontentement, suite naturelle de tant de démêlés ou de sollicitudes , que reproduisent chaque jour les iutéréts de famille.

Sans doute de mauvais choix , Tamour-propre , une aflTectation de légèreté , d'autres motl& moins excusables encore peuvent faire songer à des plaisirs nouveaux, et la conduite des hommes à cet égard n'est pas toujours le fruit de leurs réflexions . Il faut avouer aussi que lechangement offrirait des avantages réels , si la constance n'en préparait pas de plus solides. Ceux-ci deviendront tous les jours plus assurés. Si notre faiblesse et les vicissitudes de notre destinée s'op{K)sent à ce que la fidélité soit prescrite indistinctement , elle n en donne pas moins des biens précieux, toutes les fois qu'elle est un peu favorisée par les circonstances. Ce qu*on ))Ourrait se promettre dans le change* meut, ce serait le renf)iivellemeut d une agi*

talion séduisante , d'une sorte de vertige qu'il est naturel, mais non toujours raisonnable de préférer à la paix des liaisons établies. Ainsi les gens passionnés seront les plus inoonstans : au lieu de félicité , leur organisation leur procurera des joies vives, mais ceux qu'ils aiment souffriront bientôt de ce triomphe même.

Les inadvertances qui laissent le prestige se dissiper quand la difficulté cesse, donnent plus de force au désir d'éprouver une affection nouvelle. La douceur du passé devrait entretenir Famour, lorsqu'il ne peut plus s'accroître, lorsque Tespérance ne le nourrit plus ; mais trop d'occasions d'acquérir diminuent la valeur de ce qu'on possède, et après le succès on ne s'attache guère à se montrer tel qu'on était d'abord. Dans la solitude^ Tamour serait moins passager ; on conserverait attentivement ce dont la perte semblerait irréparable. Sans doute le temps affaiblira malgré nous les premières affections; . mais c|ue ce soit Icu-

icmeniet iuseiisihlement. Si nous lui résistions avec pcrscviTaiicc , nous verrions plus donnions rrelles parmi tanl de rapprocheniens oonsavvvs au moyeu d'une sanetion c|ui dès longtemps est accréditée, mais qui en dernier lieu se trouve moins imposante <[ue périlleuse.

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