DE LA PUDEUR
■ Ottte préveulion paraît sacrée durant Iw
^^es qui lui sont éclius en partage. A quel
f^^iple n'osera-t-on pas redire, à quel gouvei'»-
^^enl ne persuadera-t-on jamais qv'il serait
^^moral d'attaquer des erreurs anciennes? On
^^uve peu dMiommes (|ui se livrent avec in-
-peudance à la recherche du vrai , et qui ne
montrent ni cloîgnement , ni prédilection {>our les choses inusitées.
Si on n'a pu être cl*accord sur l'utilité de la pudeur, c'est qu'on ne Tétait nullement sur la nature même de cette affection. Doit-elle être considérée comme une des lois auxquelles nous avons été soumis dès Torigine, ou seulement comme un produit accidentel de nos habitudes ? Ces deux opinions ne seraient pas inconciliables ; mais il faut distinguer de la véritable pudeur, celle qu'on a besoin d'enseigner. Celle-ci , trop souvent , s'écai'te de Tordre réel , et on ne s'en écartera pas moins lorsqu'on n'aura aucune pudeur.
Cet embarras , ce trouble que les désirs enfantent, et qui peut en ralentir les autres efi«;ês 9 ne sera jamais bien interprété par ceux i{ui Tattribueront à une seule cause. La pudeur provient en grande partie de Tuniversalité des mouvemeus que Tamour occasioue : ils sont d'abord incertains, parce qu'ils selont exlrèmos. INous liésilons, parce qu il faudra le concours de toutes nos factiltés jK)ur
pré{^i^rer couveuablement ces plaisirs, pour mtetnrompre une langueur qui nuirait aux gteéralions suivants j pour propager hors de l'Otts , fragiles mortels , les forces plus durables de Tespèce.
Bernardin de Saint -Pierre aperçoit dans ^tle sorte de honte, le combat de deux puis- *^^ïiOes, de la vigueur physique , et de Téner- 8*^ intellectuelle. Mais faut-il conclure de ce ^^>Xàbat, que Tune des deux puissances s'é- ^^e contre 1 autre , afin de régner seule ? 11 •^ï'ait plus juste de voir dans la douce inquiétude de la pudeur , un signe de la réunion douteuse de ces deux forces. Excitées à la fuis, ^es auront à se soutenir mutuellement , et ^ii dans Tamour, elles étaient poussées toutes ueax aussi loin que nous le croirions i>osti|fle, oa craindrait peu d avoir des témoins. Le senftiment de la pudeur tient à ces bornes morales, <x>mme à cette prochaine débilité des sens; il rappelle ce (fui reste insulVisant ou involontaire dans \c mouvement des organes,
et incertain ou immodéré dans les transports du cœur.
Ni cette disposition, ni l^s difficultés qu^elIe fait naître, ne sont essentiellement contraires au plaisir, puisqu'elles appartiennent surtout à la saison de Tamour. On voit même que la pudeur est inconnue des en fans , et imparfaite chez beaucoup de vieillards. Plus naïve et plus exacte quand les mœurs sont pures , quand le caractère est jeune ent^ore , elle semble particulièrement l'attribut du sexe qui fait le plus pour être aimé. Ceux qui n*auraient aucun désir , aucun pressentiment de^jouissances, n éprouveraient aucune pudeur^ mais tant que les forces de 1 amour sont dans leur plénitude, on ne peut approcher du plaisir sans agitation , et dès lors sans retenue. De vives impressions pour une lin si terrestre doivent causer un moment de surprise à Tame qui aimait à séparer de Tordre invisible les besoins seusuels. ()uc de gens même regarderont toujours comnu: inexplicables les
)oies du cœur, les iospiratious poétiques occa- ^onëes par un acte qui nous est commun avec ^nt d*autres espèces étrangères , disent-i]$ , ^ cette mollesse enivrante, à ce gracieux détire.
