DU MARIAGE
ftKGONDE PABTIE. — (GOlIlIIMtAATIOlll PlATICULlMEt. )
LorêqueFusage légal coDMcre expreMëment une manière de agonir, c'est bientôt lir seule perspective de succès que laisse entreroir, aux hommes passionnés, le sexe qui a besoin de garanties pour TaTenir. On est amené de la sorte à confondre Tidée de rengagement le plus grave avec Tidée si différente d'une liai-
son d^amour. Très-souvent on se marie sans autre dessein que de céder à ses désirs après quelques formalités; on perd de vue qu'il n*est pas permis de se séparer quand ce goût cesse. Comment viendra-t-il à Tesprit d'une multitude de personnes dénuées d'expérience ou de réflexion, qu'une fantaisie qui les subjugue puisse avoir un terme y et à quel homme une femme permettrait-elle d*y songer ?
Cependant , une promesse si étendue embrasse beaucoup d'autres intérêts. Avant de se lier sans retour, ceux qui vont pi'ononcer ces vœux feraient bien d'examiner plus encore si pai* la suite ils seront facilement amis, que si le plaisir d être amans aujourd'hui leur semble au-dessus de tout. Ils se bâtent de prendre pour une sorte d'inspiration quelques appai;euces d'un pencbaut indomptable , au lieu de les considérer comme suspectes, et de craindre qu'elles ne résultent seulement de la fermentation des désirs actuels. Daas le cours ordinaire des cboscs , celte prétendue sym|>aihie ne proiluira que renchautement des prt -
mien jours , ou peuUétre la satisfiEiction de quelques mois : il faudrait au repos de la yie des fondemens jJus sûrs.
Ne regardons pas comme les meilleurs ma-* riages ceux que la passion rend difficiles à ériter. Il conyienl mal d*attendre pour faire un choix « qu'on se sente aveuglément entraîné. Quand on est captiyë par une inclination qui parait encore dans toute sa force , sans doute c^est un obstacle pour oontracter d'autres liens; mais Tunion légale qui satisferait ce Tif désir donnerait- elle ensuite le bonheur? Les promesses illimitées ont quelque chose de menaçant ; elles deyiendront &tales par cela seul qu*elles ne sauraient être remplies. Nous verrons avec impatience combien était chimérique ce que nous espérions , et la réalité qui nous condamnera aux regrets fera naître un mécontentement insurmontable. U est vrai i les grandes illusions suspendent d*abord la tristesse; mais , après Pavoir ainsi tenue en réserve, elles la laisseront retomber avec pe-
santeur^ et se répandre sur dee aiméet qui auraieni pu rester plus douces.
Après ayoir aimé éperdueoient » que de femmes , que d'hommes s*abusent dans le sens contraire ! Us ne connaissent point de modération ; dès que la fix>ideur peut les atteindre ils s'y lirrent sans dé&nse » et, parce qu*ils apprirent trop tard que rien n*est parfidl, ils méprisent ce qu'ils chériraient encore alb ne s'étaient pas flattes d^étre séduits constamment. Ils s'abandonnent à une humeur chagrine avant les années stériles, et dans TAge même où ils pourraient réunir toutes les forces de Tame, Inhabiles à posséder les vrais biens, devenus insensibles à la beauté de tant de choses, fatigués d^eux-mémes , et lassant ce qui les entoure, ils ne savent plus que détester une exis* tence appauvrie par leur ancienne avidité , par les premiers écarts d^une imaginatioa qu*ils croyaient inépuisable.
Non-seulement l'expérience ne permet pti d'ignorer que la passion n*est point nécessaire
dans rimian domestique ; mais on doit corn-* prendre que tout sentimenl extrême y serait déplacé j ou même y deyiendrait nuisible ^ et que les séyères conyenanoes du mariage admettent difficilement ces transportscapricieux • On é{M*ouYera presque toujours que s'il est lxm« en s*épousant , de se plaire de part et d'autre, oa indispensable de ne pas se déplaire, et que s'il est très-bon de Toir qu*on pourra se chérir long-temps , il est à propos de ne pas s*aimer d^abord avec véhémence (4)* Ni les relations nombreuses qu*établit le mariage , ni la fiii* blesse de nos organes , ni Tinstabilité de nos sensations , ne permettent que le prestige se soutienne , excepté dans des ciroonstances très-particulières. Il est d'usage de jurer la perpétuité de la passion ; mais trop souvent un certain éloignement mutuel en deriendra la seule conséquence, et même ce sera beaucoup si ou ne se hAte pas de chercher ailleurs quelque objet plus capable de réaliser des espérances que rien ne réalisera.
Ces remarques ne tendent nullement k ex-
dure de la yie conjugale des séntimens profondS; très-peu connus au milieu de nos villes, des inclinations irrémédiables , pour ainsi dire, que ne comprendraient pas même les hommes livrés aux séductions ordinaires. Si une passion violente fournit des moti& de ne pas s^engager pour l'avenir , un attachement que de certains événemens ont rendu invincible, demande qu'on ne se sépare jamais. Hëloise, au douzième siècle, aimait fortement, et neveulait pas se marier. Elle pouvait avoir tort à d*autres égards; mais elle apercevait une espèce d'incompatibilité entre ses penchans et des promesses plus graves. Au contraire , ce qu'il y avait d'excessif à Tlle -de -France , dans rattachement de Paul pour Virginie, n aurait pas empêché que leur union ne fût très-douce jusque dans leur vieillesse : c'est aux habitudes des solitaires que se rattachent surtout ces aflfections invariables.
La plupart de ceux qui veulent s'épouser par ce seul motif que la passion les y engage, doivent reconnaître qu'ils sont de caractère à
se prévenir quelquefois ainsi d'un goût subil. Pour que cette union soit troublée amèrement, il suffira que Tun des deux époux se iroie saisi d'une passion nouvelle qu*il croira indomptable; et tousdeux doivent s'y attendre, puisqu'ils ne savent lutter que ûdblement contre cet inconvénient de leur oi^anisation. Les probabilités d'un heureux mariage sont beaucoup plus fortes en fiiveur de ceux qui n'admettent qu'un attachement conciliable avec la prudence. Souvent une affection justifiée par des qualités morales, une sage inclination se prolongera jusque vers le temps où elle pourra s'éteindre par degrés , sans qu'on désire la remplacer.
Dans la première jeunesse on a presque généralement et trop d'espoir , et trop d'impétu€}sité pour juger de toutes les convenances du mariage. 11 en est qu'on peut sentir vive* ment; mais ou parait ne se faire aucune idée des autres : on oublie trop que ce lien n'est pas un simple rapport d'amour, un libre mouvement du cœur et des sens. On prend le dé- II. 3
sir ardent de la possession pour un signe du bonheur dont ou jouirait dans Tuniou intime et invariable ; ce sont cependant des besoins diOerens, et qui n*ont même de Tanalogie qu*a de certains égards. Si on se mariait pour peu de temps, si on n^avait rien k stipuler sur des intérêts de famille, il serait alors naturel de suivre s^ passion , en la supposant admise dans Tordre moral ; mais au contraire le mariage devient une sei^itude sans limites, dans ses effets comme dans sa durée.
