II. (i
avançant en âge, occupent suoûewÎTement des postes plus élevés , et lorsqu'un traitement de quatre mille guinées remplace des honoraires de deux cents , la dot n'augmente pas poui^ cela , mais la femme jouit des avantages de cette nouvelle position.
Dans la classe dont se compose ce que nous nommons la société , lorsqu'une femnie reproche généralement aux hommes de ne point se marier avec assez de désintéressement , il semble Tentendre dire : « Vous songez aux dons de la fortune presque autant que nous nous en occupons nous-mêmes , ou qu'on s*eii occupe pour nous ; vous oubliez que c^est à nous seules à tirer parti en ce sens des rapports d'un sexe avec Tauti^. Hàtez-vous de partager ce que vous avez reçu, et ce que vous acquérez ; mais contentez-vous du peu que nous apportons. Nous avons décidé que Tahnégation ferait partie de votre rôle, non moins que 1 intrépidité ; nous vous blâmerons si vous mettez vos intérêts en balance avec les nôtres^ comme nous vous mépriserons si vous ne res-
lez pas au milieu des périls que nous avons droit d'éviter. »
L'avidité des hommes, on Tassure, ou bien peut-être Tabus du pouvoir, n*ayanl laissé, en partage égal, au sexe faible que tous les biens qui s'acquièrent sans travail , les res* sources des femmes sont moins grandes, et elles ont intérêt à se marier. Dans le mariage, la responsabilité relative à toute la (amille pèse sur les maris ; les femmes au c<mtratrene sont pas même déshonorées par les vices des hommes, et à cet égard elles doivent, |)armi nous, se marier sans crainte. Lie mariage, qui rend plus scandaleuse Finconduite de Thomme , a pour effet de couvrir le désordre des femmes ; sous ce rapport leur intérêt sera encore de se marier. Ph^iquement et moralement, ce sont les femmes surtout qui éprouvent le besoin d'avoir des enians; c*est à elles que le mariage devient nécessaire. II est donc impossible que, dans nos mœurt^ les hommes se décident ordinairement au mariage par égoisme, surtout au milieu des classes moyennes, ou des classc^s
privilégiées. Quelques-uns d*eiitre eux écou* tent de semblables motifs , ou même , bors du mariage , vivent honteusement aux dépens des femmes ; mais on ne saurait en comparer le «ombre à celui des femmes ou payées, ou, plus tionnétement , soutenues par des hommes. Il conviendrait mal sans doute de reprocher aux femmes tout cet état de choses , qui est inévitable en grande partie ; il suffit de les engager à ne plus croire que l'intérêt inspire habituellement aux hommes leurs projets de mariage. On dit ^ et on répète , non- seulement en vers y mais aussi dans le langage qui permettrait le raisonnement , que la générosité est plus grande chez les femmes. Il faudrait observer ([ue , dans la supposition où elles u^auraient ni plus ni moins de générosité que rhomme , on les verrait encore donner plus. Un grand nombre d'entre elles ne connaissent pas par expérience le prix de Targent. Qu'ontelles à craindre de très-sérieux? Arrive-t-il à un mari de ne pouvoir payer des dépenses que souvent il n'a pas faites , se présente- t-on
|>our se saisir de sa personne? on s'excuse auprès (le sa femme qu importune cette apparition judiciaire. Toutefois il ne serait pas surprenant que beaucoup de femmes aimassent à fiure de véritables sacrifices, et qu'elles cëdittsent plus que les hommes aux premiers mouTcmens du cœur. Le sentiment doit prévaloir chez elles , et , chez les hommes , la raison doit dominer : ce sont les deux moyens naturels de réprimer 1 égoïsme qui , avant rëmotion ou la réflexion , est le partage de tout ce qui respire.