Si ce qui appartient à Tamour était agréa- '^ tans mélange, le plaisir deviendrait plus P^«*lail peut-être , et on pourrait le croire plus ^^^^^Mtaot ; mais il manquerait d*un obstacle ^^^ché à sa nature, et, alors Famour occu- P^tit trop nos heures , au lieu de les animer ^MJement, ne tarderait pas à nous détruire, ^o^u* cette raison sans doute, les organes con- '^rés h la plus grande des jouissances ph}- ^^^aes, serviront plus fréquemment à d'autres frétions. Ces dispositions nous paraîtraient ^odifférentes chez des animaux privés , selon iK>us, de toute dignité; mais en s^étendant jUsqu^au genre humain, elles contrarient no» idées de prééminence, il est certain que cette succession , quelquefois im|K)rtune, de sensations disi>arates , doit arrêter la fougue des sens. Lors<[ue ces contrastes sont phi.s remar-
quablcs, la pudeur devient plus forte ; aussi ne se trouve-t-elle pas égale entre les deux sexes (26).
La pudeur est nécessaire , surtout lorsque la raison a très-peu d'autorité. Même de notre temps , si la réflexion devient assez puissante pour s'opposer aux excès , chez ceux dont l'amour - propre accroîtrait dangereusement les désirs, ce n'est guère à elle à réprimer, en de certaines rencontres, Tardeur de tant d'hommes qui vivent ordinairement sans prévoyance. Pour retenir celui qu'entraînerait une aveugle impétuosité des sens, il faut une autre impulsion de ces mêmes sens. Les voluptés matérielles , les seules qu'il connaisse , le subjugueraient entièrement ; il sera donc quelquefois utile que la répugnance , se joignant chez lui au refroidissement momentané des organes , opère une prompte diversion.
Les traces de pudeur que nous croyons apercevoir dans Tinstinct de quelques animaux, ont donné lieu à des interprétations peu vraisemblables. S'ils préfèrent pour leurs
amours des lieux écartés, c est parce <iue dans les momeus où ils ne sont pas en état de se défendre , ils veulent n'avoir rien ù redouter du dehors. Ils n'ont pas honte de dormir , et néanmoins ils cherchent une retraite j afin de reposer sans inquiétude. Jusquàce qu'on ait observé avec attention l'éléphant, et un petit nombre d'autres espèces , il vaut mieux ne reconnaître dans cette sorte de pudeur que le l)esoin diiu asile pour un acte qui , en absorbant les forces , suspendra la vigilance.
La pudeur n'est pas destinée à faire éviter l'amour, puisqu'il est indispensable, mais elle doit l'ennoblir. Elle prévient Tabus des désii^s sans les éteindre, sans pouvoir jamais em])é« cher qu'on ne les suive généralement : elle les prolonge en leur donnant à la fois et un fireiii nécessaire et un attrait plus particulier. Si elle ne préserve pas de tout mélange les choses séduisantes, elle peimet c|uelquefois l'oubli de cet incommode rapprochement , et si d'abord elle semble entraver les plaisii*s, c'est d'elle «pi 'on devra encore se féliciter durant les
jouissances mémes(27).Toute véritable réserve ne consiste-t-elle pas à différer d'agir, afin d'agir plus à propos. C'est ainsi , par exemple, que nous devenons d*autant plus capables de modestie, que nous avons plus de vraie fierté : nous paraissons nous retirer habituellement de la lutte des prétentions personnelles, pbui^ nous y montrer plus forts dans des occasions décisives et dignes de nous.
Loin d*étre naturellement austère , la pudeur doit avertir de ce qui altérerait Tamour, et, sans condamner le plaisir, elle peut le suspendre. C*est une défiance qui tient à l'étendue des sensations, ou une crainte, non de satisfaire les désirs, mais de ne pas les satisfaire assez bien ; c'est de Téloignement pour ce qui proÊiuerait des émotions peu ordinaires; c'est un choix rapide entre des amusemens convenables et d'humilians écarts; c'est enfin une inclination que nous avons à rectifier, mais qui dans le principe ne dépend d'aucun raisonnement,* et d'aucune règle politique.