Celui pour qui généralement une douce intimité aurait de grands charmes, ne doit pas, à cause de cela, se hâter de se marier, à moins toutefois quil ne se croie certain de vivre au milieu des champs. C'est avec des amis que rintimité est sûre , parce qu'on en fait un libre essai : on n'est engagé pour toujours que si on a rencontré heureusement. Mais on ne prend pas une femme comme on prend un ami. Le choix, pour le mariage, est irrévocable , sans être suffisamment éclairé. Ainsi enchaîné , n'étant plus maître qu'en appa-
rence, de ses déterminations , de sa situaiiou, de ses liens* on ne jouira plus de rintimité en aucun geni*e.
De toutes les résolutions décisives , le mariage est celle où ordinairement la prévoyance a le moins de part ; tandis qu*il n*est rien qu'on dût concerter avec plus de sang-froid^ puisque ces vœux du mariage sont parmi nous les seuls vœux perpétuels. Mais on aime à être condoilpar scm imagination, ne fût-ce que pour &ire penser qu elle a un pouvoir irrésistiMe. On sera toutefois d^autant plus facilement subjugué par elle qu^on en possédera une plus chëtive. Attribut naturel des âmes fortes, une riche imagination n est pas dominante k tout moment : elle cesse d'être écoutée quand il s'a* gil de se décider et d agir, parce que ceci est Toffice de la raison, et que dans un ame forte toiit est selon Tordre. Quant à ceux qui avec de la sagacité manquent d'idées étendues, ainsi que de caractère, ils se mettent à imaginer en toute rencontre : c'est à peu près leur unique ressource. Ils s'agitent, ils se récrient, iiss'ex-
lasient, ne 9e sentant aucun moyen de ^'ani-^ mer réellement; et bien que ce trouUe ai t pour dernier terme quelque effet de salon, comme ils ne sont doues des autres facultés qu*à un degré plus Êiible encore, ils insistent pour ipid nulle autre force ne gouverne le monde. Beau«coup de projets de mariage ont pour origine cette puérile inquiétude d'esprit. Le jour de la célébration sera un jour de fête pour d*o^ bligeans négociateurs, pour des amis pleins de zèle. Tant de gens ayant en vue cette joui^née-* là, il se trouve qu'une secrète intention de la rendre plus remarquable , plus joyeuse , plus brillante, accrédite , à Tégard de rattachement conjugal , des suppositions romanes-^ ques.
Le mariage indissoluble est un engagement très-hardi, très-périlleux. Devons-nous être surpris qu*afin de s'y ménager du moins quelque asile, plusieurs personnes y cherchent , au lieu d^une séduction plus douce, les avantages qu'on sait être rarement illusoires. Si , par exemple, une femme se décide à porter le
nom d*ua houune qui ait Je la naissance, elle »ait exactemeut ce qu*elle préfère; mais lorsqu'on se ilatted'apprëcier Tamabiliié seule, on se décide presque toujours d'après des conjectures. Vous ne connaissez pas mdmé celle beauté, ces grâces qui, selon vous, ne s*ofirtroni jamais ailleurs. U se peut que vous les de- ▼inies; mais enfin, vous n'avez vu que les traits du visage , ou Tagrément de certains mouvemens ordinaires. Si même vous prétendez ne considérer que le caractère, avouez qu'à cet éffLvd il s'en faut de peu que vous ne restiez dans rinconnu (5). Cependant les qualités morales, ainsi que les grâces extérieures restent au-dessus de la naissance, ou de ce qu'il y a de superflu dans les dons de la fortune. Ces convenances plus personnelles étant les seules qui puissent vraiment donner le bonheur, on s'y arréle avec raison quand on se persuade qu'on les rencontre en eflfet, quand on se croit seul privilégié dans une multitude : quelque nombreuses que soient les chances contraires, il est naturel d aspirer noblement , ou
témérairement, à ce qu'il y a de plus précieux.
Malgré les choix irréfléchis de presque tous ceux qui se marient fort jeunes, ce serait pis encore si la seule yolonté des parens faisait conclure les mariages. La chaîne rivée pour toujours le serait avec moins d*étourderie, mais avec plus d'injustice. A tout âge on resterait soumis à Tancieune décision d\in pouvoir qui depuis long-temps ne subsisterait phis. Un père n'est le maitre de ses enfans que pour leur intérêt; il ne lui appartient de les diriger que jusqu^au moment où ils doivent recevoir toute la liberté que Tordre social comporte. Un père n'a point d'autorité réelle pour marier ses fils ; il abuse de son ascendant s'il veut faire plus que de différer tout engagement dont il reconnaîtrait l'imprudence . On peut obsei*ver aussi que, dans les lieux où le mariage ne saurait se dissoudre, il ne devrait pas être permis de se marier avant l'émancipation, ou même sans cju un temps écoulé dans rexercice des droits qui commencent à celle
f>|KK|ue, eut donné un certain degré de maturité au jugement. Tel homme doit suivre en cela, mais librement , Topinion de ses pareus, et tel aulre, devenu majeur , peut n'écouter que lui-même. On fait bien quelquefois de calculer les avantages les plus visibles ; on fait mieux encore d en préférer cPautres , quand réellement on les a pressentis, quand on |)eut être convaincu de la mutuelle stabilité des principes de conduite.
On jugerait mal des considérations au\c|ueUes on doit particulièrement s^anvter, on connaîtrait mal par rapport à soi les autres hommes, si on ne se connaissait pas bien soimême. A-t-on assez réfléchi sur ce qu\in homme et une femme auront à faire quand il se présentera quelc|u*une de ces difliiniltés quon ne devrait pas se dissimuler avant le mariage , de )>eur d'être ensuite tout-à-fait inca|>ablede les surmonter. Il ne faut |>«is craindre de le redii*e : tant que 1 on fera des vœux |ier|K>tuel.s , a riniitalion des sierles d'ignorance, et qu^an lien d'aspirer seulement à la
iO
durée du mariage, on sera réduit à la subir, ce lien , très -redoutable dès lors , le sera surtout pour la jeunesse , que ne sauraient assez éclairer sur l'opposition des caractères les indices de quelques penchans trop récenunent formés.
S*il était moins rare que des époux restassent tout occupés de leur ancien amour , ces exceptions, même en se multipliant, justifieraient mal la passion. De tels couples serontils ce quHls devraient être ? Ils n*ont point le paradis sur la terre , conformément à la supposition de Rousseau ; mais si y durant cette vaine attente , leur passion les préoccupe, l'objet du mariage est mal rempli. Au lieu de surveiller assidûment l'éducation de leurs fils, au lieu de se perfectionner eux-mêmes, en rectifiant d'un commun accord leurs idées ou leurs inclinations , ces chefs de famille entretiennent ce qu'il y a de puéril dans leui*s sentimens , et, comme le dit aussi Rousseau, la seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. Ainsi les liens de Tamour et du mariage.