De ces moyens sait-on avec certitude lequel est le plus respectable ? De quelle mesure se servir pour les comparer? A tout prendre nous n^avons aucune raison d'admettre la supério* rite morale de Tun des sexes. Tous deux , avec leurs erreurs et leurs bonnes intentions, peuvent remplir également les fins de la nature. Il est à croire que dans Tune et Tautre portion de Tespece entière , la somme du mal et celle (lu bien se trouvent les mêmes. Si , par exemple, en ce qui (x>ncenic Tamour, on opposait
la conduite visiblement licencieuse des hommes à la retenue apparente des femmes » ce serait une évaluation vaine , puisque le nombre des fautes commises par les femmes avec les hommes est nécessairement le même que %elui des rapports illégitimes des hommes avec les femmes. Seulement il existe parmi nous beaucoup moins d'hommes scrupuleux en cela que de femmes parfaitement honnêtes ; mais il est aisé de comprendre la manière dont Téquilibre se rétablit. Si cette question de la prééminence morale d'un sexe sur Tautre n'était pas insoluble, elle resterait du moins trop compliquée relativement à Fensemble du genre humain, ou même d'une nation , et toute dispute à cet égard semble oiseuse. Des femmes presque parfaites seront vraisemblablement aussi admirables que des hommes presque parfaits , puisqu'elles deviendront tout ce qu'elles devront être. Une intelligence étrangère à notre espèce pourrait seule dire si le premier des hommes est au-dessus de la première des femmes , et s'il était au-des-
sus, nous rapprendrions avec une juste sur* prise (9).
Ce ne sera jamais un mal de savoir écarter toute prévention séduisante » et de se former de chaque chose une idée à peu près exacte. En se mai^iant , il est à propos de savoir de quel* o6té sont les sacrifices , non pas pour ne les point £ûre , mais afin de n être pas trompé en les fiiisant , et afin que le l'epentir n*en détruise pas bientôt les meilleures suites. On perdra le fruit de Tamour des choses honnêtes quand on y mettra de la présomption , quand ou préférera Tenthousiasme excité par des mots, à re^^amen et à Testime des qualités qu^ils sup> posent.
Vous dont la générosité n^est nullement exempte de précipitation , craignez qu*un jour 00 ne vous attribue plus d'ctourderie que de désintéressement. Avez-vous senti la valeur de ce que vous affectez de négliger? Dans TAge où aisément on reste exempt de sollicitudes , le mépris de Tor n est qu'une inadvertance > ou même une puérilité. Quand un jeune
homme dissipe , avec des manières élégantes , Targent qu'il touche chez le banquier de ses parens , les maîtresses qu*il amuse » et les serviteurs qu*il nourrit donnent des louanges à cette libéralité; mais Tancien bouffon qui, en déclamant contre un vil métal que les mcnriels se disputent , jetait dans les flots les écus d*or de son prince, ne montrait pas de moins nobles inclinations.
Cette mère à qui on reproche Tamour de Targent, comme si c^était à elle à toucher la dot de sa belle- fille, cette mère, qui est peutêtre encore jeune , ne conteste pas le naturel empire des grâces ; mais cet empire a ses limites, qu^elle n'ignore point. Si elle connaissait des femmes d^un caractère aimable , qui fussent dépourvues de fortune, mais qui pendant vingt-cinq années dussent rester belles, et si son fils était assez riche par lui-même, c'est une de ces femmes qu'elle préférerait sans hésiter. Il n'eu est pas ainsi ; la fraîcheur na qu'un temps, et, même eu subsistant, la beauté du visage cessera de captiver celui sui
qui elle ne fera plus une impression nouvelle. Quant au facile accord de deux caractères également jeunes et indécis y on ne saurait en rien conclure pour cette longue saison qu'il fiiudra consumer ensemble lorsque le premier penchant ne sera plus. Cette mère insiste donc, dans ses conseils, sur quelques avantages moins douteux. Que son fils prenne une femme seulement agréable , avec laquelle il puisse vivre commodément ; s^ils ont un jour le malheur de ne plus se plaire ensemble , du moins les sommes qu*ils pourront consacrer à divers projets formeront entre eux de nouveaux liens. Les jouissances directes sont préférables à For ; mais la plupart n*ont que peu de durée ; -For au contraire ne change pas, il représente toujours quelque chose. La froide satisfaction qu*il procure visiblement n'est pas Tobjet de nos désirs les plus chers; mais il peut aussi contribuer à d'auti*es jouissances. Lorsqu^il faut renoncer nu bonheur, un honnête revenu devient uu dcdommaiœment, et il appartient à peu d^ommes de n'avoir past
quelque besoin de cette oonsolatioQ , longtemps avant la vieillesse.