La pudeur provient surtout du mutuel pen-
chant des sexes , el elle aurait peu dlmpcMr<> lance dans une contrée où il n^en existerait quun seul pendant long-lemps. Supposons des lieux où Tamour serait encore inconnu , et dans lesquels on n'aurait aucune habilude prise dès Tenfance de se yétir avec soin , s*y trouverait-il beaucoup de jeunes femmes qui refusassent de paraître nues en public?
Chez une femme, la pudeur peu tse confondre avec la crainte de ne pas rester constamment aimable. Chez les hommes , la^Heur, aussi réelle 9 quoique moins impérieuse, sera, en grande partie, la honte, le regret de ne pas accomplir tout ce qu^admet leur imagination , ou celle des personnes qu'ils voudraient ne pas mécontenter.
Quiconque n^est pas dégradé par le vice conserve la vraie pudeur , et si les femmes sont avilies, quand elles Tout perdue, c'est parce qu*elles ne peuvent la perdre tant qu'elles ne sont pas viles. La pudeur a beaucoup de rapport avec cet autre sentiment vague que nous nommons honneur ; la susceptibilité I. U
du plus louable amour de soi lépure, ou fortitieces deux afTectioos.
La pudeur naissante se rattache aussi au pressentiment d'un penchant exclusif , .plus ou. moins durable. On se réserve, en quelque Sorte , pour rindiyidu , séduisant d'ailleurs , avec lequel on aura de Tanalogie dans les fins de la procréation. Vinstinct de préférence s'éveille .quand toutes lés> faculté» de Tamour se ^veloppent.. Ce choix scrupuleux de la manière et allUPcc^sîou se remarque surtout dans la saison de la vie où Tamour se nourrit d^espérances illusoires, et cet art caractérise le sexe dont les divei'ses suites de Tamour occupent le plus la pensée.
Parmi nous on ne pourrait nullement justifier des plaisirs aYeugles. On a prétendu ique la délicatesse , le goût, la pudeur étaient &ctices , que rien n*était honteux, et que la nature n'avait rien fait de mauvais ; mais cette
honle^ cette pudeur, n^est-elle pas aussi dans
la nature (^8)? La Métrie soutenait qu'eu se cachant pour jouir, Thomme descendait au-
dcMom de» quadrupèdes. Cependant on ne pettt affirmei*^ que cette disposition soit toiÉt-àfiaiit:part΀ulièreàrhbnlme9 et, de-plus, nous ii6:Toyo0s pas coolment rétendue de Tinstinct serait une marque d^inférioritë. HeWëtiusne décoiiyraît e&celaqu*«ne inyenitiion & mettre au nombre des :raffiuemens d^une société trop xieiUe. S^îlen était ainsi, an lieu de se manifester généralement, cette retenue ne serait qu*ûne ruse de beaucoup de femmes , un som adroitement calculé. Ce prétendu artifice en amour ne détiendrait pas principalement la partage des êtres de Tunet dePautre 8exe,|ebeB lesquels la sensibilité est plus active, ou dont Torganisationest moins pesante, elle caractère phottsûr, plus franc, plus généreux.
