DE LA NUDITÉ
Chez les anciens on trouvait presque partout des esclaves ; mais souvent Thonlme désigné comme libre avait, à plusieurs égards , de la liberté. D*autres réglemcns caractérisent notre âge : la coutume , qu^on persiste à nommer la nature, a tout prévu, tout déterminé. I^'s peuples sont entraînés sur une même trace ;
la fMuriie du globe qui ne 8*était pas soumiae à rindolence orientale recoildenotre aclÎTitë noiéme des chaînes peu différentes. Beaucoup d'hommes qui passent pour de bons esprits luradent arec moins de scandale le récit des plus odieuses trahisons que celui de quelques cérémonies de la vieille Asie , des luperoales du Tibre, et des institutions empruntées à la Crète par Lacédémone.
Les croyances qui avaient autorisé, oumàaie exigé la nudité dans les fêtes publiques , sont abolies, et néanmoins on cite des exemples modernes de l'indifférence avec laquelle d'autres générations voyaient ce qui surprendrait maintenant (3o). Lorsque Louis XI fit son entrée dans la capitale , des filles nues, placées auprès des fontaines publiques, représentaient des sirèites. Dans le jugement de Paris, joué vers ce temps, les trois déesses étaient nues sur le/théAtre. Le premier mai ordinairement des femmes se monti^aient nues sur la scène , et en partaient pour parcourir les rues avec des fhim)>eaux.
Qn.tk (Ttt des peuplades qui ne faiiaieni d^eucim Télemenl , exeepté dans des AJOUTS de sblennîtié » on coDune dtstmcùoii per- ^WMMUe. Cette coutume n^estpas.préciaémenl ecmtmireà kpodeur. La dîfiîeolté de se Tétir, «ueiool d^uM mAnière oommode , iperpétuait 1a nadîtë y soit dans les climats stériles et faràlans , s<nt même chez d'autres tribus , peu eiereées dans Jes arts. Quant à nous , i'étendae de notve pensée ne< nous permettrait gnèm.4e Tiiuceainsi«-Au milieu même des hordes ' sauTageSy et ayec Thumeur la plus indépen* dante, mais en réfléchissant, et en sentant , sinon comme nous , du moins autant que noua, on trouTcrait désagréable cette nudité hnhilQ^le. Néanmoins il est facile de supposer des^ ^*oonstances où Thomme le -plus aiWBoé da^s le ciTilÂsation marcherait nu en public 9 sans autre embarras que celui qui résulte wdinairement d*une situation opposée mwL coutumes anciennes.
11 ne parait guère moins difficile de renoncer à la, nudité dans les lieux qui la permettent ,
que de qailter ailleurs Fusage contraire. On lit dans des relations assez récentes, qu'au port de Jackson, les naturels, loin d^imiter les Anglais , après quinze années de communications, regardaient le soin de se courrir comme une marque de servitude , et ne songeaient à des yétemens que dans la saison froide.
Dans les étuves, en Laponie, et dans diverses provinces de la Russie septentrionale , les femmes et les hommes sont réunis , et nus. En sortant de la vapeur on va en plein air , on s*étend sur la neige : c'est ainsi que Ton se rend propre à surmonter Tintempérie de ces climats. Si la cabane du bain se trouve sur la ix>ute9 et que des étrangers passent, les fismmes s'en approchent pour regarder les traîneaux , sans se mettre en peine de ce qu'elles n*ont aucun voile. Dans une foire célèbre qui se tient sur le Gange, à quatre cents lieues de son embouchure, lesdeux sexes pratiquent leurs abhitions sans se sé|>arery quoique ces fidèles se dépouillent de tous leurs vélemens.
On a prétendu que la nudité était prescrite dans l'tle que les Européens ont nommée Formote y et on assure que dans une partie des Indes 9 au-delà du bassin du Gange , les femmes sont presque nues. On ne saurait Tattribœr uniquement au climat; la chaleur ne înstifierait point ce que la décence condamnerait. La température est aussi élevée à Sennaar on à Pondichéri , cependant on n^y est pas nu : Tusage en décide , et cela n*a pas d'influence formelle sur la corruption ou la sévérité des mœurs (3i). Sans doute c^était par nn abus de pouvoir que le ôhar d*Héliogabale était traîné sous de riches portiques par des Romaines entièrement nues ; mais aucun prince absolu ne serait obéi s*il avait la même fantaisie k Naples où à Lisbonne.
Pendant les jeux floraux , les filles publiques marchaient nues dans les rues de Rome. Du temps de Caton le peuple n'osa demander ces jeux ; mais les moeurs n*en étaient que plus dépravées , selon l'observation d^un contemporain. Dans les repas de luxe , et dans les
festins hospitaliers , quelques peuples joignaient très-frëquenunent aux amusemens de la table d*autres fiuitaisies dont sans doute on abusait , mais qui montraient que ces sortes de choses sont de nature à varier selon les temps et les lieux (3 a).
Ces usages se perpétuent difficilement Iwsque les femmes » ayant beaucoup de liberté , obtiennent beaucoup d*asceudant. Elles corn* prennent que rentière nudité , cette épi-euve souvent redoutable, ne doit servira leurtriom* phe qu^accidentellement , et que d'ailleurs elle ne suppose pas assez d'art. Si en un sens la plupart d entre elles peuvent la craindre * à d'autres égards elles la désirent peu. L'homme n'est pas séduisant de la même manière que la femme; au moment où il la veut sans voiles, plus volontiers elle lui laisserait retenir quelques parties de son manteau. Elle choisit d'après les indices que peuvent fournir le visage , et plus encore la forme générale ; les hommes au contraire demandent s*ils retn)uveront partout 1 attrait dont ils ont
besoin. Cette difTërencc tient à la beauté du sein dans un sexe , et proyient aussi de oe qu*il fiiut à l'autre des désirs impérieux. Absdument parlant, il suffit que Thomme soit propre à rendre des femmes fécondes , tandis que leur moyen de captiver est de paraître trèf-aimables.