En vous rappelant que les vrais biens sont très* supérieurs à Tamusement offert par Topulence , avouez qu'un homme sage ne doit pas toujoura rejeter ce que l'argent procure. Pour dédaigner les richesses, attendez que vous ayez connu les journées du malheur, que de longues privations aient diminué vos forces, et que vous ayez vu, dans la pauvreté, le génie même devenir stérile , à cause de la perpétuelle résistance des choses, ou de la faible droiture des hommes. Il vous sera encore permis alors de dire que rien d'incom- |>atible avec le sentiment de notre dignité lie trouverait une excuse dans Tor reçu en échange ; mais vous saurez aussi que des richesses loyalement acquises seraient d'un grand prix , et vous laisserez la prétention de mépriser les biens à ceux qui , ne pouvant s eo détacher, voient avec dépit leur propre convoitise, comme ou s'irrite contre un ennemi Irop souvent victorieux.
Si un homme qui se trouve à Tabri de l*indigence préfère une femme devenue pauvre , afin d'être Tunique cause de sa félicité , cet homme se conduit aussi raisonnablement que noblement. C'est une probabilité de plus pour un attachement vrai toujours préférable aux autres avantages que prodigue la fortune. 11 existe des femmes dont Taffection doit dédommager de tout. Loin d'examiner leur dot, on «erait satisfait qu'elles n*en eussent pas, et on ne pourrait espérer une plus douce occurrence que d^abandonner pour elles ce qu'on possède soi-même au-delà des besoins d'une ùmille très-modérée dans ses vœux. Mais il faut éviter avec attention de metti'e au nombre de ces femmes si dignes d être exclusivement aimées , celles qui ont pour tout mérite une amabilité vulgaire > ou l'art de séduire : cette séduction finira , et le joug n aura point de terme.
C'est à leur sexe » un peu exigeant , de condamner sans exception tout homme qui semble préférer la dot à Téclat du visage. Le prétentlu
coupaUe a remarqué peat-étre qa*un certain degré de beauté chez sa fismme serait inutile à ses enfiins. Peut-être aussi y pour une union qui doit durer jusqu'au dernier âge , a-t-il prévu Tépoque où le charme s'évanouira , tandis qu'un honnête revenu fisra trouver dam la bienfiusance des avantages plus constam que les plaisirs personnels. On veut qu'un visage remarquable soit tout aux yeux d*un homme , ou , en d'autres termes , on veut qu'il se passionne, et que sa raison s*altère. Beaucoup de femmes soutiennent qu*il y a du mérite dans cette erreur ; c*est , à leur avis , la marque d'un beau naturel de croire que la loi du mariage n*est point ce qu'elle est , et de s'engager pour toujours sans savoir à quoi on s'engage. Mais il ne serait pardonnable de s'abuser ainsi qu'au sortir de l'enfance. Ignoret-on l'inutilité y ou même le danger de cette régularité des traits qui éloignera des goûts paisibles une femme exposée à faire sensation partout dès qu elle se présentera. Une autre amabilité suscite les incliuations durables , et
suffît aux yeux d'un homme préYOjant. Pour remplir son attente , pour répondre convenablement à ridée qu*il se forme d*une épouse et d'une mère , c^est assez de réunir un caractère estimable , des agrémens , de la bonté ^ de la grâce , et peut-être de modestes ressourcées, capables de soutenir dans Toccasion la fortune chancelante d'un père de fomille.
Beaucoup de femmes s'abandonnent trop à leur mécontentement. Si Topinion est erronée dans son indulgenc epour l'infidélité des hommes , du m(nns ce n'est pas eux , comme elles le supposent , qu on a C^vorisés en établissant le mariage. Il fait le bonheur de quelquesuns d'entre eux , mais il a été institué dans rintérét des enfans , et surtout dans celui des femmes. Les basses classes exceptées, si parmi nous des devins faisaient Tépithalame , le plus souvent, ils ne chanteraient que la victoire de réponse , et , embrassant d'un regard tout l'avenir, ils déclareraient qu'elle vient seule d'améliorer sa position. Le sexe que peuvent consder les )oies maternelles aura toujours en
partage quelques assujélissemens plus frappans pour des yeux inattentifs que les embar* ras des hommes , mais ce n^est pas une suite de nos institutions.
Les reproches qu^on fait en ceci à la société sont difficiles à comprendre. Elle a au contraire adouci les conséquences de ce qu'elle ne pouvait détruire , elle a chargé Thomme des enfans de la femme. Est-il question des trayaux . dont à peine les femmes supporteraient la vue, elles objectent que les hommes ont la forcée. Ne serait-on pas en droit d'observer que si les femmes , étant plus faibles , paraissent souvent subordonnées, on leur laisse beaucoup plus de repos. Si on parie de tant de milliers d^hommes mutilés à la guerre, ces mêmes personnes disent que beaucoup d'entre eux y marchèi'ent volontairement , et on ne peut éviter de répondre que si des filles séduites ' sont tristement ou indignement abandonnées, la plupart de ces infortunées s'y exposèrent en suivant leurs propres désirs.