Ai
pris dans leur force, paraissent incompatibles même a rinstituteur d'Emile. Me vandrait-il pas mieux , dès le principe , se considérer comme des amis qui entrent dans Tàgç des vues sérieuses, et qui auront à perpétuer Tnn pour Tautre , ou à préparer pour leurs enfiuis les Traies douceurs de la vie ?
Cest une imprudence peuirétre de commencer ces longues années avec tout le déTouement d'une aiFection extrême : divers obstacles empêcheront bientôt de continuer ce qui aura été possible durant quelques semaines. Il résulte de cette remarque que les mariages les plus heureux seront très-rarement ceux que la passion aura décidés. Une impulsion trop vive se ralentira , et le mécontentement s*établira au fond du cœur, avant que de part et d'autre on ail cessé de faire ce qui suffirait si on n*avait annoncé rien de plus. Le terme même do faible bonheur dont on jouira encore se trouvera indiqué par ce premier changement, et, |iour que ce terme arrive bientôt, nesera*
ce f^s assez qu'on le prévoie avec tant de vraîscmblance ?
Retrancher du mariage Tamour passionné , ce serait, il est vrai, Tinterdire à beaucoup de iêmuies incapables de se permettre quelque chose d^irrégulier ; miais ce ne serait pas priver de cette ardente union des coeurs les femmes plus que les hommes. Si elles cessent d'admettre des penchans pleins d'illusion, les hommes cesseront d*adorer, à inoin^ qu'ils u adorent des femmes imaginaires , comme Tout fait des poètes aussi conséquens, ce semble , que tous ces esprits auxquels il faut un amour effréné. On doit observer de plus que les passions indomptées sont presque toujours funestes à ceux qui les éprouvent, aux femmes non moins ((u\iux hommes. Les maximes qui nous prémunissent centime la passion ne tendent pas à retrancher du mariage ce que l'amour a de plus désirable ; évitons seulement d'expier un jour de douce ivresse par des années de repentir, el peut-être d'inimilié.
En formant celle union, pi*omeilez de n'avoir jamais de procédés contraires à raflfection mutuelle ; mais ne jurez pas de rester toujours en proie a des ailleurs dont le lien conjugal n'exige pas la constance , et qui pourraient lui manquer toujours, sans qu^il Sài moins positif, moins sacré, moins favorable au bonheur. Faire consister la force du mariage dans celle de Tamour , c*est aller JM^u'a méconnaître 1 esprit de cette institution. Ce que le sort ne produit 9 ou ne permet que très-rarement, ne |ieut pas être la condition d*un contrat proposé à tout le monde. Déférence ou protection , prévenances récipixiques , concoui*s des volontés pour Tavantage des enfans , libres rapports, et confiance domestique : voilà ce f|ui reste iusé|Kirable de lidée de Tuniou prolongée, de Tunion obligatoire.
On fiût aussi de vains raisonnemens contre la fidélité dans le mariage. On demande s*il n'est pas téméraire daunoncer la durée d^un sentiment sur lequel la volonté nu cpi un pouvoir indirect. Eu cilct , ce serait déraison-
nable , et oe n^est pas cela qu*il oonTient de promettre. La vraie fidélité est surtout négative. Un homme marié se décide à considérer les autres femmes comme lui étant interdites, comme n*exi$tant pas en quelque sorte ; il sera donc ramené souvent vers la sienne, et vraisemblablement elle lui plaira. Que lafinrcede rengagement soit bien sentie, Tunion pourra être presque aussi douce qu^elle le deviendrait dans des lieux déserts. Cependant, puisque ces époux demeurent parmi les hommes, un amour illégitime peut altérer Tunion, mais sans la troubler essentiellement : on n*bésite pas à combattre des sentimens dont on ne doit espérer aucun avantage. C'est ainsi qu'une première intention i^éelle de tenir ses promesses suffirait souvent pour les rendis heureuses , et que le désir naîtrait de Texclusion de toute autre jouissance. Supposons douze hommes qui aient résolu de ne jamais s^attacher aux femmes des autres , à peine en verra-t-on trois ou quatre à c|ui les leurs soient indifféi'entes. De douze personnes qui , dans le sexe le plus retenu :
auront pm une résolution semblable, peutêtre ne s'en trouvera* t-il pas deux k qui leurs maris déplaisent long-temps. Obsei*Tons touteiûis que les effets probables d'une teUe contrainte ne justiHent nullement Tindissolubilité du mariage i et que le plaisir , bien cfu'il doive paraître une occasion de rapprochement , n'est pas tellement nécessaire aux sens , qu'on ne puisse le négliger , ou Tabandonner au milieu de Topposition des humeurs , des gonis , des principes. D^ailleurs cette résolution de 6délité« ne sera pas efficace si elle n*est pas mutuelle : si Tun des époux ne Ta pas prise sincèrement , ou n*y persiste pas , on ne saurait dire pour*^ quoi lautre resterait embarrassé dans des chaînes stériles et pesantes.
Les convenances qui , avant qu'on essaie de la vie conjugale , déterminent ou font désirer l'iolimitéde lamour, reposent sur des qualités d*un autre ordre que Tanalogie ou la flexibi*^ lité d*idées , nécessaire pour concilier ensuite tous les intérêts et toutes les prétentiotas» Généralement ceux qui se préparent au ma-
riage connaissent mal leurs autres penchans mutuels. Lorsqu'ils s*obseryent, ils ne le font que dans une manière de vivre tr^s-diflTëreote des habitude qu'il vont contracter; de sorte que cette première éprauve ne donne que de faux résultats pour la seconde qu'ils subiront trop tard.
Les vices ne s'opposeront pas seuls au bonheur. Lorsqu^on parait avoir fait un excellent choix, on nest pas encore à Tabri des évënemens qui peuvent amener rindifférence.
Pour vivre convenablement ensemble , il ne suflit pas de réunir des moeurs, de la bonlé, des vertus ; il ne suflit pas même de sentir de part et diantre la valeur de ce mérite. Souvent ceux qui ont résolu de se soumettre à Tordre prétendent l'obtenir par des moyens peu conformes à la raison, et quelquefois aussi la société de personnes timorées est pleine de tristesse. D^autres veulent conjointement opérer le bien, mais ils ne le cheix^hent pas dans Je^ mêmes voies. Si l'un d'eux s'aveugle moins, que fera-t-il ? On corrigerait plus aisément de
grands dé&aU , des débats inexcusables ; mais comment se promettre le ferme d*an mal dont il fiiut en quelque sorte respecter le principe, et à quel expédient recourir , si on nous obsède de sang-firoid y ayec amitié , arec la douceur que donnent des moti& honnêtes, avec la constance de gens simples qui agissent par une sorte de nécessité ?