On ne doit jamais avoir honte , dirent les cyniques , de ce que la nature prescrit quel* quefoîs. Ils raisonnaient fort mai. La nature exige, il est vrai, qu on cède à Tamour en de certains instans; aussi en est-il où la pudeur ne s'oppose pas à ce qu'on &sse ce que denuinde Tamour , ou bien à ce qu^on en parle
librement. Dans des circonstances différentes, la manière de parler et d'agir doit aussi âiffé' rer. Le plus inconstant des vrais besoinsn'esl pas un sujet dont, à toute heure , on puisse s*occuper impunément, et dont il soit toujours permis de s^entretenir dans les mêmes termes. D^autres moralistes, au contraire, ont ayance qu'une femme ne consei^rait aucune vertu lorsqu'elle n'était pas entièrement soumise & la pudeur. Cela serait vrai, peut-être , si on parlait de cette pudeur qui fait éviter les abus inconciliables avec le plaisir ; elle a sa source dans le sentiment du beau , et lorsque ce sentiment s'éteint, l'homme moral n'est plus. Mais on entend la pudeur dans un autre sens, d'où résultentdes maximes étrangères k Tordre réel. On soutient qu'une femme qui agit avec quelque indépendance est toujours coupable, toujours dépravée. Il peut arriver, sans doute^ que le plaisir conduise au vice , et que , chez des esprits faibles , il eu soit du fanatisme de la chasteté comme, du fanatisme des sectaires. Quiconque n'admet d*autre règle
que les conséquences de certaines opinions i^operslitieuses, est perdu sous le rapport moral, s'il perd celte foi ; mais d'autres seraient ▼ertueux en renonçant à toute prévention. Tandis que ceux dont les principes étaient fondés sur des préjugés abandonnent tout en abandonnant la pudeur vulgaire , la seule qa*OQ leur ait vantée, les femmes qui chercbent et qui aiment le vrai n*ont pas besoin d autre chose pour se conformer au devoir.
Non-seulement ce sont les femmes qui connaissent le mieux la vraie pudeur , mais elles sont asiujéties en plus grand nombre à la pudeur prescrite; cependant, il ne faut pas attribuer uniquement à cette double impulsion la résistance , ou naturelle , ou équivoque , qui leiur donne tant d'ascendant sur les hommes. Nos institutions et nos usages font redouter à beaucoup de femmes de remplir leur destination ainsi que la pi uparlle désireraient, et œtle crainte les fortiiie dans leurs pudiques
refus.
Ils proviennent aussi de la loi qui oppose >
dans plusieurs espèces y les lenleurs des femelles à rimpétnositë des. mâles. De tels ije* lai*ds serrent au plaisir, dont il fismlbien alors que la pensée même s'oocope. Les femmes excitent davantage , au moyen de cette hésitation , Tardeur qu'elles aimieient ii fiaiire natire ; elles paraissent ne pas vouloir qu*oii se borne & employer une fbroe seulement sufln sànte , et il leur convient d'être poursuivies, même avec quelque impudence. De sin»ptes caprices ne seraient-ils pas interrompus , peut-être par un caprice nouveau ^ dont quelque rivale deviendrait Tobjet? Elles attendent d'ailleurs qu'une volonté trop momentanée souvent chez Thomme, s^annonce comme asses expresse pour se prolonger presqii^autant qu'elles le prétendront elles-mêmes : ce sont des précautions secrètes < afin qu'on soit ton* jo|irs bien préparé pour ce rôle qu^il ne faut pas remplir avec négligence.
Un avantage habituel de la pudeur est d'empêcher ce qui exciterait dans les autres des désirs qu'on ne devrait }>as ou qu*on ne
vondrail pas sadsfidre. Très-souvtfnt 'aiM$i on peut Toir en elle un combat , variable comme noire organisation , entre une fierté d'abord eiduiiTe et un autre intérêt personnel , qui pourtant fera subir la loi d'un maître. Quelipie délicieuse que paraisse Timpubion de Vanour aôiaud , il occasione un peu de honte, en montrant que non-seulement on a be* soin de ses semblables , mais particulièrement d*iui d'entre eux. 11 en coule de descendre ainti, pai' un choix qui rentre toujours, sous quelque rapport, dans la loi commune, et de ne plus pouvoir se préféi^er à tout autre , ce qn*avail fréquemment conseillé Tamour desoi . Observée parmi nous, et portant l'empreinte de notre civilisation déjà ancienne, la pudeur ne peut conserver un caractère simple , que même on ne lui eût pas trouvé à tous égards dans les premiers siècles. Elle varie selon les lieux et selon les personnes. Toutefois les sentimens passionnés étendixmt ou fortifieront des désirs qu*une sévérité trop systématique voudrait seule proscrire. Malheureusement