Ce n'est pas un instinct ombrageux qui fait
punir Tad altère a^cc plus de sévérité quand il est commis par des femmes ; cette différence se trouve visiblement conforme aux indications de la nature. La loi s*occape peu des aifec* tions voluptueuses , de la susceptibilité , de la jalousie des femmes ; mais la loi ne s'occupe pat davantage des caprices amoureux des hommes. Si de part et d*autre, les infidélités n'oocasionaient que ces contrariétés qui trou* blent le cœur, les lois ne pourraient pas plus intervenir en fiiveur des hommes qu*en faveur des femmes. Il en est autrement, et puisque le mariage , dont les femmes u*ont pas demandé Tabolition , subsiste encore , les lois {MTOCëgent, sans un grand succès à la vérité , mais enfin elles s'efforcent avec raison de protéger la légitimité des enfiins, une des deux fins essentielles du mariage. Si la loi était descendue jusqu*à chercher le contentement de la passion chez les hommes , elle serait aussi sévère à regard des femmes convaincues de rapports trop libres avec d*autres femmes, qu'elle Test quelquefois envers celles qui s'exposent
à charger leurs maris d^enfans dus à d*autres liens.
Si c est un mal que les hommes exercent Tautorité, c'est un maf inévitable parmi nous. Un instant de réflexion suffirait pour persuader à toutes les femmes qu'ils Texerceraient encore si c'était à elles à en décider. Les travaux , bien plus que le commandement , sont interdits aux femmes, et le pouvoir, du moins en général , sera toujours une suite de tra* vaux. On a vu des royaumes gouvernés par elles , ou plutôt par une femme et deux mille hommes; mais on na guère vu les femmes composer une armée ou l'équipage d*un vaisseau de haute mâture. Elles n^ont pas défriché les vieux bois , ou construit les forts , et u'ont pas placé la dernière pièce de fer sur les clochers ou les minarets. Elles auront , et quelquefois à un point admirable , le courage qui leur est propre ; mais , heureusement pour elles-mêmes, elles n'auront pas celui qui convient aux hommes. Si elles pouvaient être chargées un moment des travaux insépa-
râbles de la domination , noii8 uen verrions i|u*une ou deux dans tout un pays ne pas se hâter d*abdiquer.
Si on prétend que les femmes ne doivent être inférieures à Thomme presqu'en aucun sens, on veut donc qu'elles lui soient supérieures , puisqu'enfîn elles remportent nécessairement sur lui à d'autres égards. Plus pi^ de la vérité, nous penserions que le partage de Tun et de Tautre sexe était également favorable dans le principe. En restant toujours d*une humeur plus voisine de celle de Tenfance, et nayant jamais peut-être autant de force dans Tesprit que d*agrément , les femmes n*en seraient que plus aimables si toutes se complaisaient sagement dans les dons naturels, au lieu de les gâter par de tristes etlorts pour monti*er desqualitésdifFérentes ou mémeconti*aires. Ce soin maladroit, cette importune prétention les prive d un de leurs charmes les plus vrais, celui de la naïveté.
Supposons un lieu ouïes femmes vivent absolument comme les hommes, et montrent le
mrme caractère ; nous aurons la vie sauvage avec plus de rigueur que parmi les animaux farouclies. Les délices de T amour resteront inconnues comme Tagrément de la société , parce qu^il n^est point d^amour sans différen ces. Les lionceaux doivent être défendus au besoin par le lion ; mais c^est à leur mère à les caresser et à les nourrir assidûment. Deux coutumes, qui ont prévalu en Europe, contribuent aux idées fausses que plusieurs personnes paraissent adopter sur ces rapports entre les sexes. Les hommes sont trop fréquemment auprès des femmes , et de plus , ils ne conservent point de barbe. Leurs compagnes sont amenées ainsi à se sentir blessées de ce que le même terme désigne et Tespèce entière, et spécialement la partie la plus robuste, comme si Tautre devait être subordonnée à tous égards. Sans être dénuées de quelque fondement , les plaintes auxquelles les femmes se livrent f)araissent irréfléchies; mais une faiblesse habituelle leur persuade qu'elles ont beaucoup à soiilFrir en eflTet, et ce genre d'impatience peut
faire partie de leur rôle , comme le silence convient à rhomme. Sur un bateau que le courant menace d*entrainer, les cris des femmes prouvent -ils que le danger soit plus grand pour elles que pour des hommes qui , embarqués arec elles, restent tranquilles, quoiqu'ils ne sachent pas nager , et que même ils doivent 8*aliendre à être secourus les derniers ? L^eifroi visible des unes, et l'apparente intrépidilé des auti*es sont également conformes à leur diverse destination, il est bon que les femmes se montrent faibles : Rousseau Ta très- bien remarqué. Si elles ne s'appuyaient pas, même sans besoin certain , sur le bras de Thomme , Tamour ne commencerait pas , ou bien il se réduirait à des nécessités dont la civilisation tirerait peu d'avantages.