Ce qui serait indispensable pour n^avoir presque rien à ci*aindre d'une chaîne si étroite , ce aérait une sorte de conformité dans les fins qu'on se propose. Il n'est pas nécessaire, et ceci est un principe dont l'oubli a fiiit beaucoup de malheureux , il n'est |>as même toujoura bon que les goûts paraissent exactement semblables; mais on a besoin d'une même manière de concevoir l'ordre , ou de sentir les suites des choses, et les avantages de la vie intime. En vain vous désireriez sincèrement I1ianm>nie; si vous ne vous en faites pas tous âewL à peu près la même idée, vous n'obtiendrez pas même la |Miix , et vous croirez vol!k*€ humeur lustitiée parce que votre intention
sera irréprochable. Pour choisir rami auquel il faudra laisser prendre tant d'influence ^ tant d'autorité sur le reste de vos jours , examinez surtout s*il préfère en général les choses accoutumées aux choses nouyelles, ou une amitié sûre à une amitié complaisante ; s*il sait s^abstenir de juger les hommes sans égard pour ce qui s'oppose souvent à ce que leur conduite devienne Tindice de leurs inclinations réelles: si enfin il aura dans Tesprit , dans la volonté , dans toute Forganisa tion ^ une acti vi té soutenue et féconde en ressources honorables , au milieu des langueurs ou des nécessités de la vie domestique.
En proscrivant la polygamie , en établissant pour le mariage une sorte d'unité convenable, jusqu'à un certain point, dans nos régions , on a supposé que cette régularité excluait presque plusieurs engagemens successifs. C est une suite du système dans lequel on s attachait i persuader à la multitude de tout sacrifier, et de se dévouer toujours. On voulait une règle absolue pour l'emploi de nos facultés mobiles:
on ▼oulait que notre cœur eût la patience d*un cœur qui ne deyrait s^ëteindre que dans un autre Age du monde.
On n*a pas cru que ce fut assez d'interdire le diyoree ; on a été jusqu*à prétendre que le lien n était pas réellement dissous par la mort d*un des associés. On est disposé mémeàregardercomme un mauvais père un homme qui se remarie quoiqu'il lui reste des enfans. Cependant nul ne Taurait blâmé , si son premier mariage lui avait procuré des héritiers nouveaux qui eussent également diminué les espérances des aines. Est-il impossible que ceux-ci aient a se promettre quelque avantage du parti auquel leur père s^arréte? Mais on aime ces règles générales» sans remarquer que Tapplication n*en peut être juste qu*accidentellement , iorsquil s^agit de faits particuliers, et qu'ainsi toute maxime de ce genre est nulle dans une acception étendue.
Parmi nous, non-seulement le mariage doit être perpétuel ; mais, comme pour augmenter les discordances, beaucoup de femmes vou*
diraient qu*on 8*y déterminât presque uniquement par amour, c^est-à-dîre dans rintérétde Taffection la moins durable. Oîpendant n'estce point parce que ces vifs sentimens sont fugitif, que la fidélité est prescrite? Tant que Famour subsiste , on rejette naturellement ce qu'il n'embellirait pas, et on est fidèle sans Tayoir promis. N'est-il plus? au contraire, la fidélité ne peut pas être réclamée en son nom. Mais une fidèle abstinence devient obligatoire dans des conyentions relatives seulement à la possession , dans celles qui font partie du mariage , et qu'on a tort de confondre avec les libres engagemens de Tamour passionné. Il n'existe point d'accord à cet égard entre l'opinion et la loi. L'opinion, dont les femmes sont ici les arbitres, exige presque qu'on ne se marie qu'avec passion ; mais le mariage légal est si loin de dépendre d'un amour extrême , qu'on reste marié quand rindifférencesurvîent, et que la loi ne songe pas à séparer les époux dans l'âge où ils ne peuvent plus s'aimer avec entraînement.
Cette idée si finisse que le mariage n'est aatre chose qu'un moyen de rendre honnête une liaison sensuelle , conduit à oublier toute rîmportancede cet engagement. On s*y livre alors ayec précipitation , et la raison n'y a plus de part Les rencontres &vorables semblentelles incertaines , tardives , ou difficiles , Timpatience trouye des prétextes de tout genre , et elle la jusqu^à faire naitre des caprices de générosité. Si on ne s'abuse pas, du moins on se laisse diriger ; complaisant lorsqu'il faudrait être circonspect , on s'expose, par des condescendances irréfléchies , à de longs regrets , et des motifs passagers font prendre des résolutions irréyocables. (>n ne peut ignorer que le mariage deyient une servitude , et pourtant on s'y décide ayec la légèreté de gens qui se réuniraient pour une simple partie de plaisir.
Lorsqu'une jeune femme cherche à op|>oser quelque espoir à la contrainte dont elle est fiitiguée, elle regarde le jour du mariage comme le moment de la délivrance , et comme un pas décisif dans des voies heureuses. Son
éducation avait donné cette direction à ses yœux , avant même que le besoin d^éire admirée, le pressentiment du plaisir ^ et Tinquiétude des sens lui fissent considéi*er quelque succès en. amour comme un triomphe nécessaire. L*idée vague du mariage se composant, pour les deux sexes , de tout ce qu*il a (alla d'abord leur interdire , cette curieuse attenle, que chaque jour embellit en la prolongeant, peut subjuguer la pensée; mais après cet instantmémorable , après ce mouvement extraordinaire , on se retrouve où on était auparavant. Les heures nouvelles diffèrent peu des premières , si ce n'est en ce qu'elles sont chargées de sollicitudes que la précipitation excitée par de beaux rêves avait empêché d'entrevoir : ainsi 1 image de la félicité sVloigne, ou s'obscurcit, et l'ame, dénuée de bonheur, n'a plus d'autre force que d'achever patiemment son travail sur la terre.
Plusieurs femmes attendent ces chaînes avec un empressement que n'expliquerait pas la seule intention d'assurer leur sort. Elles y sont
portées , dira-t-on , par an dëaîr que Thabi- Iode même de la décence doit fortifier , par celui des jouissances permises. Mais , d'après plusieurs aïeux ingénus , le besoin de choisir un guide pour rentratner lui-même , de choi* sir un maître pour régner sur lui, n'y auraitil pas autant de part que le besoin de retenir auprès de soi un ami? N'oublions pas que les diyers actes dont notre organisation sera sus* ceptible , soit que nous suivions nos penchans oïdinaires , soit que nous nous conformions aux circonstances, ou même que nous cédions mu malheur , que ces divers modes trouveront dans la souplesse de nos organes , des moyens déjà préparés. 11 n*est pas de mouvement qu'on ne fiisse volontiers dans l*àge des essais, ou d'attitude qu'on ne prenne quelquefois au milieu des jeux : nous pouvons aussi nous accommoder, du moins en quelque manière y de toutes les situations morales, parce que nous sommes avides d'incidens propres à exercer notre adresse , ou notre sagacité. Sans liberté, nous n aurions pas chacun une existence asseï par-
liculière ; mais la sujétion , nous conTenant aussi pour que nous ne restions pas étrangers au milieu du monde , ces deux besoins se balanceront , dans des proportions très-différentes , selon les coutumes ou les âges, et plus encore selon les sexes et les caractères.
Nous sommes plus calmes quand nous aycms résolu de nous mettre d*accord ayec les fiiils par uu sage consentement ; nous pouvons aussi trouver du repos dans une dépendance portée un peu loin , dans un certain degré d'assujétissement aux volontés humaines (6). La femme est particulièrement disposée à cet abandon, qui pourra ne consister que dans les dehors: elle admet un joug, afin de se ménager , dans une sorte de mollesse , des dit>its à une résistance féconde eu expédiens.