D est une nudité qu^on doit presque en teol pays éviter habituellement. On aurait lart d*en conclure qu^il y eût quelque chose d*essentieUement déshounéte dans la vue des organes consacrés à des plaisirs nécessaires ; mais celte nudité n^est jamais parmi nous sans quelque effet sur rimaginatiou , parce qu'elle est très-remarquable dans nos mœurs « et il convient dès lorsqu'elle ne soit pas involontaire pour ainsi dire, qu'elle ne soit pas une suite de notre négligence. Peut-être n'y a-t-il rien d^absolument frivole dans ce qui appartient à Tamour. Sénèque a observé que la vraie satisiaction était sérieuse : le vrai plaisir a aussi quelque chose de grave et de réfléchi .
Parmi nous , ceux à qui furent donnés un
prompt sentiment du plaisir, et cette justesse qui en saisit les principaux rapports , ne se trouyeraient pas nus derant un témoin , sans que cela leur f&t positivement ou agréable, ou désagréable. S'ils pouvaient être dans cette situation avec une indifférence af^parente , ce ne serait cependant pas sans dessein, et jamais , surtout , la nudité de certaines parties du corps ne leur paraîtrait à propos , excepté dans une nudité entière ou presque entière. On doit sentir qu'un simple dérangement des habits conviendrait trop à des actions furtives I aux fiiutes impardonnables de gens qui s^écartent de leurs principes , ou qui manquent à leurs promesses. L^entière nudité est plus indépendante, ou plus féconde ; elle montre que Ton a le choix des instans , et cette sécurité suppose qu^on s'est arrangé de manière à éti*e exempt de reproches. 1N*est-il pas facile d'ailleurs a la plupart des femmes de ne trouver rien de très-embarrassant chez elles dans la nudité sans exception , et ne dépend-il pas aussi d'elles de la rendis beaucoup expressive
9S9 par un simple changement d*aiiitude ? Toute liberté en cela est bonne avec discernement. Si le pinceau avait à mettre en opposition le puissant amour, et le triste péché , celui-ci se* railTétu indécemment, et le premier seraitnu. Ce n*est pas d'abord sans surprise que Ton rencontre quelques hommes à qui déplairait très-aouTcnt la nudité d'une finnme. On pourra néanmoins se rendre raison de cette sensation importune : quand des jouissances immodérées ou ignobles ont détruit rentrainement qui naissait de la jeunesse intérieure , l'amour n'oSre plus en perspective que les grossièretés don ton a prisThabitude. On n*éprouve plus, avecTéoei^ie qui annoncerait que les désirs ont été souventréprimés, Theurcux accoixldedeux volontés sanscontrainte, et de Tabandon sans désordre. On méconnaît ce quilyauraiid'heureux dans la force morale commandant aux sens lors même que rien ne paraîtrait leur résister» et s^appiaudissant de n^avoir aucun besoin d autres chaînes (33). Ainsi quand rien ne se place entre la sensation produite par la présence
d'une femme , et les dernières jouissances aux* quelles seules on est réduit , cpiand la voluplé dégénère et derient toute positive , ou trop visiblement matérielle, quand on ne sait plus trouver le voile idéal, la nudité ne peut Baire rimpression qu'en attendrait un cœur jeune. Des gens ainsi afibiblis sont portés à la croire inutile , si elle n'est point désordonnée : ils u^imaginent pas comment on reste honnête en devenant libre.
Sans doute ils pourraient vouloir les plaisirs informes que cherchent des organes irrités par Tabus même. Uinstinct se ferait entendre; mais comme ils n'ont pas conservé la vraie pudeur , les dégoûts se mêlent toujours à des jouissances d^ailleurs si imparfaites. N^ayant pas su distinguer dans les besoins natui^ls ce qui était encore convenable , et ce qui ne Tétait plus , ils ont fréquenté des femmes dont la tâche semble être de corrompre les mœurs en favorisant Toubli de tout principe , et qui se dégradent , non pas précisément parce qu'elles ont trop peu de i^tenue , mais
qu'elles aviliesent le plaisir, ou le dénaturenl, autant que cela est possible , en y mêlant la Jioenoe. Ces hommes coupables et encore plus malheureux ont perdu l'illusion du cœur; en se permettant ce qui répugne à Tamour même, ils se sont exposés à confondre ai^ec lui ce qui rend inhabile à en jouir, et leurs fautes répétées ont eu sans doute quelque suite odieuse. Désormais ils ne seront soutenus ni par Tespoir des yraies jouissances, ni par le consentement de la raison. Leur imagination ne s arrête plus qu*à des objets qu'ils devraient à peine connaître. Leurs sensations déréglées , ou refroidies , en les conduisant au mépris pour les femmes , indiquent le mépris qu*ils méritent eux-mêmes. Le charme de Tamour s^est éloigné d*eux, et, sentant à quoi se borne leur partage , ils Tondraient ne rencon trer cpie des êtres qu*ils pussent traiter avec un dédain, vieux châtiment de leur pro[)re honte , ou bien des femmes dont la sévérité , en écai^tant toute idée d*amour mutuel , ne rappelât jamaisde nobles désirs altrn-ssans retour.