(hï voit sans peine la principale cause de ces mécontentemens. Au milieu des tribus du désert, la condition virile fut toujours la meilleure : quiconque n'y est pas infatigable y devient malheureux. Il reste des auciciis temps, ou il résulte de cette diiféreaced'oi*ganisati()n,
un senliment de regret chez plusieurs femmes ; elles voudraient appartenir au sexe le plus fort, le plus entreprenant, et leur imagination, s'arrétant alors à une partie de ce qui se passe auprès déciles, leur persuade qu^elles gagneraient beaucoup s'il leur était possible de changer ainsi. Les hommes au contraii*e ne se plaindront point de leur partage , ou ils n'exprimeront pas hautement leur pensée lorsqu'ils jugeront qu'elle ne paraîtrait pas assez mâle. Considérant d'ailleurs que les inconvéniens de l'état des femmes sont inévitables en général , tandis que le joug de l'homme ne détruit pas du moins ses espérances, ils se figurent qu'ils pourront se soustraire souvent à la plus pénible anxiété , ou qu'il sera honorable d'entreprendre courageusement un labeur sans terme.
Si Tautorité se trouvait entre les mains des femmes , naturellement l'oppression serait plus grande. Les discordances étant continuelles , les dépositaires du pouvoir verraient trop de motifs de sévir avec rigueur. Les hommes
manqueraient d'adresse et de grâce )>our alléger leur dépendance. Leur condition serait celle des esclaves ; ils exécuteraient des travaux accablans , ou rebutans , commandés par des maîtres , simples témoins de ces fatigues. Mais au contraire lorsque le sexe le moins adroit domine , les femmes , nées pour tout adoucir , et dispensées en général de partager les efforts des hommes, restent leurs compagnes, et même obtiennent beaucoup d'ascendant 9 si ce n'est au milieu de la rudesse des hordes les plus ignorantes. Si les hommes ont plus d*indépendance au dehors, ne leur est- il pas ordinaire de vivre chez eux dans un secret asaujétîssement? Bien des obstacles de différens genres se présenteront quand on entreprendra de concilier la paix avec la liberté ; mais de toutes ces choses difficiles , la plus difficile Vians r<Mrdre vulgaire , et la plus rare , ne serait-ce pas de dire sa volonté chez soi quand il s*y trouve une femme ?
Ce qui est vraiment contraire à la pcnrtion la moins vigoureuse du genre humain, appartient
aux lois irrésistibles de la nature, et, par une suite des compensations qu^elle admet j beaucoup d^hommes auront assez de justice j surtout dans nos contrées, pour chercher à rendre Tapparence même plus égale. Il ne faudrait pas répéter au hasard que les forts ont établi la règle. Instituée comme une garantie contre la force , cette règle a dû avoir pour objet de produire , par des moyens divers , le bien-être , ou la patience de tous. Ce que les lois durent entreprendre , elles Teffectuèrent jusqu*à un certain point à Tégard du sexe qu'on pourrait opprimer. Peut-être même iraient-elles au-delà du but , si on consultait scrupuleusement Tesprit qui les dicta ; mais celui de la chevalerie , ou même celui de la galanterie s'éloignent de nous , et, de plus , beaticoup d'exceptions rendent aux femmes une partie des soins dont elles semblaient affranchies dans les classes sur lesquelles les réglemens civils ont le plus d'influence. Celle des femmes a été grande dans tous les temps, excepté quelquefois sous le ciel des tropiques.
A l'éfRique de riuvasion des peuples de la Germanie, les femmes ont surtout contribué à la ruine de Tancien culte de Rome; depuis, elles ont entraîné celle des états de Montézume, et elles n'ont pas eu moins de part à la chute d'un empire plus moderne. Huit reines ou princesses, selon la remarque d*un physiologiste , établirent le christianisme en Occident , et trois impératrices ont fait triompher long- temps Tarianisme dans TEurope orientale.