C*est un instinct presque général de se préparer à la domination, ne fut-ce que pour éviter Tasservissement. Les hommes veulent directement le pouvoir ; leurs compagnes le veulent aussi, mais celles qui le veulent de la même manière, font exception parmi elles.
Une femme, dont le caractère n'a lien de factice , et n'est pas non plus perfectionné par la raison , renonce volontiers à sa liberté , maiir afin de conduire celui à qui elle se sera soumise. Une apparente résignation la délivre de toute responsabilité extérieure , sans la priver de Tempire : c^est pour commander quelque part qu'elle veut dépendre d'un chef de famille. Les femmes se forment ainsi une sphère d^activité où elles exercent un pouvoir indirect très-séduisabt pour leur imagination, que les détails agitent ; et cette puissance , moins visible, mais moins orageuse, qu'elles s'attribuent, sera le dédommagement le plus analogue k leurs inclinations.
La force des engagemens est la même pour les deux sexes dans les relations étrangères à Tamour. Relativement à l'amour même , il en peut être ainsi quant aux personnes qui liront pas contracté une alliance légale ; mais, dans le mariage , la foi promise avec solennité sera particulièrement pour la femme le premier des devoirs. Les torts de l'homme sont
inexcusables comme les fautes des femmes, et pourtant ils n'excitent pas la même indigna-
tion y parce que ces infidélités i si on excepte quelques circonstances particulières , ont des suites beaucoup moins graves* La naissance irrégulière des enfans n'est pas le seul motif de cette distinction. Lors même que Tenfioit adultérin cesse de vivre dès les premiers jours, sa mère s'est trouvée près d'une année dans une situation qui ne lui rappelait pas ses véritables engagemens , et cela peut les affaiblir à jamais. Elle prend Thabitude de la dissimulation à Tégard de celui qui devrait être exclusivement son ami : ainsi exercée dans Tart de tromper, que conservera- t-elle d^honnête et d estimable ?
Si même la stérilité de la femme était certaine , ses fautes pourraient encore avoir des conséquences que celles de Thomme ne font pas craindre en général. La plupart des hommes n'écoutent de nouveaux pencbansque par intervalles , parce que d'autres desseins les assujétissent ; mais les mouvemens du cœur
fiaraissent Tunique affaire de beaucoup de femmes, et elles semblent s^attacher sans réserve j pour un temps , à celui qu'elles consentent à recevoir dans leurs bras. Leurs dispositions naturelles , ou leurs habitudes ne les ayant pas entraînées à regarder cet abandon comme un acte sans conséquence , la possession y loin de diminuer leurs désirs , les attache plus fortement. Au contraire elle de* vient le terme des vœux de beaucoup d*hommes ; chez eux un refroidissement sensible peut survenir tout à coup , et les surprendre eux-mêmes Dans la pensée d^un grand nombre de femmes le premier pas décisif est le commencement d*une liaison suivie, et le gage des plaisirs futurs ; chargées d^une responsabilité particulière, elles aiment à considérer comme une sorte d^engagement Tintimité qui les y expose. Souvent chez les hommes , un lien voluptueux a peu dMniluence sur le cours de la vie; mais que des femmes se Tinterdiraient si elles ne voulaient pas se consacrer.
plus ou moins formellement à ceux qu'elles préfêi^nt.
C'est à elles particulièrement de sentir la force des devoirs dans tout ce qui appartient à Tamour , puisqu'il est surtout pour elles , et important, et redoutable* En yain une délicatesse, qui peut-être dégénérerait en galanterie, a souvent entraîné les hommes à parler du consentement des femmes comme d'une faveur toute gratuite; ce n'est pas ici le lieu de cette sorte de condescendance (7). L'attrait ne peut être que réciproque ; les fins de la nature Tindiquent , et à cet égard les femmes n'ont aucun avantage. Quant aux besoins observés indépendamment de la perpétuité de Tespèce , ils sont moins impérieux chez les hommes sous un rapport essentiel ; et, malgré ce que leur persuaderaient leurs propres inclinations, une séparation constante serait moins pénible pour eux, puisqu'il leur suffirait que la loi commune fut éludée quelquefois , sans acquiescement même et sans écarts.
Cette différence se relrou^era dans les effets y OU dans les besoins de Timagination. Destinées aux sollicitudes maternelles , les firainies songent sans' cesse au pouvoir d'un Hen dans lecpiel tant d'hommes ont le lort, ou le malheur de ne chercher qu'un amusement passager. Mais si elles sont plus occupées de rameur , s*il se montre en quelque sorte dans leurs diyers mouvemens , s*il anime leurs re* gards presque en toute rencontre , s il donne à leurs gestes une grâce toujours nourelle, et à leur sourire , ou à leur voix j un agrément inexprimable; si elles vivent pour Famour , tandis c[ue beaucoup d'hommes croient s^oublier quand ils lui obéissent, ne devraient-ils pas reconnaître qu^ou peut éti*e coupable en- Ters les fismmes , même en ne leur causant que des peines qu'elles eussent évitées facilement, et que ces contrariétés auront pour elles une «ymertume qu'un homme ressentirait moins dans des occasions aussi fiftcheuses en apparence?
L*ordre universel parait exiger une sorte
de balancement , une suite de compensations diverses ; c'est ainsi que les femmes , mieux inspirées peut-être dans leurs aflfectiona, n'auront pas toujours , malgré ce tact , une conduite plus morale que celle de rhomme. Quelquefois leur pensée est faible , et, ai on parvient à ébranler leurs principes ^ on les détruit. Elles suivent plus yolon tiers Timpalsien ordinaire , regardée comme à peu près conforme au besoin général , que la raison dont les conseils seraient appropriés à chaque circonstance. Ce sera pis encore parmi elles, si après avoir ainsi vécu assez raisonnablement , on se croit par cela seul en état de raisonner soi-même, de faire soi-méme^ayec justesse, 1 application des principes.
Le premier moyen pour réussir auprès de ces femmes ordinaires , c'est de paraître les aimer éperdùment. C'en est un moins bon , moins sur, de les flatter, fût-ce même à Texcès. Le dernier de tous ce serait une amabilité tranquille, de la droiture , peu d^attention poiu* odrir à la vanité des amusemens
nouyeaux , mais beaucoup de persëTérance dans le soin de procurer le yëritable contentemenl.
Le plaisir peut être Tobjet d'une simple liaison; mais une loi plus difficile à bien ccHnprendre unil une femme à son mari. Ceux qui commencent à s'aimer paraissent des heureux qui se checcheut aux heures de la jcne, et s'abordent aTec grâce , tandis que trop souyent le mari et la femme sont des infortunés réduits à se soutenir Tun et Tautre , ou chez qui des intérêts dissemblables, se multipliant tous les jours , interrompent les communications du cœur. Les rapports les plus séduisans s'établissent entre ceux qui n*ont d'antre dessein que de se plaire ; mais les discordances se feront sentir lorsque y surchargés de soins ou de travaux y ils ne trouveront que dans des momens assez rares , une partie des illusions qui d'abord entretenaient Tamour.
Quand un mari , comparé superiiciellement à ma autre homme , semble avoir autant de
qualités agréables , c'est une preuve qu il en possède davantage. Si sa femme est plus spirituelle , plus vive que raisonnable , diverses difficultés sont réunies contre lui; chef, ami, époux et père , il doit combiner ce qu'exige* ront tous ses devoirs ; et, loin de se laisser doucement entraîner , souvent il sacrifiera le présent à Tavenir. U faudrait que,, dans son indulgence, ilretînt pourtant Tautorité; que, malgré l'embarras des affaires , la préoccupation ou la tristesse , il fut d'une humeur complaisante ; qu'il plut toujours , en blâmant quelquefois , et que sans oublier enfin son rôle un peu sévère , il se rendît le centre des intérêts les plus frivoles. Il semble donc naturel qu'une femme qui fait peu d'usage de sa raison nourrisse des préventions contre son mari. A moins qu'il ne soit visiblement supérieur à d'autres hommes , il ne lui parait pas même leur égal. Avec des dispositions contraires, ou en se rappelant que toute nouvelle progression des sentimens peut tromper par quelque attrait indépendant du mérite personnel, non-
seulement on jouirait plus long-temps de Tunion, mais on s'éloignerait moins de la justice. Gmdamnë à la pcëvoyance comme chef de la maison , un mari ne peut guère se montrer aussi aflfable que des étrangers : sa situation est presque toujours si différente , que 1^ mêmes procédés l'exposeraient au ridicule. Malheur néanmoins aux maris assez maladroits , assez ineptes , ou assez pervers, pour ne pas inspirer hientôt de la considération à leurs femmes , pour peu qu'elles en méritent elles-mêmes !
Les mariages où Tincompatihilitë d'humeur se rencontre sans doute le plus rarement, sont ceux que contractent , comme le voulurent plusieurs anciens , des hommes de trente à quarante ans , avec des femmes de vingt , de vingircinq , de vingt-sept ans. Les époux ont aknrs quelque véritable connaissance de leurs inclinations. Se fussent-ils même observés avant le jour décisif, aussi mal qu'on s'observe €|iiand on se marie dans la première jeunesse, comme leurs goûts changeront moins , ils
volent, (lès les premiers temps de Tiatimité , quels sacrifices chacun peut faire pour que les volontés deviennent seml^Jables. Cette sorte de conciliation doit avoir lieu le plus tôt pos* sible f afin de prévenir les causes de refroidis* sèment , et elle est plus facile au moment où les coeurs étant très-occupés encore de Taffection qui les rapproche , les habitudes de la £eimiliarité n'ont pu devenir de part et d^autre conformes à des vues trop personnelles.
Dans une contrée où les mœurs seraient parfaitement d'accord avec les institutions^ une loi expresse pourrait différer le mariage des hommes durant une partie de leur jeunesse. En tout pays du moins , lorsque le mariage est indissoluble^ il convient qu un homme soit plus âgé que sa femme. Si même la fenune avait quinze ans de moins , la disproportion ne serait pas aussi forte que s'ils étaient nés tous deux à la même époque. Trop souvent on oublie dans la société combien de motifs justifient ces remarques. Ceux qui se hâtent en cela d'accréditer des idées préférables peut-
être dans une églogue , ou dans une comédie du second ordre, ne songent pas à ce que les jeuDos personnes du sexe dont ils veulent captiver les suffrages, .penseront elles-mêmes , quelques années plus tard , en voyant mieuK ce qui doit contribufeir à la douoeur de Tunion. Lorsqu on peut s entendre en un sens , et que rien n*arrete la femme à qui on propose on mariage , il faut que Thomme examine avec plus d'attention s*il lui convient de s*enchalner. Non - seulement il doit connaître à peu près ses propres desseins, et savoir quelle carrière il suivra , quels lieux il habitera ; mais puisque étant destiné aux travaux, il est chargé de Tautorité , ne faut -il pas aussi que sa femme ait promptement pour lui quelque déférence^ et qu ainsi il jouisse déjà d une certaine estime dans le monde. S^ils étaient du même âge, la femme dont la raison et le caractère se forment plus tôt, prétendrait oh tenir un ascendant auquel s op|)ose Tordre établi, un ascendant non moins déplacé sous d*autret rapports, et qui, en suscitant de noni- II. 5
breuses disputes , aTiliraii le chef de la famille.
Dans nos villes, et parmi ceux qui n*appartiennent point aux dernières classes , il parait bon que Thomme se marie vers i*âge de trente ans, et que la femme ait 'environ dix ans de moins. Lia nature même justifie cette différence qui est généralement recommandée dans le plus grand empire de TAsie. G)nsidère-tron dans le mariage la procréation des enfans ? A cet égard, le terme auquel la femme arrive à quarante-quatre 9 ou quarante^cinq ans » dans nos climats , n^est pas aussi décisif chez les hommes , même à cinquante-six ou à soixante ans^ surtout s*ils ne Tont pas avancé par une mauvaise conduite antérieure. Le mariage suppose-t-il des agi^émens physiques suffisans du moins pour des désirs modérés , et pour des besoins réels ? remarquez alors que si on dépouillait tous les individus de ce qui ne fait pas partie de leur être, cet examen pourrait inquiéter moins la plupart des hommes de cinquante ans, que la plupart des femmes qui
depuis quinze ou dix- huit seraient nubiles. Une disproportion apparente de dix ou de douze années, en plaisant aux hommes il est vrai , s*accordera aussi avec les intérêts des femmes. Puisque ces unions doivent se pit>looger y et qu*on a presque toujours , quand elles oommencent, Tintention de les fiiire durer jusqu*au dernier jour , il importera d'y trouver la paix et la douceur que n'interdit ' pas la vieillesse. Réservons-lui des consolations; ménageons les ressources peu nombreuses d'un temps où les peines seront amères. Lorsque les femmes arrivent au moment qui leur paraît le plus fatal , si leurs maris sont encore dans la force de Tâge , ils rencontrent trop de facilité pour des attachemens peu compatibles avec le bonheur domestique. Ainsi abandonnées prédsément lorsqu'elles ne pourront plus avoir d'autres espérances , elles sentiront qa*elles ont sacrifié des biens inestimables à Tavantage de se donner à des hommes de moins de vingtrcinq ans , et que cet avantage était faible ou chimérique , puisque , douze ou
quinze ans plus tard , on est semblable aux hommes les plus jeunes , quand on ne s'est point hâté d*abuser des forces dont il ne faudrait jamais oublier les bornes. Très-souTent un homme de cinquante ans, qui aura su vivre dans la retenue , sera capable de ce qu*il aurait pu ââre à trente sans se nuire k lui-même; et s'il se laisse entraîner à quelque imprudence, ces premiers excès seront les mêmes qu'ils eussent été vingt années auparavant. Il se pourrait toutefois que les suites en devinssent plus funestes, comme il est à croire qu'au moyen d'un régime propre à seconder momentanément l'incontinence, on trouverait pendant la jeunesse plus de ressources dans l'extrême fermentation du sang. Mais sans doute il n'est question ni des calculs du dér^lement. ni d'un délire passionné. Dans le véritable ordre conjugal , les dispositions pourront être bonnes chez un homme de cinquante ans que n'auront fatigué ni les plaisirs , ni les chagrins. A la vérité, l'avenir n'est pas le même, et on a en perspective , à tous égards , un af-
faibltôsemenl plu» proch^ia; maii^ en s'uiiUsaut à uu jeune homme , sait-on d'une manière pi^esque infaillible , si quelques années» ou quelques mois plus tard, il n^aura pas de fantaisies qui le détournent d*etre réelle* ment le mari de sa femme.