L'abus de la foi*ce sous le toit conjugal n*est pas très-fréquent parmi nous ; la sei-ritude dans laquelle ont gémi tant de femmes y serait difficilement impunie. Au milieu de cet état de choses , 'quand un mariage est aussi peu impariait qu'on doive raisonnablement vc le promettre , il est bon pour les deux associés , et il Test surtout pour la femme ù cause des joies materelles. S'il ne produit que du trouble, il devient ti*ès-mauvais ))Our Thomme c^trgé des longues suites d'une paternité trop équivoque. Si , eu filace du bonheur, on ob-
tient, non sans peine, une manière de yivre seulement tolërable , Tavantage parait trèsfaible pour les hommes dans les rangs élerës , ainsi que dans les classes moyennes ; mais cette association permet quelque luxe k la plupart des femmes , et on sait qu^au besoin elle peut couvrir leurs fautes. Il est agréable aux hom* mes de vivre avec des femmes , comme il est utile aux femmes de vivre avec des hommes ; mais les engagemens absolus ne convenant assurément qu'à la femme , du moins en général , si les lois les sanctionnent , elles sont faites en sa faveur. La perpétuité des liens est une institution réclamée par un seul sexe , et les interprètes des dieux , dans le vieux temp, auront consacré cette loi , parce qu'il fallait captiver les femmes , si on voulait s assurer des hommes d^une manière durable.
Trop souvent on croit nécessaires des coutumes qui sont seulement anciennes. Notre économie sociale parait fondée sur des prestiges , et un de ces leurres est le mariage , dont
les chances heureuses ne peuvent être que très-rares. S'il se trouYe indissoluble , il de- ▼ienl un Yëritable piège pour ceux dont les sentimens seront variables , ou indociles , pour ceux dont la résignation sera tardive. On prescrit à la femme une chasteté rigoureuse ayant le mariage ; aussi se marie-t-elle lors même que ce lien ne lui conyient pas sous d'autres rapports. Elle ne cédera pas sans être unie légalement à celui qui la désire; si donc cet homme se figure qu'en la possédant il sera le plus fortuné des mortels , il se hAte de se marier. Mais la loi dit : Vous l'aurez ce plaisir d*un moment , et vos jours seront assujétis. La femme sait qu'elle y obtient de la sécurité ; cependant elle regrette que tout dépende de rhomme. Cela doit être sans doute, puisqu'il est chaîné des travaux ; mais que penser d'une grande partie de ces travaux mêmes? L'avantage du pouvoir chez les hommes ne serait-il pas aussi une illusion ? Les sollicitudes les accablent , et la prétendue importance de leurs desseins les tourmente jus-
qu*à la dernière heure. L'avilorité est flatteuse , mais généralement les subalternes ont plus de liberté d'esprit. Beaucoup de femmes trouveront dans de molles habitudes de quoi supporter une dépendance que Tart de plusieurs d'entre elles rendra légère , ou presque chimérique. Dans la cpmparaison de leur sort avec celui de Thomme , on objecte surtout leurs forces moins grandes , et leur santé moins sûre. Elles y gagnent peut-être : cette différence entre les moyens à occasioné , dans les tâches diverses , une autre différence qui surpasse très-souvent , eu sens contraire , Tinégalité naturelle. Si vous considérez la navigation, les champs de carnage, les carrières , les mines et tant de métiers funestes, vous verrez que les périls , ainsi que les sueurs excessives, étant le partage de F homme , que le besoin de renommée obsède sans relâche , il peut y avoir pour les femmes plus de contentement. Les soins deviennent-ils a peu près semblables, aussitôt Tautori té s^affaiblit. Dans cette ({uestion , si les femmes sont
dédommagées de ce que les hommes conservent de supériorité visible , dans cette question fréquemment reproduite , de fSeâbles tribus sur une terre inculte doivent être comptés pour peu de chose. Quant à Tordre social au milieu duquel nous vivons, il est savant peut-être, mais il est trop compliqué : d*infructueuses espérances le soutiennent, ou plutôt rembarrassent. Dans de petits états, s*ils restaient indépendans, il faudrait préférer un ordre plus simple , où chacun saurait ce qu*il doit attendre , ce qu'il peut promettre , et au moyen de quelles vertus il remplira doucement sa destination.