Quand un homme d*un 4ge avancé prend une femme très-jeune , il commet souvent une grave imprudence , et quelquefois aussi les motifs qui le déterminent annoncent une faiblesse d'esprit assez grande pour qu il soit naturel d*eu rire. Mais assurément on n*est pas plus sensé que lui-même , quand , sur la 6À de quelque ancienne comédie , ou trouve dans ces unions la marque de Tiuiquité de la tyrannie des hommes à Tégard des femmes ; comme si les jeunes femmes , ou leurs pareus étaient tenus de consentir à ces alliances, plus souvent onéreuses pour le prétendu oppresseur que pour sa victime. Tant d^hommes se marient tard« ou ne se marient jamais, et tant de femmes auront {)ar conséquent beaucoup tic |)ciuc à se marier «
qa'eUes agiraient contre leur intérêt en se montrant exigeantes. Celle qui, surtout dans cet état de choses et parmi nous, accorde sa main malgré la disproportion d*àge, considère le plus souTcnt Tavenir de deux feçons. Ou il lui convient d'échanger franchement un avantage , essentiel sans doute, mais fugitif, contre d'autres avantages dont beaucoup de femmes n'ignorent nuUement Timportance , puisque le désir de les obtenir occasione les complaisances d'un si grand nombre d'entre elles , hors du mariage ; ou bien , guidée par des compagnes moins jeunes, peut-être même inspirée par un genre de prévoyance qui n^attend pas toujours le progrès des ans, elle dit, en prononçant le oui solennel : Si F un de nous deux s^abuse et se perd, ce n'est pas moi ; ce qu*on m'annonce est positif, tandis que la société même parait consentir à ce que mes promesses de fidélité ne soient que de vains mots. Nul doute que dans de semblables^ mariages Thomme ne s*expose souvent au ridicule ; mais quand le re proche d'immoralité s'adresse aussi à lui , on
7* porte la prévention au-delà des bornes per-
UULA9^79 •
C est dans les campagnes que Tâge du mariage peut rester à peu près le même pour les deux sex^. Le sort du cultWateur est connu dès sa jeunesse, et d^aîlleurs il semble avoir besoin de former une nouvelle maison aussitôt qu'il cesse de faire partie de la maison paternelle. Les inconvénîens auxquels les femmes seront exposées vingt-cinq ans plus tard, dans la vie rurale, neseix>nt pas très-frëquens, parce que les forces du laboureur seront absorbées soit par la continuité des travaux, soit par un peu d'intempérance. Si, dans la société, Thom* me et la femme avaient Tun vingt-deux ans , et Tautre dix-huit ou vingt , souvent ce serait lliommequi laisserait voir de riufériorité, lui qui doit prendre la direction de tous les principaux intérêts de la famille. Mais il n*en est pas précisément de même dans une métairie ; œ n'est pas un mal que la femme y règle beaucoup de choses presque insé|)arables des soins de rintérieur. Dans les lieux où le luxe four-
nît peur de prétextes, les dépenses de rhomtee étant plus généralement une occasion de désordre, demandent plus de surveillance que les fantaisies de la femme ^ et celle-ci peut entrer en partage de Fautorité arec moins de discrétion.
L'absence continuelle de toute subordination est impraticable. Le bon sens yeut qu'il soit réservé aux hommes , et non à leurs femmes , de décider chaque question quand les avis diffèrent trop; mais il le veut plus ou moins expressément selon les différentes manières de vivre. Dans les classes élevées il convient que rhomme soit visiblement le chef, et qu'il imprime à tout un premier mouvement. Si la femme donne des ordres , elle parle en ministre ; même quand elle commande en son propre nom , il faut que sa manière de gérer soit approuvée et sanctionnée. Seulement, si la concorde subsiste, celui qui est responsable de tout doit négliger un pouvoir qu'il saura reprendre au besoin, ("hezles paysans, il n'est pas rare que la femme oblienne beaucoup d'in-
Uuenee , et qu*îl y ait deux laallres ; maU ces Uniaiives pour une sorte de fralernîtë dési* rable jusqu'à un certain point ^ seraient ordinairement très*déplacées dans une situation plus brillante , ou moins paisible , au milieu dea iblies du plaisir et de tant d'autres canaes de division.
Ceux qui Tondraient donner aux feounes la même autorité qu'à leurs maris, )ea mâmea relations dans le monde , se trompent singo^ Uèrement. Us posent en principe une égalité qui est naturelle , et qu on pourrait justement alléguer, ^ais ils la comprennent mal. U est à croire que la nature n'a fait nulle part des étrea égaux en tous sens , des êtres destinés à se rendre heureux par les mêmes moyens. Les deux sexes dtflTèrent essentiellement au pbysicpie^ et doiyent de même différer au moi*al ; aussi voit-on les femmes éviter de laisser aper< ceroir en amour un empressement que les hommes annoncent yulontiers. 11 n est pas dans Tordre quelles partaf^ent exactement les giHits des hommes, (»u i|u elles obtieuiienl Ui
lÀr
même prépondérance*, puisqu'elles ont une autre physionomie et d'autres facultés. Veuton qu'une fille craintive s'exerce à percer les baleines, ou à dompter les taureaux sauvages?
Que les deux époux se procurent, sans trop s'imiter l'un l'autre, la même somme de contentement ; voilà ce qu'indique la nature qui multiplie les contrastes , comme les rapports , et ne maintient souvent qu'une secrète analogie. Les droits seront toujours également sacrés des deux parts ; mais ils ne peuvent consister dans les mêmes avantages apparens. La femme doit, ainsi que Thomme, aspirer au bonheur , et néanmoins il est indispensable que leur marche soit variée. Pour qu'ils se rencontrent ainsi vers le but , il faut que d'un mutuel accord chacun y arrive par des pentes diverses , en consultant des préférences dont la douce opposition est une cause de repos.
L'égalité convient à peine entre deux personnes du même sexe : Tégalilc parfaite serait le dernier effet d'une vieille , ou d'une mâle
amitié. Quand une telle exception peut avoir lieu , on la trouve sans effort; mais n'oublions pas que Tunion est ordittairementle fruitd*une sorte de conciliation des différences. Entre une femme et un homme, rien de moins à (Mnopos , et rien de moins tendre , que de s*asservir à une invariable familiarité contraire aux lois essentielles du rapprochement des sexes (8).
Dans les lieux même les plus simples y chez des montagnards vivant en république, il ne conviendrait pas que les femmes devinssent pour ainsi dire des hommes. Seulement il sérail partout à désirer que les hommes différassent moins entre eux, et les femmes entre elles. Si parmi nous il arrive qu*une femme réunisse plus d^nstruction , plus de sagacité, plus de conduite que son mari, cette femme pourra gouverner en silence; mais il faut que généralement et légalement , l'autorité , prérogative souvent onéreuse, soit réservée aux hommes.
Cette différence dans les voies du bonheur
ne$( pas-^ulftinepi; indiqué^ p«r Im flifféreiu besoins de sexes, mais Aussi par la diversité persQpnelle des fàcvi^tM ^t des peacbans. Le TéVitalile but des iiislit|itioi)s est de rendre satisfiûts tous les membres de la ciié, qiais non de leur donner en tout pPMIt la mme WtîsfiBiçtion : ils cbercbent également |^ bîan être avec des désirs particuliers. Il convient que les efiets intérieurs soient éqyivaleiis , mais en laissant le choix des moyens. Si la différence des conditions dans les grands états est peu conforme au principe social, c^est parce qu'elle devient exti'éme , et que > dépendant d'une sorte de hasard, elle change la diversité en discordance. Il fiiudrait rap procher les hommes, soit a6n d*obtenir pour toute Tassociation cet ensemble qiii frit la patrie I soit afia de prévenir les passions jalouses, et ces jugemens précipités qui portent tant de gens à maudire leur partage envié par tant d autres. Sous de bonnes iastilu tiens , chacun se rendrait heureux selon ses inclinations ^ mais sans altérer Tharmonie gé-
nérale^ et nul ne se singulariserait àdessein. Le pays où on vivra content dera celui où chaque caractère , au milieu de mœurs fortement déterminées , rencontrera la nuance qui doit lui être propre, et Thabitude à laquelle il pourra se fiiire sans contrainte. L*union conjugale la plus parfaite suppose aussi la femme et Thomme diffihrens Tun de Tautre , mais constamment cbca^éé de s^entendre en toute chose.
U fiiut que la maison soit une , et que ce-* loi-Ui en reste le chef qui est reconnu pour tel âuHlehors. C'est en entrant dans ses vues que la mère de ses enfims peut fiûre réellement partie de la famille. Diflicilement une femme aurait sur des objets de quelque importance , des desseins et un but personnels , sans que Tunion en fût altérée. 11 est vrai que dans nos pays , où une extrême agitation, ainsi qu^une extrême vanité diminuent le sentiment des premières convenances , on parvient à y suppléer , du moins devant des témoins, à force dart ou d^esprit, à force de patience et de froideur ; mais le principe sub-
siste , lors même que les conséquences n*en sont déplorées qu'en secret.
Après avoir vu jadis , ou de nos jours » plui^ieurs femmes très-distinguées par les connaissances et par les talens, sans doute on ne refusera pas sérieusement à leurs égales Tespèce de droit de penser ou d'écrire ; mais le mariage semble alors ne leur convenir qu'impûrfittte* ment. Les succès des femmes n ajouteront rien à la considération méritée par leurs maris, tandis que les efforts et les triomphes d*un mari élèveraient sa femme. Les occupations littéraires ou scientifiques s'accordent chez rhomme avec l'esprit de famille , puisque la famille peut voir ainsi s^ennoblir le nom qu'elle porte; mais, chez la femme, cette diversion, dont elle tirera presque seule quelque avantage , donne à Thomme un rival au lieu d'un ami dévoué, un émule au lieu d'une compagne. En cela, comme en toute chose, on rencontre , d'après la diversité de caractères, quelques exceptions, et il serait aisé d'en citer peut-être; mais enfin il eut été plus
naturel d'admirer que d^ëpouser, soil la moderne Corinne , soit le brillant mode le de oe brillant personnage.
Que chacun appréciant ses avant âges naturels n*en cheixhe point d'autres. Sans doute les Tues dHntérét ont de Timporta noe dans les engagemens ordinaires ; mais un 'ùomme sensé doit les négliger presque entièrement lorsqu'il se marie, pourvu que le sort Va.it mis au-dessus du besoin. Excepté dans deii circonstances extraordinaires, c'est à Thomme à fournir le plus pour grossir les ressourijes communes: si la femme doit être agréablo, Thomme doit être utile.
Les hommes ne peuvent que rarement se décider au mariage dans de s vues d'intérêt. Les reproches qu*on leur ad iresse à cet égard manquent de justesse. Enf «rainées trop loin par une prétention qui leu r est propre , par le désir de tout soumettre à l'ascendant de la beauté , les femmes ne se raient pas éloignées d'enjoindre aux hommes die rester entièrement désintéressés. Quant à e lies , rarement elles
le 8erot\t, ou, eB stipalavi t ce qui les <^onoeme, raremen t leurs parens Be piqueront de le paraître j et on ne peut demander qu'ifl n'en scHt pas ainsi ^ puisque le mariage deirieiift pour elles un étab lissement.
Pour rho mme, le mariage est une diarge. Dans les yilli?®, avant même que des onÊuis surviennent y et indépendamment de quelque luxe exij^t^ par la seule présence d'une femme, il faut qoie rhomme renonce en partie à Taisance doB\t il jouissait. U disposait à son gré de son rêve mu , et partout on pouvait le recevoir sans ré^ci procité ; maintenant il a luie maison, c'est-ànitre que la moitié de la dépense se fait au profit des étrangers. Si donc les femmes avaie nt communément autant de bien que leshom mes, le mariage serait encore chez ceux-ci un acte de désintéressement ; aussi voit-on ceux qui réduisent tout au calcul rester célibataires. I-iOs femmes, dit-on souvent, calculent moins. G ^la doit être indépendamment des disposition s ou irréfléchies, ou généreuses, qui ne sont; point rares chez elles. Les
Si
Itommes peurent être i*éduît8 à calculer pour lie pas trop perdre ; mai ^ les femmes évitent fioMsilement de descendre jusque-là , puisque le mariage augmente leur aisance dans les classes dont il s'agit ici.
Supposons un homme qui puisse annuellement dépenser mille guinées. S'il choisit une femme qui en }X)ssède quinse mille , loin de gagner à cela, il s^appauvrit d*unc manière très-sensible. Pour que le mariage ne diminuât pas Taisance d'un homme , il faudrait évidemment que la fortune de sa femme fut beaucoup plus considérable que la sienne. L'homme qui se marie se charge de pourvoir aux besoins de six personnes durant une partie de sa vie, et, dans les proportions ordinaii^s , sa femme lui apporte moins qu'il n^avait lorsqu^il pouvait ne songer qu'à lui seul. On objectera qu*une dot en argent comptant peut quelquefois aplanir des difficultés , ou favoriser de nouvelles spéculations ; mais il sera juste d*opposer à ces circonstances particulières une autre situalion assez fréquente. Beaucoup d*hommes, en